La grippe Aaaaargh (15 septembre 2009)

Si votre voisin de bureau vous regarde de travers parce que vous avez toussé un peu trop fort, bienvenue au 21ème siècle, celui de la suspicion virale et bactériologique. Je vous parle bien sûr de la grippe mexicaine, porcine, A, H1N1 – appelez-la comme vous le voulez ; quand on a tellement de noms pour nommer une connaissance, c’est qu’on a atteint un vrai rapport de connivence avec elle. On ne parle plus que d’elle depuis février dernier, entraînés dans un feuilleton planétaire plus efficace et prenant que n’importe quel thriller.

Est-ce qu’on en fait trop, se demande-t-on aujourd’hui ? C’est vrai qu’on nous répète tellement de jeter nos mouchoirs et d’éviter de nous serrer la main qu’on en viendrait presque, par exemple, à oublier que le paludisme tue plus d’un million de personnes par an, et que le virus du SIDA ronge littéralement le continent africain. Non, notre « truc » à nous, en Occident, c’est la grippe : une maladie saisonnière dont, simplement, une nouvelle souche a été découverte. La vérité c’est qu’au panthéon joyeux des infections virales et des maladies en tout genre, la grippe est d’abord une maladie de pays riches et décomplexés, qui ont le loisir de se faire peur. Cette grippe tue et tuera certes, mais beaucoup moins que d’autres maladies qui n’ont pas l’honneur des manchettes, infiniment moins que la route ou les accidents cardiovasculaires et même, nous dit-on aujourd’hui, bien moins que la grippe saisonnière.

Alors, pourquoi avons-nous si peur ? La grippe, voyez-vous, c’est en quelque sorte une ennemie intime. C’est un peu comme la Chandeleur ou le Tour de France, elle revient chaque année, mais elle n’est jamais tout à fait pareille. En fait, c’est surtout « la » maladie infectieuse par excellence, du genre qu’on ne peut pas choisir d’éviter. Il y a moyen de se prévenir d’une MST, on peut adopter une hygiène de vie contre beaucoup de cancers… mais la bonne vieille grippe, elle, nous rappelle que nous sommes mortels, à la merci de la Faucheuse, et que nous sommes tous en puissance les vecteurs d’une maladie. La sensation que les médias nous offrent en nous commentant au jour le jour son expansion planétaire n’est pas si éloignée, finalement, du petit frisson qui nous parcourt lorsqu’on s’envoie un bon petit film d’horreur. Cela nous renvoie à nos peurs ancestrales, celles d’une fatalité presque impossible à éviter. La perte de contrôle dans un monde où, finalement, on reste maître de son destin la plupart du temps.

Alors, pour expliquer l’alarmisme ambiant, de deux choses l’une : Soit nous participons tous, consciemment ou non, à un gigantesque exorcisme collectif, qui nous permet de gérer nos peurs en groupe pour mieux les affronter, soit nous sommes les spectateurs d’une grande répétition générale, orchestrée par les autorités sanitaires à l’occasion du repérage d’un agent infectieux depuis son origine – ce qui est plutôt rare, paraît-il – et qui vise à nous donner les moyens de réagir le jour où une menace virale réellement apocalyptique se fera jour. En ce cas, nos autorités peuvent être rassurées : nous avons appris à gérer une certaine panique rationnelle. Reste à espérer que nous ne soyons pas encore complètement vaccinés contre l’esprit critique et la proportionnalité qui devraient nous enjoindre, comme le disait Roosevelt, à ne rien craindre davantage que la peur elle-même.



Catégories :Chroniques Radio

Tags:

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s