Bart l’historien et le peuple élu

Paru dans Le Vif/L’Express, 6 août 2010

La Flandre adore se trouver des hommes providentiels qui, en raison de leur personnalité et parce qu’ils arrivent au bon moment, se voient promis à un destin. Consécration souvent éphémère, pourtant : la Flandre adore aussi brûler ses idoles successives. On cherche son messie et, l’ayant trouvé, on le crucifie pour combler le choc amené par la confrontation du mythe avec le principe de réalité. Tout comme la vie éternelle promise par le messie, le mythe promis s’avère irréalisable (surtout en « cinq minutes de courage politique »), et génère une frustration qui doit être gérée de manière sacrificielle. C’est parce que, contrairement à ses prédécesseurs, M. De Wever ne veut pas finir crucifié sur la croix de l’Yser qu’il se refusera, lui, à s’incarner tout à fait. Tant qu’il le pourra, il restera comme un faiseur de roi, non comme un roi lui-même.

Comme de nombreux historiens entrés en politique, il est habité par une vision déterministe de l’histoire, celle de la marche inéluctable du mouvement flamand. Cette conviction forte explique en grande partie l’apparente sérénité de M. De Wever. La véritable autorité d’un chef, c’est de donner à ses ouailles l’impression qu’il sait où il va. Or, l’homme politique historien a pour habitude de mêler le discours descriptif propre au scientifique (« telle chose arrivera, c’est dans le sens des choses ») avec le discours programmatique propre au politique (« nous estimons que cela doit aller dans tel sens »). Quand M. De Wever explique que nous vivons dans deux démocraties différentes, il s’inscrit exactement dans cette logique ; alors qu’il serait possible de s’appuyer sur ce constat avec l’ambition de le changer, l’historien s’appuie dessus en en tirant argument pour accélérer l’évolution perçue.

Pourtant, Bart De Wever se situe à un étrange carrefour : aux portes du pouvoir, issu d’un mouvement défendant ouvertement le séparatisme… mais sans insurrection. C’est-à-dire sans ce moment de flottement où les tripes de l’insurrecteur devraient se substituer au cerveau de l’historien et au cœur du nationaliste. Bref sans ce moment où la transgression doit advenir. Or, sans ce moment insurrectionnel, point de séparatisme abouti, car sa perspective programmatique empêche par elle-même sa réalisation, quels que soient les discours lénifiants dont elle s’enrobe.

Ainsi, venir dire aux francophones que l’on ne veut pas la fin de la Belgique, mais bien son dépeçage progressif afin qu’elle s’évapore entre Europe et Régions, reviendrait, dans un couple, à dire à son conjoint : « Je souhaite divorcer. Cependant, je ne souhaite pas y arriver immédiatement et brutalement. Je souhaite que nous prenions chacun de plus en plus nos affaires, nos habitudes jusqu’à ce que notre mariage s’évapore. Je ferai ainsi en sorte que tu n’en souffres pas et, dans l’intervalle, t’endormirai par un discours empathique. » Il sera curieux de voir ce que les francophones trouveront à répondre à cette franchise désarmante.
 



Catégories :Articles & humeurs

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1 réponse

  1. Pour faire bref : j’ai toujours quelque réticence à confondre « Francophones Bruxellois » et  » Francophones wallons » : bien que la solidarité soit réciproque….A titre personnel et, subsidiairement, en tant que wallon, liégeois et verviétois, je la perçois mal…mais ce n’est que mon avis a+

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