Au Nord, c’était les colons (air connu)

Billet radio pour la Première (RTBF), 7 juin 2011 – Ecoutez le podcast

Un an déjà, bientôt, depuis les dernières élections. Un an de « crise dans la crise ». Comme la nature a horreur du vide, la presse fait feu de tout bois. Il faut dire qu’en face, à la NVA, on s’y connaît rayon lancement de brindilles enflammées. La sortie de Vic Van Aelst accusant certains francophones de « violer » (sic) la langue flamande n’a pas été reniée par Bart De Wever, bien au contraire. Comme le soulignait Bertrand Henne la semaine passée, c’est même cela le point vraiment préoccupant : car ne pas soutenir de tels propos, sans toutefois les condamner, et même en disant que sur le fond, c’est ce que tout le monde pense, cela revient à faire couvrir son infanterie par son artillerie. Point barre.

Le sentiment de mépris ressenti par les Flamands au sujet du français a des causes connues : domination du pays par la bourgeoisie francophone méprisant les patois locaux (en Wallonie aussi d’ailleurs), français comme signe extérieur de richesse d’antan… Dans l’inconscient collectif cela reste fort. Mais le débat essentiel est celui de la démographie. L’argument flamand ressassé depuis des décennies est que les francophones ne font pas l’effort d’apprendre le néerlandais lorsqu’ils s’installent en Flandre, alors que les Flamands font, eux, systématiquement l’effort inverse. Et à chaque fois, on nous ressort l’exemple du Flamand venu du platteland pour s’établir à Liège, Charleroi, ou encore Ciney, comme l’a fait dernièrement Jan Peumans, président du parlement flamand, pour prendre l’exemple de la famille de sa femme.

Or, bien sûr, ce ne sont pas les Wallons qui s’installeraient à Anvers ou à Hasselt que vise cet argument flamand bien connu : ce sont les francophones de la périphérie, le plus souvent bruxellois d’origine. Et tel est bien le problème : contrairement à la famille de l’épouse de M. Peumans, les francophones qui vont s’installer en périphérie ne décident pas de s’installer dans une région étrangère. Au contraire : ils décident de continuer à vivre à Bruxelles, sans devoir s’exiler à 40 kilomètres. Ils se choisissent un logement à proximité de la ville où, dans les faits, ils vivent toujours, mais où le logement devient un enjeu problématique. Ils ne viennent pas, dans leur esprit, prendre racine dans une région étrangère pour y refaire leur vie, comme le ferait le Wallon partant pour Anvers ; ils le font parce qu’il y a une grande ville nommée Bruxelles, dont la démographie croît inexorablement, dont la taille socio-économique grandit, et qui exporte naturellement ses habitants dans sa périphérie, flamande ou non. Faire croire que s’installer à Rhode-Saint-Genèse, pour un francophone qui a toutes ses attaches à Bruxelles, est un exil comparable à une installation dans le Limbourg, alors qu’il a peut-être bougé de trois rues, c’est faire preuve, au mieux, de cécité intellectuelle. Et cela permet de faire semblant de ne pas comprendre pourquoi la motivation d’apprendre le néerlandais pour un habitant qui déménage de deux kilomètres est logiquement proche de zéro. Parce que reconnaître cela, pour n’importe quel politique flamand, reviendrait à concéder que Bruxelles et sa périphérie sont « perdues ».

Dans un sens, donc, on peut comprendre l’angoisse flamande : inexorablement, la tâche d’huile francophone s’étend – et les francophones savent que le temps joue pour eux. Pourtant, il n’y a pas de colonisation planifiée, il n’y a que le cours des choses. La région bruxelloise s’étend hors de ses frontières, elle grandit tout simplement, et le fait que les communes alentours lui ressemblent de plus en plus est inexorable aussi… sauf prises de mesures politiques draconiennes et de plus en plus discriminatoires, donc de plus en plus incompatibles avec la démocratie, visant à empêcher les gens de vivre quelque part selon leur langue, culture, ou origine. Nous vivons un moment-clef à cet égard puisque la Flandre surfe sur les limites de ce qui est possible pour imposer le caractère flamand d’une région sans porter atteinte aux libertés fondamentales, avec des résultats pour le moins discutables (décret Wonen in eigen streek, etc). Ces échecs à endiguer la tache d’huile de manière démocratique produisent très logiquement un sentiment de frustration et de colonialisme qui finit par engendrer l’irrationnel, à savoir, pour partie, la victoire de la NVA.

Et si la question de la crise, finalement, était la suivante : quelle concession francophone pourrait bien permettre de satisfaire une frustration flamande autogénérée en continu, non par la volonté de méchants impérialistes francophones, mais bien par la crue réalité démographique ? Y a-t-il un autre espoir d’arrêter le train fou de la NVA que de la laisser se fracasser aux réalités concrètes de sa logique irrationnelle ? Et en ce cas, quel en sera le prix à payer, terrible et absurde, pour nos deux communautés ?

Sur le même sujet :

Les peurs des Flamands

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Catégories :Chroniques Radio

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2 réponses

  1. mon dieu ! est-ce une nouvelle naissance du « Nationalsozialistische » auquel nous assistons? tous les éléments semblent concorder…faudra-t-il donc recommencer l’Histoire pour en arriver à ses Extrémités?

Rétroliens

  1. Au commencement était la circulaire Peeters… et la loi du plus fort « Le blog de François De Smet

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