Indignez-vous, bande de moules!

Billet radio pour la Première (RTBF), 21 juin 2011 – Ecoutez le podcast

Puisque c’est à la mode, je voudrais pousser ici, moi aussi, ma petite indignation personnelle. Pour cela, j’ai voulu bien faire les choses et je me suis farci ce week-end Indignez-vous de Stéphane Hessel. Je conseille la lecture de ce très petit ouvrage. C’est un cri argumenté, posé et émouvant d’un témoin du siècle, qui à 93 ans, a vécu de près ces sombres heures de la Seconde Guerre Mondiale où ceux qui ont choisi un camp ont pris tous les risques, et qui a participé à la construction de la société d’après-guerre devant se reconstruire sur des valeurs devant permettre d’éviter à l’avenir de telles horreurs.

Quand Stéphane Hessel utilise ses ressources pour cibler ses indignations contemporaines, en revanche, l’exercice devient plus laborieux. L’auteur le reconnaît lui-même : en 40, au moins, choisir sa cible était simple. Les méchants avaient vraiment l’air de méchants. Il fallait être idéologiquement très allumé pour trouver une once de démocratie et de projet humain dans l’aventure nazie, ses soldats défilant au pas de l’oie et son antisémitisme pathologique. Attention : il était facile de trouver la cible, mais évidemment pas facile du tout pour autant de s’indigner. Les résistants morts sous la torture et dans les camps nous le rappellent : s’indigner ce n’est pas une question de bruits, mais d’actes. Et  ce n’est pas forcément ceux qui se plaignent le plus fort qui s’indignent le plus efficacement.

Aujourd’hui, ici, on a un peu l’impression que c’est l’inverse : il est très facile de s’indigner, et très difficile de choisir contre quoi le faire. Ces jeunes qui font des sittings ou des manifs ça et là dans Bruxelles, alors qu’ils n’ont pas une dictature à renverser comme les révolutionnaires arabes, ou de l’austérité à combattre comme en Espagne, me semblent symptomatiques de cette frustration sans étendard. Sont-ils d’accord entre eux sur l’objet de leur courroux ? A les écouter, rien n’est moins sûr. M. Hessel lui-même, dans son ouvrage, reconnaît que le monde est devenu d’une telle interconnexion, d’une telle complexité que la désignation des cibles d’indignation est aujourd’hui bien moins risquée, certes, mais beaucoup plus aléatoire. Des cibles, Stéphane Hessel en propose quelques-unes : les banques, l’austérité, le néolibéralisme, Israël, etc. Des cibles légitimes, mais qui ne sont que les cibles habituelles du politiquement correct. C’est terrible, le politiquement correct. Ça conduit à ne voir que les choses simples, et à refuser d’entrer dans la complexité, celle qui forcerait à passer du radicalisme à la nuance. Et ça permet de faire croire qu’il n’y a que des solutions simples à nos problèmes – ce qui en général, ne nous apporte que d’autres problèmes, puisque les radicaux se justifient les uns par les autres. Indignons-nous tous contre tout, et à bas la nuance. Réjouissons-nous d’avoir un ennemi, fut-il conceptuel et flottant. C’est facile, ça dispense de se salir les mains, et ça peut même donner l’impression d’avoir une véritable opinion.

Je ne dis pas qu’il ne faut pas s’indigner, bien au contraire. Je dis juste que, peut-être, s’indigner ce n’est pas se faire plaisir en montrant qu’on n’aime pas le monde tel qu’il est. Je dis juste que s’indigner, ce n’est pas donner de la visibilité à sa frustration, mais c’est au contraire prendre les outils que nous offre ce monde imparfait pour le changer. Nous ne sommes pas à Tunis ou au Caire, où seul le rassemblement d’une foule pouvait faire plier une dictature. Nous ne sommes même pas à Athènes, où au moins les jeunes ont des raisons de se plaindre, et mettent en avant leur orgueil avant leur colère. Le monde d’aujourd’hui est rempli d’inégalités et d’injustices, d’accord. Mais il est aussi plein d’opportunités, qui donnent des responsabilités à ceux qui ont les moyens d’agir. Chers indignés, voulez-vous vraiment changer le monde ? Rangez vos tentes et prenez les outils de votre siècle. Vous voulez encadrer les banques et les profits ? Créez une boîte qui créera des emplois, donnera du sens à vos envies, et apportera quelque chose de neuf. Vous avez mieux sous le coude que le libéralisme économique ? Développez un modèle nouveau à proposer démocratiquement, ou lancez-vous en politique. Vous voulez réduire les injustices ? Échangez vos manifs contre un voyage au tiers-monde pour y construire un hôpital ou développer le micro-crédit ; ou encore engagez-vous dans l’associatif ou le culturel, pour donner aux plus précarisés les outils pour se réinsérer.

Mais jamais, au grand jamais, ne vous croyez quittes de votre bonne conscience sous prétexte que vous avez planté cinq tentes place Flagey. Arrêtez de chercher vos ennemis pour exister, cherchez ce que vous pouvez changer. Ou, comme le disait Gandhi, « soyez le changement que vous voulez voir dans le monde ».

Vous voyez, mon cher Arnaud, au fond… on est toujours l’indigné de quelqu’un.



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14 réponses

  1. Merci pour ce superbe article ! je suis jeune travailleur et je me retrouve tout a fait dans vos propos. j’ai commencé a lire l’essai de Hessel parce que je ne comprenais pas les actions des indignés de Bruxelles. A vrai dire votre article reflete bien la perte de repères… Trop de cibles, trop d’indignations.

    J’essaie donc de « m’indigner » de manière utile… durablement, dans mon environnement professionnel comme ailleurs… Et votre article confirme mes convictions. Merci 🙂

  2. bonjour

    il semble en effet que ce genre de réactions se retrouvent souvent dans les milieux pas encore trop concerné par leur propre valeur marchande……par des gens qui ne fréquentent pas les classes défavorisées, qui ne savent pas se que c’est que de devoir faire vivre une famille avec un contrat de 24 h semaines……. quand on rames, on ne fait pas de politique, on essaie de garder la barque à flot, simplement
    alors oui, il y a des raisons de s’indigner, même un paquet de raisons de s’indigner et pas bien difficiles à cibler…..
    être méprisant, voir suffisant ne grandi pas votre discours, au contraire

  3. Cher M. De Smet,

    Il me semble que vous portez un jugement bien hâtif. Je ne suis pas certain que la seule lecture de Indignez-vous de Hessel suffise à comprendre les problèmes actuels qui poussent les jeunes et moins jeunes à montrer leur indignation dans la rue.

    Deux points essentiels méritent d’être relevés dans votre discours. Tout d’abord, vous discréditez le mouvement des indignés en disant « Sont-ils d’accord entre eux sur l’objet de leur courroux ? A les écouter, rien n’est moins sûr ». C’est un argument très simple, très marquant, mais également très discutable quant à sa pertinence. Citez-moi un mouvement (qui ne soit une secte, et encore…) dans lequel tous ses membres sont en accord complet avec l’ensemble des idées défendues.
    Comment osez-vous donc critiquer le mouvement des indignés, en exprimant leur manque de cohésion ? Souvenez-vous de vos lectures de la Rhétorique d’Aristote. L’épidictique, au sein de la société, vient en premier, car il permet à celle-ci de se rassembler autour de points communs. Ensuite vient la délibération qui permet de prendre des décisions utiles à la société. S’il y a délibération, c’est donc qu’il y a point commun sur lequel les acteurs s’accordent, mais à partir de là, il y a nécessité de discuter, il y a nécessité de complexifier la vision du monde, contrairement à Platon, pour qui la discussion permet d’atteindre la Vérité. C’est exactement le cas des indignés. Il y a un point commun, et par le biais des Assemblées Générales, ils complexifient la vision du monde en traitant de sujets souvent variés, mais ayant le même dénominateur commun. Nous pouvons donc assister à des discussions sur le nucléaire, sur le néo-capitalisme, sur la destruction de l’écosystème, la situation des sans-papiers, sur l’austérité, etc.

    Le deuxième point à relever est la pléthore de manières d’agir au sein du système que vous proposez aux indignés. Mais surtout, cette phrase essentielle de votre discours : « je dis juste que s’indigner, ce n’est pas donner de la visibilité à sa frustration, mais c’est au contraire prendre les outils que nous offre ce monde imparfait pour le changer ». En quoi les deux seraient incompatibles ? Ne peut-on tenter de changer ce monde imparfait, comme vous le dites, tout en exprimant sa frustration ? Se montrer frustré permet de conscientiser les autres à ce qui nous frustre, et permet d’instiguer un débat, une ouverture d’esprit, et ainsi, une complexification de la vision de la société.
    En fait, beaucoup d’indignés, manifestant dans la rue (ce qui, je tiens à le signaler, est un des outils mis à notre disposition en tant que citoyens), sont acteurs dans la société au sein de diverses associations, de divers mouvements politiques (certes peu mis en avant par les médias). Certains travaillent tout simplement. Mais, c’est le choix du mouvement des indignés d’être apolitique. La raison de ce choix semble pourtant évidente, puisque ce mouvement estime que la démocratie tel qu’on la connaît actuellement n’est pas une véritable démocratie. J’imagine que vous comprenez l’aporie qui sous-tend le discours exposé ci-dessus : une « vraie » démocratie, celle que défendent les indignés, au sein d’une « fausse » démocratie, n’aurait en effet aucun sens.

    Après relecture, je persiste et signe,
    Ramakers Alexandre.

  4. Nous ne sommes même pas à Athènes,

    Doit-on attendre d’arriver au point ou se trouve la grece pour sortir dans la rue?

    Chers indignés, voulez-vous vraiment changer le monde ?

    En creant une boite? ca c’est revolutionnaire dites donc…
    Pour entrer dans le systeme et devenir comme tous ces autres qui, pour cause de travail, de pret, de maison a rembourser, ne peuvent plus se permettre de dire tout haut ce qu’ils pensent de la gouvernance ( ou de la non gouvernance dans le cas belge) actuelle ?
    En se donnant bonne conscience en allant mettre un petit pansement sur la souffrance induite par NOS SOCIETES en afrique et ailleurs, en allant ouvrir un hopital ou aider les gens?
    Je ne crois pas que cela soit une solution….car tant qu’on s’attaque pas a la source d’un probleme, on ne le résoudra pas.
    « donne un poisson a un homme » ….
    Si on arretait d’intervenir dans les gouvernements d’afrique et d ailleurs, peut-etre pourraient ils enfin profiter eux meme de leurs richesses au lieu de nous les offrir a bas prix en echaneg de qq dollars pour leurs dirigeants ….

    ou lancez-vous en politique

    C’est bien connu, de nos jours les politiques dirigent le pays…
    Mais qu’est ce qu’il ne faut pas entendre….
    60 % voire plus des decisions viennent deja de l’Europe…. et la commission est, rappelons le, non élue democratiquement …. ( le pouvoir du parlement est bien moindre )

    Nous ne disons pas qu’en plantant qq tentes, nous avons fait la revolution, c’est juste un préambule.
    Vous avez p e connu 1968 … la aussi c’etait a la base, des occupations, qq échauffourées…. mais ca a découlé sur de grands changements.
    Note : si on faisait ca violement, vous seriez sans doute le premier a crier au scandale, a dire que la jeunesse n’est capable que de violence sans reflechir ….
    Etes vous seulement venus a une des assemblee populaire ecouter les avis des gens, les propositions?
    Et que savez-vous de ce que l’on fait, au jour le jour, pour appliquer nos principes d’un autre systeme ? ( donneries, SEL, GAC, ASBL, échanges d’idées, conférences, ecrits … )

    De grace…soyez plus intelligent que cela….
    Je vous invite a lire cet excellent ouvrage, cela vous ouvrira peut-etre les yeux sur quelques aspect de ce monde que vous semblez vouloir défendre alors qu’il est deja pourri jusqu’a la moelle :
    http://www.seuil.com/fiche-ouvrage.php?EAN=9782021028881
    http://www.dailymotion.com/video/xgwigw_la-france-devient-elle-une-oligarchie-herve-kempf_news

    Salut d’une moule 😉

  5. aah, ce Francois Smet realise donc qu’en effet il y a une grande diversite de personnes, voire meme d’interets convergeant au sein de certaines convergences dites « des indignes ». Je n’y vois pas juste sa faiblesse , mais aussi sa force. Le fait que cette diversite a l’occasion de se rencontrer et de dialoguer. Aussi, si Monsieur Francois Smet souhaite y voir, ou y entendre de plus pres, et pendant une periode plus longue, je ne doute pas qu’il pourra, comme chacun, avoir l’occasion d’utiliser cette opportunite de forums additionnels en assemblee populaire pour rencontrer des personnes qui precisemment sont actives et engagees dans des cooperatives, dans des projets de finance complementaire, dans des comprehensions d intelligence collective, d’initiatives de permaculture, d’approches d’apprentissage partage, etc

    Est-il reellement necessaire de definir ce qu’est « Les Indignes » ? Pourquoi pas plutot le voir comme des processus lies a d autres processus.

    Cela me rappelle a ce que je vois comme etre une partie d’un probleme – le fait que j’ai souvent le sentiment qu’il y a une habitude de se restreindre dans la division que peuvent apporter certaines categorisations exclusives.

    Pour faire un parallele avec les « folders » et les « tag » que l’on peut utiliser en classifiant certaines informations, j’ai le sentiment que les processus nommes « des indignes » sont plutot un « tag » qu’un « folder ».

    C’est a dire, plutot qu’une sorte de « taxonomie », j’ai la perception que les processus des convergences spontanees « des indignes » peut tendre d’avantage vers une « folksonomie » emergente et constamment en potentiel de transformation a laquelle chacun est invite.

    Je ne souhaite donc personellement pas le voir se definir de maniere exclusive, mais plutot comme jouer un role d’inclusion plutot que de division par des roles, des pensees predefinies.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Folksonomie

    Extrait :
     » Une folksonomie, ou indexation personnelle, est un système de classification collaborative décentralisée spontanée, basé sur une indexation effectuée par des non-spécialistes. »

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Taxinomie
    http://en.wikipedia.org/wiki/Taxonomy

    Extrait de la version Anglophone :
     » Typically this is organized by supertype-subtype relationships, also called generalization-specialization relationships, or less formally, parent-child relationships. In such an inheritance relationship, the subtype by definition has the same properties, behaviors, and constraints as the supertype plus one or more additional properties, behaviors, or constraints. »

  6. Cher Monsieur De Smet,

    Sachez que les outils que vous conseillez font partie du système que nous dénonçons.

    Sauf votre respect,

    Non, je ne veux pas « monter ma propre boîte », ni faire un emprunt et rentrer dans des logiques bureaucratiques et capitalistes.

    Non, je ne partirai servir la soupe aux affamés du Monde car je suis convaincu que c’est d’abord ici qu’il faut agir pour révolutionner un système qui n’a jamais vu l’Afrique que comme une mine de ressources naturelles et humaines. Que ce soit la traite négrière, puis la colonisation, puis la pression par la dette et le dumping des produits agricoles, c’était et c’est toujours bien d’ici qu’il nous faut attaquer.

    Non, je ne m’engagerai pas dans un parti politique. Je ne veux pas élire mon maître ni même gouverner moi-même. Le pouvoir corrompt, eh bien qu’il crève ! et vive l’auto-gestion !

    Je ne veux pas réformer ce système, pas même en prendre les commandes par une révolte. Il va droit dans le mur, et c’est tant mieux.

    Bien à vous

    un indigné

  7. Bien envoyé Noam Grimm
    Que ce monde pète une bonne fois pour toutes et on en reconstruira un autre qui sera forcément meilleur puisque les hommes éviteront, c’est certain, de retomber dans leur penchants habituels. L’étude de l’Histoire nous l’enseigne, les hommes sont tellement intelligents que, à chaque fois qu’une civilisation s’est dissoute, sa remplaçante était meilleure…

  8. M De Smet, vous êtes philosophe et ce petit pamphlet vous a probablement donné une certaine satisfaction personnelle. Je l’espère pour vous, à tout le moins.

    A mon sens, il marque de façon flagrante votre méconnaissance de ce qui se cherche, de ce qui travaille, de ce qui essaye de se construire autour des tentes plantées ici et ailleurs dans l’espace public. Avant de communiquer sur un sujet, il me semblerait honnête de l’approfondir et je comprends mal l’aspect pour le moins lapidaire de vos propos.

    Allez voir — par exemple et pour parler de ce que je connais — le camp de la place Saint-Léonard à Liège. Vous y trouverez, entre autres personnes, des gens sans domicile fixe qui trouvent au sein de cette occupation collective de l’espace public un sens qu’ils s’approprient, qu’ils investissent, qu’ils portent.
    Ne serait-ce que pour cette seule raison — le réengagement collectif de personnes hors de tout — planter des tentes sur les places publiques est à mon sens un acte courageux, nécessaire et constructif.

    Des revendications et des indignations, il y en a autant que d’individus. Ce que justement le mouvement des indignés met sur la place publique ce sont les tentatives vitales de recollectiviser ces indignations.

    Merci de ne pas, vous aussi, distiller le poison de l’individualisation.

  9. J’ajouterais que vous oubliez de préciser qu’en Espagne, les indignad@s non seulement protestent contre les mesures d’austérité, mais aussi TRAVAILLENT à des propositions très concrètes sur une série de thèmes, politiques, sociaux et économiques.
    Vous pouvez jeter un oeil par exemple sur le site de Democracia Real Ya (une des plate-formes proches du mouvement du 15 mai). Ils ont même pris la peine de vous le traduire en français:
    http://www.democraciarealya.es/?page_id=2601

    Comme vous pouvez le voir, les jeunes (et tous les autres) ont bien pris les outils de leur époque, et essayent effectivement de proposer des alternatives.
    Je rajouterais encore, pour fermer le chapitre espagnol, que ce mouvement n’a que 2 mois d’existence. Ne nous demandez pas la Lune en 2 semaines quand nos politiciens peinent à assurer le minimum syndical en 4 ou 5 ans… Qui veut aller loin ménage sa monture.
    Et enfin, juste pour votre information, un sondage publié il y a quelques jours dans El Pais, chiffrait à 69% la proportion de la population espagnole qui sympatise avec les indignés…

    Quant à vos propositions concernant la création d’entreprises, ou de participation dans des associations, pourquoi n’allez-vous pas en discuter dans l’Assemblée la plus proche de votre domicile? Car c’est exactement ce que défend le mouvement des Indignés: un espace de débats, de réflexion et d’action, ouvert à TOUS et à TOUTES.

    J’ai participé directement à plusieurs de ces assemblées, dont celle de mon quartier, et je peux vous assurer que le comportoment des participants est remarquable de civisme et de maturité, et que toutes et tous comprennent très bien l’intérêt et la richesse du débat d’idées, même (et surtout?) à propos des idées qu’ils ne partagent pas.

    Alors, et depuis le respect, pourquoi ne sortez-vous pas et allez frotter vos idées à celles des autres, en direct et sans l’intermédiaire douillet d’un écran d’ordinateur?

    Un Belge madrilène (et loin d’être gauchiste – juste pour rassurer certains, qui croient encore en de telles étiquettes ;))

  10. C’est amusant, cette volée de bois vert dans les commentaires.

    Personnellement, M. De Smet, je rejoins votre analyse quant la vacuité d’une indignation qui ne serait pas dirigée et suivie d’effets utiles. Il est facile de « camper virtuellement » devant le 16, rue de la Loi, mais où s’exprime alors le pouvoir de proposition, les alternatives?

    De même, @Noam Grimm, lorsque vous dites que « le système va droit dans le mur, et c’est tant mieux », vous faites une lourde erreur d’analyse. Non pas que le système emprunte la bonne direction, nous sommes bien d’accord. Mais au XIX° siècle, Marx avait déjà pointé les paradoxes internes qui tenaillaient le capitalisme. Cette analyse l’a conduit, par exemple, à prôner l’ouverture des frontières (et donc le libre-échangisme international) pour accélérer la ruine d’un système capitaliste pris au piège de ses propres logiques internes de développement. Avec le résultat que l’on sait, deux siècles après: le capitalisme n’a jamais été aussi omniprésent ni puissant. Bref, je ne me fierait pas à une telle thèse, par crainte qu’après une vie entière à laisser « le système » tourner en roue libre, le constat que je puisse faire en regardant dans le rétroviseur soit des plus amers…

    En revanche, M. De Smet, je pense que vous commettez également une erreur de catégorie, lorsque vous dites « C’est terrible, le politiquement correct. Ça conduit à ne voir que les choses simples, et à refuser d’entrer dans la complexité, celle qui forcerait à passer du radicalisme à la nuance. » Avec cette affirmation, vous déniez l’existence de tout principe structurant aux actions humaines. On peut en discuter, mais il me semble que vous faites droit un peu rapidement à la « fin des idéologies ». Dans mon analyse, il est indéniable que le capitalisme se pose en idéologie triomphante d’après la chute du mur. Or, vous ne proposerez pas d’alternatives crédibles de même teneur à coup d’actions ponctuelles, de nuance et de prise en compte de la complexité. La complexité est un discours facile qui conduit à évider les agendas politiques alternatifs au nom du « réalisme ». C’est devenu un principe d’immobilisme implicite. À un moment donné, l’alternative devra passer par une forme de radicalisme – avec forcément ses excès et ses approximations. C’est une condition sine qua non pour penser le changement.

  11. Je partage les idées du billet tout en souhaitant apporter la nuance suivante : les actions de quelques individualités ne doivent pas servir la « bonne conscience » de ceux qui ne s’indignent pas.

    La paresse et l’égoïsme humain ont vite fait de se dire qu’il y aura toujours des idéalistes pour se pourrir la vie dans un contexte hostile.

    Cela m’insupporte et c’est mon indignation première.

    Nous ne vivons tous qu’une fois … et nous irons tous ensemble dans le mur ou nous n’irons pas.

    Au delà de l’indignation, il y a l’exigence de politiques courageuses et impopulaires à court terme, portées par des personnalités charismatiques. C’est comme cela que les comportements évolueront : il ne peut y avoir d’exception, il ne peut y avoir des « nantis has been » qui échappent au tournant à prendre par la société.

    Pour cela, les « indignés » en appellent aux pouvoirs publics et ils ont bien raison !

  12. Bonjour,

    Je commente rarement mais, là, ce n’est pas possible de passer à côté de telles choses… Je ne comprends pas pourquoi vous opposez le fait de manifester et de se rendre utile au quotidien et dans son travail. Je connais personnellement une série de personnes qui ont manifesté à Bruxelles, et je peux vous dire que cette envie de changement, ils la vivent, ils la respirent au quotidien… Travail d’étude sur la modélisation d’un système économique alternatif, consommation responsable au quotidien, engagement politique, style de vie en cohérence avec ses idées,engagement bénévole dans des associations, job engagé dans la coopération au développement… Ce sont ces personnes qui s’engagent dans leur vie pour un autre monde qui manifestaient à Bruxelles contre l’austérité!! Mais les avez-vous rencontrés? J’en doute… Vous parlez de quelque chose que vous n’avez pas l’air de connaître… Cela aura eu le mérite de me faire rire… Surtout quand vous parlez de risque de simplification de ces « indignés » et écrivez « Echangez vos manifs contre un voyage au tiers-monde pour y construire un hôpital ou développer le micro-crédit »… Vraiment, là, j’hésite entre les rires et les larmes…

  13. Bonjour à tous,

    Au vu de l’avalanche de réactions, en tous sens, je crois utile d’apporter certaines précisions et quelques réponses.

    D’abord, je vous remercie tous de vos réactions, que ce soit via le commentaire ou l’envoi de messages. A quelques exceptions près, tous évitaient l’injure et se concentraient sur le fond. Je rappelle que, même s’il y a une modération, je publie tous les commentaires sans les retoucher, à l’exception des propos diffamants ou insultants.

    Je voudrais, d’abord, recadrer le texte dont nous parlons et battre ma couple sur un point. C’est, au départ et dans sa conception, une chronique radiophonique. Dans cet exercice, qui doit durer moins de deux minutes, il faut aller droit au but, être percutant dans son propos, et faire parfois quelques raccourcis. C’est un style oral, direct, qui percute à l’audition, mais se révèle parfois ardu, sec, cassant tel quel à l’écrit – davantage en tout cas que ce qu’aurait donné un texte argumenté. En général, cela ne pose pas de problème. J’aurais dû mieux mesurer cet effet lorsque j’ai publié l’écrit sur le site, et lorsque j’ai répondu positivement à la demande la Libre Belgique de le reprendre. Il y aurait eu matière à davantage développer pour éviter l’impression lapidaire et condescendante. Cela illustre les limites du passage d’un format à l’autre, je le prends sur moi et en tiendrai mieux compte la prochaine fois.

    Sur le fond, néanmoins, et même si les commentaires et leurs annexes donnent à réfléchir, je ne change pas d’avis global, et vais tenter de préciser mon propos.

    Il va de soi que je suis respectueux de toute association de personnes, et de toute défense d’idées. Je n’ai attaqué ni les indignés d’Athènes ni ceux de Madrid. Les situations de ces pays rendent inévitable que la jeunesse se mobilise, et demande des comptes, notamment, sur la manière dont les fonds publics ont été utilisés durant les années de croissance. Nous sommes dans une société démocratique, où les indignés ont autant le droit de manifester que d’autres ont le droit d’exprimer leur désaccord.

    Parmi les réactions, la critique de la « tour d’ivoire » a été la plus récurrente. En gros : je ne sais pas de quoi je parle, je ne suis pas allé sur les camps des indignés, je m’exprime depuis un confort moraliste, et je suis naturellement complice d’une société conservatrice qui ne veut rien changer. Argument intéressant, sur lequel il faut s’arrêter. D’abord, le postulat sur lequel il se base suggère que le parcours et la situation socio-économique de quelqu’un déterminent son mode de pensée. C’est là un postulat assez marxiste, en fait, qui réduit la légitimité du discours des individus à leurs intérêts directs dans un cadre dialectique, et recèle à mon sens l’effet pervers de priver de légitimité de parole toute personne souhaitant donner son avis sans être auréolée d’un label d’expert – label lui-même de plus en plus ardu à attribuer, ce qui fait qu’au bout du compte tout le monde a raison et/ou a tort, et ce qui signe le retour des Sophistes. Ce postulat est pourtant douteux d’un point de de vue scientifique : si un propos est exact, par exemple, en quoi sera-t-il « plus » ou « moins » exact – ou plus ou moins faux, d’ailleurs – s’il est dit par Paul ou Pierre ? Attaquer le messager en relevant que, forcément, il pense ceci parce qu’il a vécu cela, c’est d’une part risqué – car on peut se tromper – et c’est d’autre part nier même le principe de libre arbitre. Il me paraît trop confortable de se dire que ce sont nos conditions de vie qui dictent nos opinions ; trop simple de se dire que forcément, si j’ose ne pas être d’accord avec les indignés, c’est que je suis embourgeoisé, que je ne connais rien à la vie. Comment expliquer autrement ce que j’écris ? Accepter l’inverse, ce serait accepter que les gens peuvent nourrir une opinion par eux-mêmes, sont aptes à s’asbtraire des circonstances, sont aptes à développer un véritable libre arbitre… brrr.

    Donc, non, outre le cas d’espèce, il ne me semble pas juste et proportionné, en général, d’esquiver un message par l’argument « d’où est-ce que tu parles ? » parce qu’il est possible d’avoir un avis valide sans être partie à la cause. Je le dis d’autant plus à l’aise que, si j’ai écrit sur ce sujet, c’est précisément parce que, contrairement à ce que j’entends depuis quelques jours, je ne vis pas d’un job d' »observateur moraliste » à plein temps. J’exerce un travail dans l’associatif, dédié aux jeunes en difficulté. Les habitants de la rue, je les croise, je les vois, je leur parle. Cela me permet de dire que je ne suis pas certain qu’ils soient tous fervents supporters des « indignés », car eux, à l’hiver prochain, seront toujours à la rue, sauf si des professionnels et des bénévoles (ce genre de femmes et d’hommes qui agissent sans forcément manifester) s’en mêlent. Ce que je veux dire, c’est que si j’ai écrit ce texte, c’est précisément parce que je travaille avec des MENA, avec des étrangers en situation légale ou non, avec des jeunes en difficulté scolaire, bref avec des publics qui, les premiers, souhaitent que le monde change, et qui tentent de le faire à leur niveau, avec l’aide de travailleurs qui ont décidé d’y consacrer leur temps et leur labeur. Ils ne font pas toujours beaucoup de bruit, eux, c’est vrai. J’entends bien que certains indignés font eux aussi partie de ces secteurs. D’accord, Noémie, d’accord M. Ramakers, l’un n’empêche pas l’autre, c’est l’un des points sur lesquels je reconnais un raccourci facile. Mais que le risque d’alibi est grand.

    Néanmoins, mon billet n’est pas une défense du système, il se voulait la simple expression que toutes ces femmes, tous ces hommes qui, à leur niveau, « changent la vie » me paraissent s’indigner bien plus efficacement que les actuels indignés. Je crois davantage à l’action des forêts qui poussent qu’au fracas de l’arbre qui tombe. C’était le seul sens de mon propos.

    Je suis passé auprès des campements d’indignés, place Flagey ou près du Parvis de Saint-Gilles. J’y ai vu de la colère, du dépit, de l’antisystème, mais pas (encore, je vous l’accorde) de réflexion commune. Je note la réflexion de M. Ramakers ; certes, la pratique discursive et argumentative précède l’unification des points de vue et la réalisation programmatique. Nous verrons bien vers quelle synthèse les indignés se dirigeront. Mais c’est là un débat vieux comme le monde : dès le moment où il y aura synthèse, je veux bien prendre les paris, il y aura dissidence. La démocratie directe est insaisissable par essence parce que le temps fluctue, l’opinion aussi, « on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve » (Héraclite). Les démocraties représentatives, indirectes, imparfaites dans lesquelles nous vivons ne sont pas le produit de la grâce du Saint-Esprit ou d’un antique conservatisme ; c’est le compromis historique, depuis le contrat social de Rousseau et l’échec de la révolution française comme table rase, qui acte l’impossibilité réelle d’une démocratie directe, et la « résignation » raisonnée à un modèle de démocratie représentative qui permette que le peuple soit dirigé par des personnes élues. Cela peut apparaitre comme un pis-aller ; mais c’est en réalité une protection. Car lorsque qu’on prétend que le peuple se dirige par lui-même, c’est en pratique toujours un groupe de « visionnaires » prétendant connaître ce que veut le peuple qui dirige, et ce sans contre-pouvoir (la Terreur de Robespierre représente le paroxysme extrême de cet échec). Cher M. Ramakers, faisons le pari de l’avenir ; peut-être les indignés me donneront-ils tort. Mais sincèrement : à quelles conclusions sur l’environnement arriveront-ils qui n’aient pas été développées déjà par Greenpeace ? Quelles conclusions sur les sans-papiers sortiront-ils qui n’aient pas déjà été soulevées par les professionnels du secteur ? Et au bout du compte, qu’auront-ils gagné durant ce temps qu’ils auraient pu consacrer au sein de tels mouvements ? En revanche, M. Ramakers, vous avez raison de dire que manifester sa frustration n’empêche pas l’action avec les outils disponibles ; mais je crains encore une fois en fait la notion d’alibi. Je crains que beaucoup en choisissent de crier leur indignation parce que c’est plus facile qu’agir. Là encore, le temps nous mettra d’accord.

    Monsieur Thoreau, que je remercie également pour son avis, vous avez raison sur ce qui nous distingue : je ne crois en effet pas aux idéologies structurantes. Ou plus exactement, je crains qu’aucun modèle idéal n’existe au-delà de l’illusion qu’il projette et des prophètes qu’il se trouve. Depuis Platon jusqu’à Marx en passant par le Christ, l’histoire se remplit de prophètes ou d’idéologues prétendant détenir les clefs d’une Cité idéale. Tous les modèles successifs se désagrègent les uns après les autres parce que tout modèle produit sa propre contestation. Nous sommes sur un schème de balancier. Nous changeons en permanence, et que, au bout du compte, nous agissons par essais-erreurs. Nous prenons ce qui fonctionne d’un modèle (la protection sociale sans la collectivisation, la liberté mais assortie de régulations, etc) parce que chaque fois que l’humanité a suivi un modèle « clef sur porte », ça a fini en cauchemar. C’est la raison pour laquelle le mouvement des indignés, avec toute leur sincérité que je reconnais, me paraît manquer quelque chose : nous sommes déjà dans un compromis imparfait, et qui restera toujours imparfait. Nous pouvons l’améliorer à la marge, par nos actions, nos engagements. Mais faire croire à la table rase me paraît dangereux, car dans ces cas-là ce ne seront pas les idées du peuple, mais celles de celui qui saura le mieux s’exprimer qui s’imposeront. L’idéologie structurante qui permet d’intégrer la contingence humaine et de l’améliorer tout en conservant ses acquis (sociaux, notamment) est celle qui assumera son aspect « profane ». Si le libéralisme survit toujours, quitte à faire hurler certains lecteurs, c’est parce qu’il intègre ce caractère plastique et perméable, et qu’il est amené à corriger ses propres excès en permanence, sans imposition d’un modèle préétabli (voir, si cela vous intéresse : https://francoisdesmet.wordpress.com/2010/08/02/pourquoi-le-liberalisme-nest-pas-mort/)

    Pour terminer, j’aimerais dire que le nombre et la virulence de certaines réactions m’interpelle, et que je ne sais pas encore quoi en penser. Voilà des années que j’écris que des sujets dignes « d’indignation » : les droits de l’homme, les centres fermés, les demandeurs d’asile, la crise institutionnelle, la crise écologique, etc. Jamais je n’ai reçu autant de réactions que sur ce petit billet d’humeur sur les indignés. Jamais non plus avec une telle émotion, que je voudrais tant pouvoir lire quand on parle de Libye, d’Irak ou de notre absence de politique migratoire cohérente. Est-ce juste le ton caustique qui, en favorisant les coups de sang, l’explique ? Ou est-ce révélateur que, en ces temps d’interconnexion générale, où tous les débats sont entremêlés, on se cherche toujours un « meilleur ennemi » ? Je ne sais pas. Les cordes sensibles ont décidément des voies parfois bien impénétrables.

    @tous : j’espère que ces quelques lignes auront permis de répondre au moins en partie à vos interpellations. Je reste ouvert au débat pour ceux qui le souhaitent.

  14. Bonjour, je suis aussi un indigné… à ma façon bien sûre. Je n’ai pas fait d’étude… ou presque, je me suis battu, encore et encore. Je suis à la tête de deux sociétés, indigné j’ai donné du boulot à 25 personnes, Les sociétés font vivre dix ménages, je me lève à six heures 7/7…. et je travaille jusqu’à minuit minimum.. C’est dure, très dure mais j’aime ça. Indigné de quoi? ici? en Belgique? … Ce qui me chagrine quand je voit les images des manifestations en Belgique c’est le temps et l’énergie donné à ce mouvement sans réel revendications… Comme un énorme mal aise identique à celui de mon fils quant il avait 17 ans.. (j’en ai 40) ouf c’est passez il en a 21… il bosse « gagne » sa vie, suis sa route et ce rend compte à quelle point ici on peut sans sortir. Allez indigné vous, criez, jeter vos petits bras en l’air en fessant la moue… merde quoi c’est pas juste! Allez hop file dans ta chambre, sale gosse! Monsieur De Smet, merci pour cet article, Cela m’as fait du bien.

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