De quoi le travail est-il le nom ?

Billet radio pour la Première (RTBF), 31 janvier 2012 

Une bonne petite grève générale, c’est aussi une belle occasion de réfléchir sur le travail. Le terme a toujours été ambigu, à la fois valorisé et méprisé. Il est associé le plus souvent au labeur, à une aliénation maudite dont il faut se libérer. L’étymologie même du mot travail fait froid dans le dos : le latin tripalium désignait un instrument formé de trois pieux auquel étaient attachés les animaux à ferrer ou… les esclaves à punir.

Psychologiquement aussi, cela remonte à loin. Jusqu’à Adam, qui aurait été condamné au travail et au labeur depuis son exil du jardin d’Eden, le jour où Êve la pécheresse lui fit croquer la pomme de la connaissance. Le travail, synonyme de douleur dont les plus utopistes pensaient que la technologie nous libérerait complètement. Oh, certes, convenons-en, le travail a changé de nature, et toute idéologie mise à part, la technologie a permis bien des libérations, tout en créant d’autres asservissements. Dans les pays industrialisés, l’emploi industriel et agricole, dans la foulée de la mécanisation, a cédé un terrain immense aux emplois secondaires et tertiaires. Les services, en ce compris non-marchands, tiennent le haut du pavé dans les sociétés développées. Sur le plan sociologique, également, les citoyens ont développé depuis deux cents ans une « vie intérieure » et privée, des aspirations propres, bref une liberté de jouir de la vie qui n’était l’apanage auparavant que de quelques favorisés – et ce, pêle-mêle, grâce aux droits de l’homme, à la révolution industrielle et aux progrès sociaux du 20ème siècle, au premier rang desquels figurent la limitation du temps de travail, les retraites et les congés payés.

Nous restons néanmoins toujours une civilisation basée sur le travail. Plus exactement, notre société repose sur un contrat social précis que le temps et ses conflits ont dessiné comme suit : en principe tout le monde travaille selon ses capacités, chacun reçoit selon ses mérites, et la société pourvoit aux besoins des plus démunis, la solidarité de l’Etat étant rendue possible par la redistribution des moyens auxquels tous les citoyens contribuent en fonction de leurs revenus. Bien sûr, selon les idéologies en présence, les hommes politiques et les partis souhaiteront déplacer le curseur : plus ou moins de redistributions, plus ou moins de contributions… Mais plus personne ou presque ne remet en cause le schéma lui-même. Car après avoir essayé bien des modèles, bien des totalitarismes, bien des impasses, on en revient là : pour redistribuer de la richesse il faut tout de même bien la produire. Et pour la produire il faut que les hommes travaillent. La seule autre alternative viable, mais recalée elle aussi par l’histoire, est que les nations aillent faire la guerre à leurs voisins pour se développer par la force. Si la construction européenne a tant investi sur le libre-échange, c’est en raison de la conviction forte que des individus et des pays qui travaillent et commercent entre eux n’ont plus de raisons de se faire la guerre. Quoiqu’en disent certains, même si l’Eldorado économique et social n’est pas au rendez-vous, tous les plans d’austérité et toutes les crises de l’euro du monde sont pour le moment impuissants à invalider ce postulat.

Or, en développant nos mondes intérieurs, nous avons fait naître en nous des désirs, des aspirations qui rentrent de moins en moins dans les cases habituelles de ce que l’on nomme « travail » : celui-ci s’était dessiné dans les mondes médiévaux et industriels comme une activité laborieuse et répétitive, dont le seul bénéfice supposé est le revenu et non l’éventuel épanouissement ou plaisir amené par son accomplissement en tant que tel. La donne change dès le moment où, comme individus reconnus juridiquement et développés par l’éducation, nos envies se déterminent par nos personnalités propres et par ce que le monde extérieur nous renvoie comme possibilités pouvant se réaliser. Il est dès lors naturel que la plupart des jeunes gens se voient rock star ou footballeur plutôt qu’ouvriers agricoles ou caissières. Et pourtant, tous ne seront pas rock stars. Mais le vrai défi, c’est que bientôt ils ne seront peut-être plus ouvriers non plus. Dans une chronique décapante intitulée « La bataille de l’emploi est définitivement perdue », l’économiste Charles Sannat nous prédit une révolution robotique qui va bouleverser encore un peu notre lien au travail, en supprimant tout simplement à terme le travail industriel, voire le travail tout court.

De fait, la fin prévisible de l’ère industrielle met les Occidentaux devant les responsabilités de leur liberté individuelle: jadis les gens n’avaient pas le choix, ils devaient aller à l’usine ou descendre à la mine. Et comme tout le monde y allait, et qu’il n’y avait pas grand-monde à envier, on ne se posait pas trop de questions sur ce qu’on voulait faire de sa vie. Aujourd’hui, le monde du travail est celui de l’imagination et de l’introspection : se connaître soi-même et comprendre le monde dans lequel nous sommes est la clef – le succès des coachings en est l’authentique illustration. Pour lancer une entreprise, vous devez spéculer sur les besoins ou aspirations de la société qui pourraient, demain, se transformer en biens ou en services que vous pourriez proposer. Et pour trouver un emploi, il vous faut trouver un biais par lesquels vos compétences peuvent contribuer à la réalisation d’objectifs privés ou publics. La matière grise et la capacité d’anticipation sont des richesses qui suppléent celles que représentaient, hier, la force de travail et l’endurance. L’actuel conflit sur les retraites démontre que nous sommes dans un changement d’époque, qui préfigure la fin prochaine de l’emploi industriel ; bientôt nous serons amenés à reconsidérer la définition même de ce que nous nommons « travail », sous peine d’échouer à intégrer la main-d’œuvre de demain. Cela pourrait bien passer par une révolution de contenu, qui annihile la routine et propose aux individus des métiers dans lesquels l’épanouissement personnel constitue le premier intérêt.

Pour le dire simplement, on ne voit guère comment on imposera aux gens de travailler jusque 65 ou 70 ans demain si le travail n’est pas transformé depuis sa routine de base vers la valorisation humaine du travailleur et de ce qu’il produit ou transmet. Veut-on continuer à baser notre civilisation sur le travail ? Si oui – ce qui serait un choix logique parce qu’on n’a rien trouvé d’autre pour créer des richesses, et donc pour les redistribuer -, il faudra faire en sorte que le monde professionnel ne soit plus, pour personne, cet affreux tunnel de routine par lequel il faut passer, avant de commencer à vivre à partir de 5 ou 6h du soir ou après 55 ans, mais constitue un épanouissement en soi. Il va falloir investir dans une conception du travail à laquelle les individus peuvent adhérer en toute liberté, qui corresponde le mieux possible à leurs aspirations – en un mot, à ce qu’ils aiment faire. Le défi est immense, et convenons que les modes d’emploi ne sont pas légion. Tout au plus peut-on avancer que cela risque, au passage, de devoir revaloriser certains gros mots d’aujourd’hui : initiative, créativité, esprit d’entreprise.

Naïf, peut-être… Mais il faudra bien encourager les rêveurs d’aujourd’hui à créer les entreprises qui emploieront les travailleurs de demain, si nous voulons payer les retraites d’après-demain.



Catégories :Chroniques Radio

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1 réponse

  1. bonjour
    c’est marrant on retrouve des elements de la « critique de la valeur »(wertkritik) et en meme temps une foi sans faille dans le systeme capitaliste… (mot tabou?)
    Autrement dit: on sent que ça va pas mais on n’est pas prêt a remettre en cause le fondement meme du « mal-etre ».
    Juste une question, meme en faisant abstraction des limites internes du capitalisme(ex: le travail est source de valeur mais l’effet concurence pousse a toujours plus diminuer la quantite de travail dans chaque article produit) car on pourrait y voir une approche ideologique, comment envisagez vous les limites externes du capitalisme(depletion des matieres premieres, externalites environementales…)?

    « …Veut-on continuer à baser notre civilisation sur le travail ? Si oui – ce qui serait un choix logique parce qu’on n’a rien trouvé d’autre pour créer des richesses, et donc pour les redistribuer… »
    Considerez vous comme un droit inalienable(donc source de conflit potentiel) la repartition des matieres premieres au niveau mondial 20/80(a la louche ) en faveur des pays industrialisé( toujours a la louche, europe amerique du nord japon) qui est le fondement meme de notre niveau de vie?(probleme ethique?)
    Cela peut sembler eloigné du sujet de votre article mais je pense qu’on ne peut modifier la structure du travail sans modifier le systeme socio-economique puisqu’il se structure autour du travail, et vous meme en avez eu l’intuition : »Nous restons néanmoins toujours une civilisation basée sur le travail », mais sans pousser le raisonnement plus loin.

    BaV

    Padr

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