Les pigeons d’argile de la N-VA

Billet radio pour la Première (RTBF), 26 février 2013 – Ecoutez le podcast

bdwIl y a longtemps, Arnaud, que je ne vous avais plus parlé de la N-VA. Certes, elle n’a pas besoin de moi pour cela. Le dernier baromètre RTBF/La Libre lui promet des résultats stratosphériques à hauteur de 39% de vote – avec les précautions d’usage ; rappelons que, en marge d’une victoire nette dans certaines communes comme Anvers, ce parti ne réalisait « que » 28 % aux provinciales d’octobre dernier. Ces 39% (plus de 10 points en quatre mois) posent donc question.

Lorsque ce ne sont pas les sondages et les analystes politiques qui s’en chargent, c’est le parti nationaliste lui-même qui se rappelle à l’actualité selon son rythme de métronome. Avec une nette différence depuis quelques semaines : ce ne sont plus seulement des déclarations qui marquent mais des actes. C’est neuf. Mis à part le ministre flamand des affaires intérieures Geert Bourgeois, qui n’a fait que reprendre le costume de mécanicien de carrousel de la périphérie de ses prédécesseurs, la N-VA s’illustrait essentiellement par le biais de son discours, en particulier par le talent oratoire de son leader. Depuis son entrée dans un certain nombre de communes en octobre dernier, ce sont les mesures elles-mêmes qui font polémique. A Alost d’abord, véritable « laboratoire de la N-VA à ciel ouvert », où c’est l’accumulation de mesurettes pouvant être séparément considérées comme folkloriques (lions flamands sur les plaques de rues, retrait des portraits royaux de la salle du conseil) qui tend à façonner un climat dans lequel, demain, on ne s’émouvra même plus qu’une commune se dote d’un échevin des affaires flamandes dont l’objectif est sans ambages la purification de l’espace culturel. A Anvers ensuite, conquête spectaculaire de Bart De Wever, où ce sont deux mesures qui défraient la chronique : le passage des frais d’inscription pour étrangers de 17€ à 250€ et la limitation de l’aide médicale urgente aux séropositifs et femmes enceintes en séjour irrégulier.

Un élément retient l’attention. Les cibles de la N-VA sont souvent des pigeons d’argile, des leurres qu’on peut viser et abattre sans risque. S’attaquer aux étrangers ? Ça ne coûte rien – par définition ils ne votent pas – et ça permet de continuer à siphonner ce qui subsiste du Vlaams Belang. S’attaquer aux homos, par la bande et l’air de rien, à coups de déclarations sur les T-shirts arc-en-ciel renvoyant l’homosexualité à une « obédience » ? Là aussi ça rapportera davantage que ça ne coûtera, l’électeur lambda restant à prendre au CD&V et à l’Open VLD étant plutôt du genre à estimer que chacun doit assumer son identité et ses actes. Quant aux francophones, ils sont les pigeons d’argile inépuisables de tout ce qui ne va pas, sans aucun risque électoral, et ce d’autant que chacun de leurs mouvements de défense ne fait que rendre légitime l’attaque après coup. Si les francophones refusent tellement ce que propose la N-VA, n’est-ce pas parce qu’elle a raison ? C’est autour de tels syllogismes, manichéens mais percutants, que se construit en partie le succès du parti nationaliste.

La peur que les francophones nourrissent vis-à-vis de la N-VA est le premier ferment de son succès. Aux plus radicaux de ses sympathisants, elle se veut confirmation de l’intuition que le chemin de la nation flamande est légitime. Aux plus modérés, elle motive à effrayer les francophones pour leur propre bien, afin qu’ils se prennent davantage en main. Cerise sur le gâteau stratégique : la N-VA conserve à sa droite un parti plus radical que lui, le Vlaams Belang. Fut-il en voie de marginalisation, sa seule existence conforte la légitimité de la N-VA, qui peut se départir de chaque attaque de racisme ou d’extrémisme en renvoyant vers un parti devenu son idiot utile : puisqu’il y a pire que nous c’est que nous ne sommes pas les pires, donc que nous sommes justes. Là aussi, le syllogisme est faible logiquement mais très efficace politiquement ; la preuve en est apportée par cette tendance récurrente consistant à prendre comme une bonne nouvelle le siphonage de l’extrême droite par la N-VA, comme si ces transferts d’électeurs ne devaient pas s’accompagner d’une radicalisation en proportion de ses propres positions.

Si on fait abstraction des pigeons d’argile, une question s’impose : qui se souvient d’un message positif de la N-VA ? On veut dire : purement et simplement positif et non se voulant revanchard d’une majorité opprimée ou d’une morale de responsabilisation stigmatisant ceux qui sortent du rang ? Certes, tous les partis ont un besoin de montrer un ennemi du doigt. Mais la N-VA est spécifique en ce qu’elle a fait de ce besoin son fonds de commerce principal. Le ferment rassembleur de l’idéologie nationaliste est de se définir par exclusion de l’autre. Cela empêche structurellement le nationalisme de déployer un discours positif et englobant qui ne fasse pas référence, de près ou de loin, à la notion de pureté.

En termes de calculs et de stratégie électorale, cette stratégie visant à pilonner les minorités au nom de la majorité silencieuse opprimée par le « politiquement correct progressiste » est payante et astucieuse. A force de pointer les autres du doigt, la N-VA évite qu’on parle trop d’elle-même, de ses racines, de son projet. Elle évite de faire constater que son projet confédéraliste est peu consistant. Elle évite qu’on souligne ses carences techniques, apparues dans les coulisses des négociations de 2007 et 2010. Elle évite, surtout, qu’on lui resserve à chaque occasion son objectif indépendantiste, tout en n’ayant aucun besoin de le rappeler à ses militants.

La N-VA peut-elle encore progresser ou entamera-t-elle un déclin ? Deux obstacles semblent se poser sur son chemin conquérant.

D’une part, le fait de prospérer sur des ennemis est un ressort limité. En prenant de plus en plus de responsabilités effectives, il est à parier que le parti nationaliste devra gérer un grand écart de plus large. Puis-je étendre mon cercle d’amis au point d’y englober tous leurs ennemis ? L’état de forme à venir de la N-VA dépendra en partie de cette équation.

D’autre part la confrontation aux faits. En démocratie, tous les partis finissent par connaître des revers après des succès parce que la confrontation aux faits est implacable. Il n’y a pas de raison que la N-VA échappe à cette règle davantage qu’à la loi de la gravité. Dans le discours politique, la dénonciation possède l’évidence du cristal. Aux responsabilités, chaque mesure doit être justifiée et pesée, et chaque erreur se solde par un procès en amateurisme. Le manichéisme assumé de la N-VA, qui fait en partie son succès, pourrait alors prendre des formes de boomerang. Par exemple, porter des frais d’inscription à 250 € pour les seuls étrangers court de sérieux risques de tomber sous le coup des lois antidiscriminatoires. Le Centre pour l’égalité des chances, en le rappelant, ne fait que son travail.

Le genre de réaction qui contribue à montrer, posément, que le monde est parfois un tout petit peu plus compliqué qu’un discours de Bart De Wever.



Catégories :Chroniques Radio

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2 réponses

  1. Nous espérons tous …enfin dans le sud du pays … que ce ne soit qu’un pigeon d’argile … pour l’instant il résiste plutôt bien …

  2. Vous avez lu l’article?! Les pigeons d’argile sont les cibles faciles de la nva, et non la nva! Vivement la confédération belge, qu’on soit débarrassés des extremistes du nord avec qui nous ne partageons rien culturellement. Cela vaut bien une perte de budget.

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