Bart, notre syndrome de Stockholm préféré

Billet radio pour la Première (RTBF), 19 mars 2013 – Ecoutez le podcast

© Merci à Pierre Kroll pour son autorisation

Dites, Arnaud, avez-vous vu ? Il paraît que la N-VA est séparatiste. Si, je vous assure. C’est Geert Bourgeois qui nous l’a rappelé ce week-end en termes parfaitement clairs. Examinons cette répartition des rôles interne à la N-VA. Bart De Wever c’est la séduction, la modernité, le culot au point d’inspirer au Sud la curieuse tentation de se demander « et s’il avait raison ? » pour reprendre la une récente d’un hebdomadaire francophone. C’est un discours inédit et percutant qui tend à séduire l’ennemi et à faire du syndrome de Stockholm le « la » de sa communication. Geert Bourgeois c’est la N-VA sans masque, le rappel de l’orthodoxie, le dogme dans sa pureté. Bref, pour prendre une métaphore d’actualité, Bourgeois c’est Benoît XVI ou Monseigneur Léonard, là où De Wever serait plutôt Godfried Daneels ou pape François. On adore détester les premiers pour leur raideur et leur intransigeance et on adore aimer les seconds pour leur onctuosité, leur bonhomie et leur discours rafraîchissant. Or dans les deux cas il n’y a que l’emballage qui change. Et c’est souvent le moins sympathique des deux qui a le mérite d’assumer le plus d’authenticité et de cohérence vis-à-vis de ses propres convictions.

Car la thèse des deux démocraties qui seraient appelées à s’éloigner l’une de l’autre est en elle-même un postulat trompeur. C’est en historien que M. De Wever nous analyse une réalité – celle de deux opinions publiques se disjoignant petit-à-petit – et en tire les constats d’une évolution certaine et irrépressible. Or, déduire du fil de de l’histoire la nécessité d’un sens aux évènements est trompeur et élude, justement, ce qui fait la force du politique. Certes, il y a en effet deux opinions publiques différentes croissantes dans ce pays. La question est : pourquoi s’y résigner ? Pourquoi en déduire une évolution irréversible et non un motif pour réagir ? Si on constate que le monde est de plus en plus pauvre ou de moins en moins bien soigné, faut-il s’y soumettre et accélérer le mouvement ? C’est pourtant un mécanisme intellectuel analogue auquel M. De Wever nous invite : s’inscrire dans le sens des évènements  accompagner le mouvement. Or le politique consiste précisément à imprimer des idées sur la réalité, pas à la suivre. Ainsi, rien n’empêche de partir des mêmes prémisses que la N-VA et d’en tirer les conclusions inverses. Pourquoi ne pas jeter des ponts l’une vers l’autre communauté, parler d’immersion linguistique, de circonscription fédérale, d’échange de journalistes, d’universitaires ? Pourquoi cette soumission à la ligne des évènements  alors qu’il pourrait, au contraire, être déduit de cette situation la nécessité d’une réaction, d’une inversion du courant ? Parce qu’il faudrait alors assumer un choix nationaliste classique, identitaire et donc nécessairement exclusif de l’autre. Or le leader de la N-VA cherche à éviter cette posture en mettant le paquet sur les arguments socio-économiques. Il sait que c’est cela qui séduit l’électorat flamand et qui attire l’oreille de certains francophones.

Ainsi, le duo De Wever/Bourgeois permet de mettre en lumière que le discours socio-économique de la N-VA n’est lui aussi qu’un habillage. C’est le politologue Dave Sinardet qui l’a pointé le plus finement : chez M. De Wever, c’est bel et bien le discours libéral qui sert d’enrobage pour un projet nationaliste, et non l’inverse. Le nationalisme de la N-VA n’est pas un nationalisme classique, romantique, qui se contente de réclamer l’adéquation d’un peuple, d’un territoire et d’une langue. Non. Ce nationalisme prend les oripeaux d’un discours socio-économique de droite classique comme argument à opposer à un espace francophone supposément de gauche et encroûté dans l’assistanat. Or, comme le relève M. Sinardet, la logique socio-économique de M. De Wever risquerait de le mener à une impasse vis-à-vis de son projet nationaliste. Car paradoxalement, si demain était menée en Belgique une politique de centre-droit sans le PS et conformément aux aspects socio-économiques du programme de la N-VA, M. De Wever serait obligé de constater que la Belgique en tant que telle n’est pas le frein irréfragable à la politique que voudraient mener les Flamands. Lorsque s’est présentée l’opportunité de mener une telle politique, en 2007, il a choisi de se crisper autour de la réforme de l’Etat et de la nécessité d’une majorité des deux-tiers, ce qui a contraint à rappeler le PS en sauveur. En réalité, même s’il s’amuse aujourd’hui à donner le « baiser de la mort » au MR en appelant publiquement à voter pour lui, c’est bien du PS que Bart De Wever a besoin, viscéralement, car tant que ce parti restera incontournable il pourra continuer à vendre sa thèse des « deux démocraties » sans risque de contradiction. Car si le MR redevenait premier parti, M. De Wever serait à nouveau contraint de choisir entre son projet socio-économique et son projet nationaliste ; en ce cas il choisira comme d’habitude le second car son objectif n’est pas de faire fonctionner la Belgique plus à droite mais de faire fonctionner la Flandre toute seule en prouvant que la Belgique ne fonctionne pas du tout. Il convient de cesser toute naïveté face à M. De Wever et son discours rafraîchissant : il ne va pas marteler son discours d’une Flandre étouffée par l’abominable gauche francophone pour se fatiguer ensuite à montrer que la Belgique peut très bien fonctionner à droite. Il se tirerait une balle dans le pied et invaliderait le cœur de son action politique.

La N-VA « tendance De Wever » passe sa vie à justifier son projet nationaliste par son projet économique. Il faut remercier Geert Bourgeois de nous rappeler de temps à autre l’orthodoxie du parti indépendantiste et ses seuls vrais objectifs : s’émanciper définitivement des francophones, qu’ils soient rouges, bleus, oranges ou verts. Entre deux petits fours et salves d’applaudissements aux Cercles de Wallonie ou de Lorraine, il serait utile que les plus beaux esprits francophones s’en souviennent.



Catégories :Chroniques Radio

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4 réponses

  1. Hello !

    Merci pour ce recadrage !

    Comme Francis Delperée lundi matin l’a rappelé, il serait bon que les francophones restent vigilants.

    Tu l’as très bien dit !

    Bonne soirée !

    Sara

  2. Tout cela risque de bien mal finir … à chaque fois nous croyons être sorti de l’impasse, mais le lion guette toujours …

  3. « Naïveté » dites-vous, cher François De Smet. Mais n’en faites-vous pas preuve, vous aussi, en croyant que le communautauire « primera » sur le socio-économique ? Je crois au contraire que la Haute Finance et la Bourgeoisie belges, traumatisées par la crise et d’éventuelles révoltes populaires, ont trouvé leurs deux héros providentiels : Bart De Wever et Didier Reyders (« mon ami Didier » comme répète si souvent l’Anversois). Il suffit de les voir, bras dessus, bras dessous, tous les deux, depuis plusieurs mois, arpentant les cénacles devant des patrons au bord de l’orgasme à l’écoute de leurs ritournelles très voisines. Et que dire de cette phrase odieuse, scandaleuse qui leur sert à tous deux de slogan: « Les Wallons votent-ils socialiste parce qu’ils sont pauvres ou sont-ils pauvres parce qu’ils votent socialiste? ». Phrase aussitôt reprise par l’impayable Richard Miller, le Philosophe que le monde nous envie ?
    Bien à vous,
    Francis Delmotte

  4. C’est un excellent article ! Vraiment.

    Un bémol toutefois. Vous écrivez « en 2007, il (BDW) a choisi de se crisper autour de la réforme de l’Etat et de la nécessité d’une majorité des deux-tiers, ce qui a contraint à rappeler le PS en sauveur ».

    Euh non.

    Justement « non » ! Madame Non, pressée par le PS qui risquait de balancer le CDH hors des gouvernements régional wallon et communautaire francophone, fit barre à toute solution hors PS.

    Présenter le PS – à l’époque « demandeur de rien », rappelons-le – comme sauveur de la majorité des deux-tiers, c’est un peu léger. Le PS avait ses ministres-à-vie à replacer, sa politique à imposer au niveau national comme toujours sans discontinuer depuis 1988 (!) et eut beau jeu de vite faire oublier sa « demande de rien » et son étonnant empressement à « sauver le pays » en pointant du doigt les méchants convives comploteurs de chez Bruneau.

    Sur le coup du good cop/bad cop (De Wever/Bourgeois), je suis également un peu dubitatif. Il s’agit de l’une des rares erreurs de « com » de la N-VA qui reste avoir les mêmes buts (indépendantistes) mais ne peut trop les exprimer ouvertement à une majorité de son électorat constitué de gens peu ou prou dégoûtés des partis traditionnels pour diverses raisons (parfois raisonnables, parfois complètement cons) mais qui ne sont nullement favorables à la fin ultime de la Belgique.

    Lorsque sur le site de la N-VA, on lit désormais son programme, son grand point numéro un, l’indépendance de la Flandre, précédemment extrêmement clair, a d’ailleurs récemment été escamoté.

    Hélas, à part une timide sortie de l’inévitable Eric Van Rompuy – qui tient apparemment la boutique flamingantisme uniquement quand il est le seul à en vendre -, on ne vit pas sauter les partis flamands sur la brèche. Il faut dire que côté flamand, ça manque un peu de ténors et que la bête médiatique BDW a du coup le champ libre, depuis quelques années.

    Pendant ce temps, le docteur Frankenstein, qui fit tout pour ramener le CD&V au pouvoir fédéral en 2007, se la coule douce à l’OCDE et nous a laissé son monstre dont on ne paraît pas voir le terme…

    😉

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