C’est le moment de (re)lire… Eichmann à Jérusalem de Hannah Arendt

Chronique pour le Vif/L’Express

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Le film Fritz Bauer, un héros allemand, de Lars Kraume, en ce moment sur les écrans, revient sur une histoire méconnue : l’acharnement, fin des années 50, d’un procureur à retrouver et faire juger en Allemagne Adolf Eichmann, dignitaire nazi en fuite. Eichmann, logisticien de la Solution finale, était introuvable depuis la fin de la guerre. Bauer retrouve sa trace en Argentine mais ne parvient pas à convaincre sa hiérarchie de le faire arrêter. Il ira trouver les Israéliens pour le faire capturer. La suite est connue : Israël enlève Eichmann et le juge à Jérusalem.

Nous sommes en 1960. Hannah Arendt vit à New York. Elle est déjà une philosophe renommée, connue notamment pour son ouvrage Les origines du totalitarisme paru en 1951. Elle réussit à convaincre le journal The New Yorker de l’envoyer couvrir ce procès. Son compte-rendu, paru sous la forme de cinq articles, donnera lieu en 1963 à son ouvrage Eichmann à Jérusalem.

Arendt constate que le génie du mal n’est pas au rendez-vous que l’opinion mondiale attendait. Dans sa cage de verre, la silhouette d’Eichmann se racornissait sans lustre. Ce manque d’envergure se retrouvait dans la défense de l’ancien officier : raisonnant par slogans, alignant les phrases toutes faites, se défaussant par l’argument classique qu’il ne faisait qu’obéir aux ordres, Eichmann donnait l’impression de ne pas comprendre ce qu’il faisait là. En toute fin d’ouvrage, la philosophe évoque « la leçon que nous a apprise cette longue étude sur la méchanceté humaine : la terrible, l’indicible, l’impensable banalité du mal ». L’expression fut mal comprise. On a reproché à Arendt d’avoir voulu relativiser les crimes d’Eichmann, comme si nous avions tous un bourreau en chacun de nous et que seules les circonstances faisaient la différence. Ce « bourreau intérieur » est devenu peu à peu une star de la fiction, relayée par la littérature (Les Bienveillantes de Jonathan Littel en paroxysme), le cinéma ou les séries télévisées. Celles-ci, depuis dix ans, multiplient les héros « monstrueux » auxquels, de près ou de loin, il est permis de s’identifier (Breaking Bad, Dexter, House of Cards, etc.) : être bourreau est à la portée de tous, et on peut y trouver une valorisation de soi par affirmation de volonté de puissance. Sans doute est-ce l’appropriation d’un mal fantasmé qui attire certains esprits perdus vers un destin terroriste, dans un cocktail létal de frustration sociale et sexuelle, de virilité de petite frappe, de cause apocalyptique à laquelle contribuer et de l’envie de laisser son nom dans les mémoires, tirant une jouissance mortifère dans l’idée d’être « le mal » pour le monde qu’ils attaquent, parce qu’être craint c’est enfin exister.

Or, c’est ici qu’il convient de bien lire Arendt. La banalité du mal, ce n’est pas le bourreau que nous aurions en chacun de nous, et qui n’attendrait qu’une crise sociale ou une guerre mondiale pour libérer ses penchants sadiques. C’est l’absence expresse de pensée délibérative, qui permette à chacun de s’approprier le monde sans se laisser imprimer par lui. Ainsi, ce n’est pas qu’Eichmann fût stupide ; c’est qu’il ne délibérait pas intérieurement, ne voyait l’avenir que par le prisme d’ambitions médiocres, et s’abstenait tant de penser le monde autour de lui qu’il pouvait aisément y diluer toute responsabilité. Il y a là une clef à réutiliser pour mieux comprendre les passages à l’acte criminels en groupe que nous subissons : la question n’est pas de traquer le mal en chacun de nous, mais de prévenir le conformisme humain, disposition la mieux partagée entre hommes puisqu’elle a aussi permis son adaptation et sa survie. Car le danger n’est pas le bourreau tapis dans l’ombre, ni les quelques psychopathes ne respirant que par le crime ; il réside dans la rencontre entre ces derniers et le penchant universel à l’obéissance, c’est-à-dire la funeste rencontre entre le mal radical et le mal banal.



Catégories :Articles & humeurs

3 réponses

  1. « ce n’est pas qu’Eichmann fût stupide ; c’est qu’il ne délibérait pas intérieurement, »

    Le travail d’introspection n’est accessible qu’à un très petit nombre de personne. Le politiquement correct est l’opposé de la délibération intérieure.

  2. « Dans le conformisme, la première syllabe pèse lourd » disait François Bayrou.
    À vous lire, « le Mal » émergerait toujours d’un système qui oublie, fuit ou décourage toute « pensée délibérative »? Je plussoie allègrement.

  3. @FDS :Ne posez-vous pas la question du rôle de l’intellectuel ou plus « exactement » la question de savoir si « tous nous puissions réfléchir », le mal n’existerait plus ?…par la (seule) force de notre pensée ? Hélas, l’histoire, nous démontre le contraire…A ce propos, il ne serait pas inintéressant d' »opposer » A. ARENDT à Soljenitsyne…intellectuellement, bien entendu !

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