C’est le moment de revoir… Les temps modernes de Charlie Chaplin

Chronique pour le Vif/L’Express, 1er juin 2016
chaplinLorsqu’il réalise Les Temps Modernes en 1936, Charlie Chaplin sort son dernier film muet – et le seul, pour l’anecdote, où l’on entendra la voix d’un Charlot, chantant sa non sense song. Chaplin y traite de la condition ouvrière à la chaîne, du chômage, des mouvements sociaux. Son personnage Charlot, auquel le public était fortement attaché, doit survivre dans un monde du travail marqué par les suites de la Grande Dépression. Charlot fait de son mieux à la chaîne, puis dans le restaurant qui l’emploie, avant que la fin du film ne l’envoie sur les routes d’une vie de Bohème en charmante compagnie.

En des temps sociaux troublés où se succèdent grèves et mouvements sociaux, revoir les Temps Modernes permet de se rappeler que le rapport au travail est un questionnement inhérent à la modernité ; la manière dont l’être humain se conçoit comme travailleur est le reflet évolutif de la manière dont il se conçoit comme force de travail, mais aussi comme être de désirs. La révolution industrielle avait engendré, comme rançon du progrès, le drame de la condition ouvrière, qui a réclamé et obtenu des droits sociaux importants. Ces espaces de vie arrachés au travail ont redessiné notre rapport au temps et à l’existence. Congés payés, retraite, allocation de chômage offrent un filet de sécurité tandis que la réduction du temps de travail permet aux hommes de se construire des vies intérieures échappant aux seuls besoins de subsistance.

La relation au travail est en perpétuelle réinvention. L’émergence d’une société de services caractérisée par la prépondérance du secteur tertiaire fait naître des métiers de bureau, d’écrits, de paroles et de chiffres, liées à des capacités de réflexion, de négociation, de parole, d’anticipation, bref de matière grise. S’en souvient-on assez ? En français le mot « travail » vient du mot latin tripalium, qui désignait un instrument de torture. Culturellement, tout cela avait bien mal commencé, il est vrai : d’après la Genèse, l’homme est astreint au labeur depuis qu’Adam et Eve ont croqué le fruit de la connaissance – le travail comme punition, en somme. L’une des victoires de la modernité est d’avoir transformé ce rapport doloriste : en diminuant la pénibilité du travail, en démocratisant son accès, et en multipliant les emplois qui épanouissent au moins autant qu’ils aliènent.

Car tel est bien le problème : nous ne sommes pas tous à égalité dans notre relation au travail. Pour les uns, il reste un asservissement désagréable, une corvée de chaque instant, une boule au ventre du dimanche soir, une pénibilité dont il convient de se libérer au plus tôt – à 17h ou à 65 ans, pour enfin commencer à vivre. Pour d’autres, le travail est un épanouissement, une partie de la vie et non une condition de celle-ci, un lieu de construction où l’on renforce son estime de soi en ajoutant une plus-value au monde qui nous entoure. La réflexion sur le travail devra demain intégrer cette injustice : la retraite, les avancées sociales, le chômage ne sont pas des réalités semblables selon qu’on se réalise ou que l’on s’aliène par son emploi. Dans un univers où certains économistes nos prédisent la fin prochaine du travail industriel, où l’économie collaborative taille des croupières dans les niches les plus diverses, où les fruits de la robotisation sont loin d’engendrer des dividendes pour tous, il est naturel qu’émergent des modèles alternatifs permettant de diminuer la dépendance au travail subi, telle l’allocation universelle. Car convenons qu’il se sera de plus en plus ardu de convaincre demain les travailleurs de ne prendre leur retraite qu’à 65, 67 ou 70 ans si ce monde du travail reste pour tant de gens, de manière indissociable, le chemin obligatoire pour échapper à la misère et une corvée désagréable – il faudra lâcher du lest sur l’un, l’autre, ou les deux.



Catégories :Articles & humeurs

4 réponses

  1. Mes commentaires sont sur Le Vif/ Plahiers Michèle. J’ai eu une photo de mes parents que le garde précieusement. Mon père déguisé en Charlie Chaplin et ma mère avec un masque de yeux de chatte.

  2. Pour la petite histoire perso. J’ai eu un compagnon juif communiste qui est né le même jour que la mort d’Hitler. Ma mère s’appelait François et de Smet signifie…. forgeron. 🙂

  3. Et Robert Merle a écrit un très bon livre sur Oscar Wilde.

  4. @ FDS : un appel à l’allocation Universelle (ou Revenu de base Inconditionnel) ?
    De toutes façons, il convient de réorienter notre approche du travail et de l’activité productive, dont les seuls indicateurs sont purement économiques (PIB, revenu disponible, etc.)…nous dégager de l’étymologie même du mot « travail » :à la fois supplice et libération.
    Je remarque que le « poids » du travail est fort différent selon les classes sociales (comme vous le remarquez, et, il y a peu de philosophes, dans l’Histoire, qui l’ont connu, peu de politiciens qui l’ont vécu : ce qui ne signifie pas que les philosophes ou les politiciens ne « font rien »)…
    La libération du travailleur ne peut passer que par l’éducation et la culture (Gramsci?), mais surtout, par un changement de paradigme, d’OS (=operating system) de notre société…pas sûr que les syndicats wallons, ni le gouvernement (e.a.) l’aient compris…a+

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s