C’est le moment de relire… Persepolis de Marjane Satrapi

Chronique pour le Vif/L’Express, septembre 2016

Persepolisint_16052007Dans Persepolis, bande dessinée en quatre tomes réalisée entre 2000 et 2003, Marjane Satrapi raconte sa jeunesse en Iran, marquée par la transition brutale depuis la modernité occidentalisée et dictatoriale du Shah vers le régime islamiste liberticide issu de la révolution de 1979. Le voile en est un personnage récurrent. Ce voile, Marjane ne le supporte pas, et ose en dénoncer le caractère sexiste, fut-ce par l’absurde. A l’université, ainsi, son personnage a le courage de demander pourquoi les hommes, eux, n’ont pas à se vêtir pour se protéger du regard concupiscent des femmes.

En ces temps où un simple burkini déchaîne les passions estivales, relire Satrapi invite à distinguer ce qui relève du droit et ce qui relève de la compétition des convictions. Dans la course à l’échalote qu’est devenue la peur identitaire, le voile fait office d’épouvantail, ennemi des valeurs européennes qu’il corromprait inéluctablement. Problème : les valeurs européennes, justement, incluent la liberté de religion et leur libre expression, en ce compris dans l’espace public. Paradoxe : ces libertés ont été arrachées aux systèmes politico-religieux, vis-à-vis desquels les droits de l’homme se sont lentement et laborieusement affirmés. Bref : être européen, moderne, partisan des droits de l’homme (et de la femme), c’est être capable de faire la distinction entre des pratiques qu’on n’aime pas, mais qu’on reconnaît pouvoir exister, et ce que la loi doit permettre ou interdire. En particulier quand c’est le plus difficile.

Telle est toute la difficulté du débat récurrent sur le voile, en ce compris dans son estivale séquence « burkini » : on peut trouver liberticide une interdiction tout en trouvant dangereux son objet. Dans toutes les religions, le voile invite à séparer le pur de l’impur. Oui, il serait légitime de le considérer doublement sexiste : d’une part il réduit les femmes à leur sexualité soi-disant corruptrice, par le truchement paradoxal d’un habit supposé cacher le corps, et pourtant hypervisible par nature; d’autre part, il réduit les hommes à des animaux saturés d’hormones qui seraient par défaut incapables de refréner leurs pulsions à la vue de trois mèches de cheveux.

Et pourtant, le fait d’en appeler à la loi et à la restriction de la liberté d’expression n’est légitime que lorsque le barrage à la mixité est radical. Cohérente, dès lors, est l’interdiction du voile intégral au nom du vivre ensemble, car une démocratie nécessite un croisement des visages. Normal, aussi, que le débat se pose pour les fillettes, car pour se considérer libre de couvrir ou non sa tête, encore faut-il qu’on aie pu échapper, dans l’enfance, au forgement d’une habitude invitant à faire d’un vêtement une partie de son corps.

En revanche, en voulant légiférer sur le burkini ou le voile simple dans la rue, les démocrates se fourvoient. Car si ne pas aimer le burkini fait aussi partie de la liberté de conviction, la bataille des valeurs se joue ailleurs. Comment ne pas voir qu’en tentant de régler toutes les situations par la loi, les Français se changent précisément en ce que les religions ont de plus mortifère, c’est-à-dire la transformation de l’ensemble de la réalité en permis et en interdit, en hallal et en haram ? Comment ne pas voir que ceux qui estiment que le burkini est un recul – ou non – doivent utiliser le débat, la culture, soit les seules vraies armes de la démocratie sur ce plan du long terme qu’est la bataille des esprits ? Comment ne pas voir, ainsi, qu’une bande dessinée racontant ce que peut produire un voile obligatoire dans les têtes fera croiser plus d’intelligences, même antagonistes, qu’un arrêté municipal sur une plage bradant une liberté fondamentale pour un peu de confort visuel et de réconfort identitaire ?



Catégories :Articles & humeurs

Tags:, ,

3 réponses

  1. « Pour se considérer libre de couvrir ou non sa tête, encore faut-il qu’on aie pu échapper, dans l’enfance, au forgement d’une habitude invitant à faire d’un vêtement une partie de son corps ».
    Il y a aussi et surtout, dès l’enfance, l’imposition de la soumission à la charia, et l’impossibilité de s’en affranchir … En l’absence d’alternatives, aucune liberté n’existe à mes yeux. La liberté de religion, bien que constitutionnelle, me semble donc plus symbolique qu’effective dans nos pays démocratiques, et totalement absente en terre d’islam.

  2. L’ Islam est une religion conquérante ce qui est totalement invisible en Europe. De même qu’il est interdit de parler de guerre à ce sujet.

  3. Tout ce qui diminue la femme est odieux et devrait être interdit
    Faut il interdire ou éduquer
    Et en attendant une génération éduquée faut il accepter une
    Conquête ‘ qui ne dit pas son noms
    Voile burquini piscine réservée cantine halal etc..
    La démocratie porte en elle les ferments de sa destruction
    Faut il ‘pour sauver la democratie en arriver a restreindre les libertes

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s