La fable de l’homme providentiel

Chronique pour la Libre Belgique, 13 septembre 2016

alzheimerL’importance de la couverture médiatique accordée par les médias français à Emmanuel Macron lors de sa démission peut laisser pantois si on daigne se rappeler que l’intéressé n’est jamais été élu et n’a été ministre que sur décision de celui qu’il trahit aujourd’hui, François Hollande. La « rupture » dont Macron se fait le chantre n’a, elle non plus, rien d’original ; nombre d’hommes et femmes politiques s’époumonent depuis des années pour se déclarer « en rupture » avec le « système ». Le dernier, en France, à avoir réussi sur ce thème est Nicolas Sarkozy, qui avait incarné le thème de la rupture – générationnelle mais aussi politique – avec succès en 2007, alors qu’il faisait partie de la majorité au pouvoir.

L’engouement dont les médias et une série de milieux font preuve vis-à-vis de Macron ne peut donc s’expliquer par le recours à des critères strictement rationnels. Il constitue un symptôme d’essoufflement de la démocratie hexagonale. Si l’ensemble des nations modernes semblent en carence de légitimité, il est frappant de noter combien tous les acteurs d’un système donné semblent démonétisés, au point que ne semblent crédibles et attractifs que celles et ceux qui, tout en pouvant être jugés compétents, s’inscrire à l’extérieur de celui-ci. C’est là le pari de Macron : il est suffisamment extrinsèque au système pour incarner un recours, tout en en connaissant suffisamment les codes pour y jouer.

Le pouvoir d’attraction pour de tels hommes providentiels repose en fait sur une seule chose : ils sont trop peu connus pour décevoir. Or la déception est inévitable et fait partie de la vie politique, comme elle fait partie de la vie tout court. Les élans portées vers des hommes providentiels sont comparables à une pilule du bonheur qui fait temporairement oublier le cycle inévitable des joies et déceptions, et qui élude le fait que de tels hommes providentiels, qui auraient compris les choses comme personne ne les aurait comprises auparavant, et qui posséderait des solutions que personne n’aurait jamais mises en application, n’existent tout simplement pas au-delà de l’engouement novateur qu’ils suscitent. L’ensemble est surtout permis par l’Alzheimer perpétuel de l’électeur, qui pardonne peu mais oublie beaucoup.

Cela met surtout en exergue combien la politique est un art irrationnel, qui ne repose pas, contrairement à l’idéal véhiculé en démocratie, à des comparaisons cartésiennes d’idées et de programmes, mais à des impressions, sentiments et subjectivités incarnés par des individus, et –hélas –par l’appétit de force et de consistance que les candidats au pouvoir peuvent susciter. C’est la capacité de ceux-là d’inspirer leurs semblables, ou au contraire de les repousser, qui déterminera leur valeur électorale. C’est là une idée désagréable : la personnification de la politique, contre laquelle tant d’idéologues ont tenté de lutter, est impossible à éluder. Les idées abstraites, même excellentes, ne remportent aucun suffrage : seuls des individus le peuvent. La France est un cas particulièrement intéressant : la Cinquième République n’est qu’une conciliation de deux France historique, celle de la monarchie traditionnelle et de la république révolutionnaire, qui en a fait une monarchie républicaine qui ne dit pas son nom ; cette France qui aime oindre ses rois comme elle aime les guillotiner, qui aime élire un président comme elle aime le congédier, et qui n’est jamais aussi peu sûre d’elle-même que lorsque le chef de l’Etat paraît inconsistant et faible.

Car le départ d’Emmanuel Macron, c’est d’abord cela : la mise en lumière de l’extraordinaire faiblesse du président sortant, incapable d’empêcher l’une de ses propres créatures de se dresser contre lui. Rappelant que les hommes providentiels d’un moment, comme les politiciens chevronnés, sont tels des requins dont la faim ne se nourrit que des marques de faiblesse d’autrui. Macron, malgré ses qualités intellectuelles immenses, joue le jeu politique séculaire du rapport de forces, du loup qui attaque dès qu’il en a l’occasion celui qui l’a créé. Et cela, ça n’a rien de providentiel : ce n’est que nourrir ses désirs de la force offerte par les opportunités.



Catégories :Articles & humeurs

2 réponses

  1. Mais pourquoi faire autant de littérature autour de Hollande , ce sacristain défroqué de province, ce meneur d’un bétail ahuri…Macron, laissons le tranquille, un outsider animé par une volonté de puissance adaptée à sa taille, un futur fantôme de la Grande histoire…

  2. Envoyé de mon iPad

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