C’est le moment de relire « L’étrange histoire de Peter Schlemihl », d’Adelbert von Chamisso

Chronique pour le Vif/L’Express – Octobre 2016

chamissoL’étrange histoire de Peter Schlemihl (1822) est un classique de la littérature romantique allemande du 19ème siècle. Adelbert von Chamisso nous emmène dans les pérégrinations d’un jeune homme sans fortune qui se voit offrir par un inquiétant personnage une fabuleuse bourse d’or produisant de l’or à l’infini… en échange de son ombre. Marché conclu. Peter devient richissime mais doit rapidement faire face à l’opprobre de ses contemporains : homme sans ombre, il devient un monstre, une anomalie, un maudit rejeté par tous, dont rien ne peut compenser l’infirmité, pas même la fortune que le Diable – car c’est bien de lui qu’il s’agit – lui a offerte. Au-delà du thème traditionnel de la vente de l’âme humaine aux enfers, le personnage de « l’homme sans ombre » est devenue une allégorie régulièrement utilisée par les arts. Comptons, parmi les derniers en date, le tome 7 des Cités obscures de François Schuiten et Benoît Peeters, intitulé L’ombre d’un homme, et dans lequel l’ombre ne disparaît mais se transforme et se colorise.

Mais de quoi, au juste, l’ombre est-elle l’allégorie ? L’historien allemand Ernest Gellner, dans son grand classique Nations et nationalismes (1983), défend l’idée que l’homme sans ombre du roman de von Chamisso est en réalité l’homme sans nation. « Un homme sans nation, écrit-il, est un défi aux catégories reconnues et suscite le rejet ». De fait, la modernité est le théâtre de la victoire combinée de deux inventions ayant pris leur essor au 18ème siècle : les droits de l’homme d’une part, les Etats-nation de l’autre. L’homme sans ombre, l’homme sans nation, l’apatride, est donc une monstruosité conceptuelle à la lisière des deux ensembles modernes par excellence. N’a-t-on pas proclamé des droits de l’homme et du citoyen, dans un même mouvement, en 1789 ? Les systèmes de droit internationaux, jusqu’à nos jours, se font forts d’éliminer autant que possible toutes les sources possibles d’apatridie. Ainsi va le sens de la mondialisation de la migration : il n’y a aujourd’hui plus guère de problème à posséder plusieurs nationalités. Mais aucune ? Mon bon monsieur, vous n’y pensez pas. Tout humain doit posséder une nation tributaire au premier chef de ses droits et devoirs. Un monde sans nation, comme un monde sans religion, plus personne depuis John Lennon ne l’Imagine.

Et pourquoi pas, pourtant ? Entrevoir la nation comme une ombre qui nous suit à chaque pas, et dont la privation stigmatise par reflet du sentiment d’inconfort renvoyé par autrui, permet de voir sous un autre jour le besoin d’identité qui suit l’homme chaque pas, dont il ne peut se débarrasser, et auquel la nation ne fait qu’offrir un substantif en adéquation avec la place atteinte par l’Etat au sein de l’histoire des idées. Pour le psychanalyste Jean Piaget, « le nationalisme tient à une attitude d’esprit plus qu’à toutes les raisons historiques, ethnographiques ou linguistiques réunies ». L’illusion des débats contemporains sur la nation consiste à éluder combien, in fine, celle-ci se crée dans des frustrations, manques, peurs, et attachements irrationnels à des drapeaux, fanions, patrimoines de vainqueurs accumulés généralement, en dépit des hymnes et récits patriotiques, dans des sillons abreuvés de sang impurs des vaincus.

Le libéralisme et les droits de l’homme n’ont pas asséché, contrairement à ce que certains pouvaient croire, l’appétence des hommes d’appartenir à un ensemble qui les dépasse. Pour autant, au 21ème siècle, l’obsession identitaire de notre époque a de quoi interroger le lien national en termes d’utilité. Car si l’idéalisme allemand, dans la roue de Fichte et de Hegel, entrevoit la nation comme le fruit d’un aboutissement visant à réconcilier la liberté de l’individu avec un accomplissement de l’Esprit, notre histoire nous a surtout montré, dans l’intervalle, combien le concept de nation n’avait rien à envier, en termes de pouvoir d’exclusion, de domination et d’extermination, à celui de religion. Car à quoi sert une nationalité si elle n’est pas un lien d’épanouissement mais une charge ? Si elle ne sert qu’à donner des racines, mais sans fournir les ailes ? L’homme sans ombre, finalement, apatride non par exclusion des autres mais par choix assumé, pourrait-il passer du statut de monstre romantique allemand hier, à celui, demain, de citoyen du monde donjuanesque, révolutionnaire, libre de toutes attaches ?



Catégories :Articles & humeurs

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