C’est le moment de relire… « Le village des cannibales », d’Alain Corbin

Chronique pour Le Vif/L’Express, avril 2017

Nous sommes le 16 août 1870, dans le petit village de Hautefaye, en Dordogne. La guerre entre Napoléon III et la Prusse bat son plein. La ligne de front est loin, mais les premiers échos sont catastrophiques pour l’armée française. La paranoïa règne : le « Prussien » espion est craint, le républicain hostile à l’Empereur aussi.

Ce jour-là, en plein cœur de l’été, c’est la foire annuelle aux bestiaux du village et alentours. On s’y retrouve, on y cause. On teste sa virilité entre éleveurs. On boit, aussi. Beaucoup. Un nobliau, Alain de Moneys, passe par là. Parlant de haut un français châtié, et s’avançant imprudemment dans une conversation, il se trouve rapidement pris à partie par quelques villageois. On le montre du doigt : « C’est un Prussien ! ». On n’écoute pas ses dénégations. Il est molesté, frappé, traîné tout l’après-midi dans une étrange procession faite de cruauté humaine, de chaleur estivale et d’effluves éthyliques. Avant d’être finalement battu à mort et brûlé. Des rumeurs d’anthropophagie circulent. Une fois le calme revenu, les gendarmes de la ville sont prévenus. Un procès condamnera plusieurs auteurs, qui seront exécutés sur la place du village. Deux détails glaçants : parmi les auteurs condamnés, aucun n’avait eu maille à partir avec la justice. Et personne ne se connaissait avant le drame.

Dans l’ouvrage qu’il consacre à ce fait divers, Le village des cannibales, l’historien Alain Corbin décortique la mécanique implacable qui a mené des hommes a priori normaux à se laisser dériver jusqu’à participer à l’irréparable. Un irréparable rendu possible par l’alcool, la peur et la paranoïa vis-à-vis du contexte politique et de la rumeur d’espions prussiens, certainement. Mais rendu aussi possible par la terrifiante mécanique du groupe qui se met en branle sitôt qu’un bouc émissaire est désigné bruyamment par un doigt accusateur assez convaincant pour entraîner l’adhésion de la foule. Et ce phénomène-là est hélas intemporel : le groupe désinhibe l’individu, déresponsabilise le plus consciencieux des hommes en en faisant criminel par association. La meute apparaît sans prévenir, avec une facilité déconcertante.

 
En ces temps où l’actualité nous ramène trop souvent des images de meurtres de masse, de crimes de guerre où l’emploi des armes semble ne plus connaître de tabou, il n’est pas inutile de rappeler que le penchant pour la cruauté est en puissance présent chez tous les êtres humains, et qu’il ne demande que quelques circonstances favorables pour déployer toute sa force de destruction. Car résister au groupe, nous a appris la psychologie sociale, n’est pas donné au premier venu. Nous avons, tous, à lutter en permanence contre une tendance au conformisme forgée par l’évolution, et qui a permis à l’homo sapiens de franchir les affres du temps en se protégeant des prédateurs et de lui-même. Ce conformisme se transforme hélas en plaie béante lorsqu’il permet, au sein de sociétés civilisées, de servir d’alibi au fort pour écraser le faible. Ou plus exactement pour aider les faibles à écraser plus faibles qu’eux dans l’ombre du fort, parce qu’il vaut mieux se trouver du côté des bourreaux que de celui des victimes. Seule l’éducation peut faire de nous des justes.



Catégories :Articles & humeurs

5 réponses

  1. Et c’était fin du XIX, pas tellement loin!

    Les foules: voir René Girard, un certain Jésus,…
    « Seule l’éducation…à quoi? »

  2. Bonjour François (je me permets l’impertinence de vous tutoyer), amusant, j’adore les romans de gare un peu « douteux » sur vieux papier comme ceux de Vernon Sullivan et je suis actuellemnt plongée dans: Virus 34 de Jean d’Agraives (qui passe pas sur une île comme celle du docteur Moreau, mais en Polynésie. Passionnant. Un blé gigantesque (comme le maïs transgénique censé sauver le monde de la famine, je vous raconte pas la suite,..).

  3. Extrait de Ionesco, Rhinocéros (pourtant symbole de sagesse,) Extrait: Acte:
    Au dernier acte, tout le monde devient rhinocéros, même Daisy et Dudard. Bérenger est le seul à réagir humainement et à ne pas trouver cela normal. Il s’affole et se révolte contre la « rhinocérite ». Dudard minimise la chose puis devient rhinocéros car son devoir est « de suivre ses chefs et ses camarades, pour le meilleur et pour le pire » (camaraderie enseignée dans les jeunesses hitlériennes et communistes). Et Daisy refuse de sauver le monde pour finalement suivre les rhinocéros qu’elle trouve soudainement beaux, dont elle admire l’ardeur et l’énergie. Néanmoins, après beaucoup d’hésitations, Bérenger décide de ne pas capituler : « Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu’au bout ! Je ne capitule pas ! ».

  4. Autre ouvrage à lire « Le naufrage du Batavia » de Simon Leys:)

  5. Bonjour,
    Je suis en train de lire votre livre: « Lost Ego » que j’ai acheté depuis votre passage sur France Inter. Ces questions de sciences sociales, de relations humaines et/ou philosophiques m’intéressent, bien que n’étant pas du tout socialement identifié ni reconnu comme compétent en la matière….. J’en suis à cette très belle et essentielle assertion; » l’autonomie humaine est une création, le libre arbitre l’est aussi. » A ce titre, votre livre m’ a fait repenser à l’ouvrage « l’individu ingouvernable » de Roland Gori.
    Plus haut vous dites dans la présentation du livre de Corbin; » Car résister au groupe, nous a appris la psychologie sociale, n’est pas donné au premier venu. » ce qui fait écho à un petit texte qui tentait péniblement de décrire ces injonctions sociétales contemporaines tout en éloignant cette fable dans le temps…

    LES AFFABULATEURS

    Il était une fois une fière tribu
    Brillante et renommée, puissante et reconnue
    Lignée que les hordes voisines respectaient
    Et qu’une fratrie dirigiste administrait

    Elle avait su s’allier de savants renommés
    Glorieux étaient ses travaux, féconds ses projets
    Et usait de raison pour chaque décision
    Reconnue et enviée était son expansion.

    Son dieu irradiait à l’égal de son prestige
    Cette forte déité, une trinité
    Régnait sur les âmes d’une poigne assurée
    Organisant l’éviction du moindre litige

    L’immortelle première incarnée dans l’airain
    Une muse accroupie un outil à la main
    Son bras droit relevé s’apprêtant à frapper
    Elle figurait du travail la fécondité.

    Tous les fidèles aimaient à modeler le monde
    Ils honoraient chaque corvée chaque seconde
    Et croyaient à l’efficacité de l’action.
    Ils tenaient cette vertu en adoration

    L’hypostase seconde en médaillon de cuir
    Louait la moisson, la somme d’engrangement
    La prude conversion destinée à construire
    Etait figurée par les chiffres d’un quotient.

    Les régisseurs étaient respectés, vénérés
    Ces valeureux gardiens de l’avoir, du trésor
    Ces primordiaux garants du pouvoir, des projets
    Formalisaient de la tribu le fier essor

    L’être suprême trônait en haut d’un temple
    Soleil cerné d’un triangle percé de rais
    Il dominait la contrée servant l’exemple
    D’une gloire contrôlée, d’un règne parfait

    Il figurait l’émancipation par l’action,
    Ses précieuses perspectives de créations,
    L’accroissement des libertés individuelles,
    Et le vœu d’une souveraineté factuelle.

    De nombreux succès fixèrent la dynastie
    La gestion, les inventions et les constructions
    Exposaient alentour appétence et envie
    Son aura politique incitait à l’union.

    Dans une tribu voisine un fier forgeron
    Brillait par ses travaux et son humilité
    Doux de tempérament, fort de constitution
    Il fût tôt convoité par la fière lignée.

    Aux messagers il opposa dénégation
    Ne pouvant délaisser son frère handicapé
    Le serment aux parents et aux générations
    De douce piété il devait l’envelopper

    La fratrie protesta, elle avait tant besoin
    De la valeur et du tranchant de ses armes
    De sa renommée et du lustre de ses soins
    D’apporter à sa lignée, un nouveau charme

    Le forgeron ne pouvait rompre sa promesse
    Il avait toujours aimé asservir l’acier
    Il eût été heureux d’exposer ses prouesses
    Mais que vaut la gloire si le don est renié?

    Son frère était infirme et lui un surdoué
    Ses prédispositions servaient de contrepoids
    L’irascible chétif devait s’amadouer
    La concorde sollicitait le même toit.

    On lui proposait la gloire ? Il la refusa !
    On lui suggérait de l’aide ? Il s’en détourna !
    Loyal, il s’en tint à son serment fraternel
    Il dut régenter souvent ce choix solennel

    Longtemps son travail illumina la région
    Avant que le sort ne lui retire son poids
    Un acte naturel, cruel de dissensions
    Tout comme leurs modestes vies, son juste choix

    La glorieuse tribu ne souhaita profiter
    Du hasard, oubliant ses requêtes passées.
    A la majesté, son prestige et son aura
    On n’associe pas le traître, le renégat

    Puis, promptement, le temps utilisa son bât
    Sa vigueur s’amoindrit reléguant ce forçat
    Exténué, il railla la grande mutation
    Longtemps sa modestie a précédé son nom.

    Fort, il avait voulu honorer son serment
    L’aliénation choisie, et l’abandon conscient
    La sainte Exaltation, fille de liberté
    Uniquement soumise à l’autre déité.

    Le 15/02/2017.

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