C’est le moment de relire Jonathan Livingstone le Goéland

Chronique pour le Vif/L’Express, juin 2017

Les francophones ont le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry ; les anglo-saxons ont Jonathan Livingston le Goéland. Le tout petit livre que fait paraître en 1970 Richard Bach présente en effet quelques points communs avec le récit de l’insolent gamin aux cheveux d’or demandant au pilote perdu en plein milieu du désert: « s’il te plaît, dessine-moi un mouton ». Le plus frappant d’entre eux étant que les deux ouvrages ont été écrits par des aviateurs – Richard Bach est un ancien pilote de l’armée de l’air américaine.

Cela tombe bien : Jonathan est un goéland qui passe lui aussi tout son temps à voler. Non pas voler pour se nourrir, comme la plupart de ses congénères qui traquent le chalutier se délestant de ses restes, mais à voler pour voler. Cette passion l’amènera à se dépasser, à rechercher la performance et la perfection dans ses escapades, à explorer des vitesses et des hauteurs jamais atteintes, et à finalement transgresser la loi du clan qui interdit de telles excentricités. Incompris, banni par les siens, Jonathan rencontrera d’autres goélands frondeurs, autres adeptes du vol pour le vol. La fin de l’ouvrage ouvre vers une dimension quasi-mystique, Jonathan et ses compagnons pouvant voyager dans d’autres dimensions et se retrouver liés par un « grand Goéland » tutélaire, dans lequel d’aucuns auront entr’aperçu une figure christique.

Rendu célèbre par le film éponyme, marqué par une bande-son d’anthologie signée Neil Diamond, Jonathan Livingston est d’abord une ode à la liberté absolue, celle dont l’enjeu n’est pas de se conformer à des tâches mais d’aller au bout de ses propres capacités et envies. Symbole de seventies qui tentent de concilier la gueule de bois post-68 avec un renouveau ésotérique New Age, il est depuis lors devenu une source récurrente d’inspiration de travaux sur le développement personnel, qui fait aujourd’hui encore du célèbre goéland une référence en gestion de ressources humaines sur le thème « deviens ce que tu es ». Quitte à ce que, à l’occasion, cette formule nietzschéenne se banalise et s’aseptise sous le mode « Be yourself, comme tout le monde ».

Et pourtant, la liberté de notre goéland n’est par définition pas accessible à tous. Jonathan véhicule un élitisme assumé, basé sur le postulat que c’est le savoir qui rend libre. Jonathan découvre la liberté inhérente au vol, souhaite la partager avec ses semblables et se fait rejeter par ceux-ci, trop bornés dans leurs croyances et traditions. De ce point de vue, Jonathan Livingston est une allégorie du mythe platonicien de la caverne : le prisonnier échappé de la caverne, aveuglé par la crue lumière de la vérité, ne parvient pas, lui non plus, à convaincre ses anciens compagnons d’infortune, qui préfèrent le confort d’un asservissement aux ombres dont ils sont esclaves à une liberté trop ardue à gérer.

Toute la question est de savoir s’il est encore possible aujourd’hui d’assumer que, au-delà des inégalités socio-économiques, il est exact que la liberté soit conditionnée par la somme des connaissances et des compétences. On pourrait en douter, dans un monde où les médias sont parasités de fake news, où la téléréalité élève l’ignorance comme vertu, où le président des Etats-Unis est un homme fier de sa propre inculture, et alors que partout des populismes se construisent sur un anti-intellectualisme assumé. Jonathan Livingston le Goéland, au-delà d’une apparente candeur, rappelle qu’il reste possible de prôner le savoir et la connaissance comme antidotes au conformisme.

 



Catégories :Articles & humeurs

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