C’est le moment de revoir « Docteur Strangelove », de Stanley Kubrick

Chronique pour le Vif/L’Express, septembre 2017

Quelle meilleures circonstances possibles qu’une crispation diplomatique avec menace d’apocalypse nucléaire pour découvrir ou redécouvrir Dr. Strangelove or: How I Learned to Stop Worrying and Love the Bomb, le chef d’œuvre de Stanley Kubrick sorti en 1964 ?

Dans ce Docteur Folamour, le monde se trouve à l’aune d’une catastrophe majeure, causée par l’enchaînement d’une attaque improvisée par un commandant américain vers les objectifs stratégique soviétiques, et d’une riposte automatique sous la forme d’une « machine infernale » inventée par les Russes. Les Américains sont piégés par le coup de folie de l’un des leurs, les Russes par l’automaticité de leur riposte, conçue comme dissuasion absolue. La grande partie de l’action se déroule dans le bunker souterrain de la Maison Blanche, où se succèdent dialogues pathétiques et surréalistes, montrant le pouvoir se décomposant dans leurs émotions face à la crue rationalité des faits. Farce cruelle sur les dégâts de l’incompétence au pouvoir et sur le caractère absurde de la dissuasion nucléaire, alors que la crise de la baie des cochons est encore fraîche, Dr. Strangelove, du nom du conseiller scientifique US récupéré auprès des nazis, reste d’une effarante actualité.

Aujourd’hui, une crise diplomatique par contraction agite le Pacifique. Ici encore, le burlesque et la terreur jouent au tango. Alignant les provocations, le leader nord-coréen Kim-Jong-Un joue avec les nerfs des diplomates et militaires des pays voisins et des Etats-Unis. Si le spectre d’un conflit armé dégénérant en guerre atomique subsiste en arrière-plan, il s’agit avant tout d’un décor de théâtre. La dissuasion nucléaire cadre les relations internationales depuis 70 ans : sachant qu’attaquer l’autre revient à s’autodétruire, personne n’attaque le premier. Le philosophe Hans Jonas avait conçu à ce sujet, dans son ouvrage Le principe responsabilité (1979), le concept d’heuristique de la peur. Les êtres humains sont hélas ainsi : ils ont besoin de craindre pour véritablement réfléchir. La division finalement très artificielle, comme nous l’enseignent les neurosciences, entre émotion et raison trouve ici un cas d’application pratique.

Hélas, dans un monde où les lignes bougent, l’imprévisibilité des acteurs en présence peut bousculer les codes (nucléaires). Les profils psychologiques du « grand soleil du 21ème siècle » Kim-Jong-Un, auquel on attribue l’exécution de membres de sa famille à coups de missiles balistiques, et celui de Donald Trump, dont la principale initiative militaire a été jusqu’ici l’envoi d’un missile sur le régime syrien en réaction à des images d’enfants gazés, tel un tweet impulsif, peuvent faire craindre la possibilité d’un accident : dans un climat où les entourages de ces dirigeants sont perclus de fébrilité, est-il vraiment impossible qu’un doigt impulsif appuie sur le mauvais bouton ? La rationalité de la peur pourrait-elle se trouver, dans un jeu de dominos fou, grippée par la peur de la rationalité ?

Revoir Dr. Strangelove aujourd’hui, c’est toujours rire, certes, mais rire un peu plus jaune. Car l’incompétence des diplomates et généraux, s’agitant autour de cette table ovale du bunker de commandement US ressemblant furieusement à un gigantesque champignon, nous rend des scènes que la réalité rend de plus en plus crédibles. De quoi classer bientôt la farce burlesque de Kubrick dans la catégorie « documentaires ».



Catégories :Articles & humeurs

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s