C’est le moment de relire « Les identités meurtrières » d’Amin Maalouf

Chronique pour Le Vif/L’express, décembre 2017

En 1998, Amin Maalouf publie son livre le plus emblématique : Les identités meurtrières. Dans un style accessible et clair, il explique pourquoi l’identitaire, et en particulier l’identitaire religieux, sera le sujet le plus difficile et sensible d’une postmodernité qui peine à se stabiliser sur des valeurs communes et universelles. Intellectuel libanais, baigné dans le pluralisme des cultures et des langues, Maalouf tape à la fois fort et juste.

D’une part il souligne la vision impérialiste d’un certain Occident, qui a imposé sa culture à toute la planète au point d’en faire le synonyme de la Modernité, et forçant toutes les cultures soit à se soumettre, soit à se poser en réaction contre ce que cet Occident charrie – en ce compris, à l’occasion, ses valeurs positives et inclusives tels que la laïcité et les droits de l’homme.

D’autre part, il montre pourquoi l’obsession identitaire peut très rapidement s’axer autour du religieux, dernière valeur disponible dans un monde où la crise et la pauvreté mettent à mal libéralisme économique et nationalismes postcoloniaux – et notamment le nationalisme arabe : « Il ne fait pas de doute que la mondialisation accélérée provoque, en réaction un renforcement du besoin d’identité […] et un renforcement du besoin de spiritualité. Or, seule l’appartenance religieuse apporte, ou du moins cherche à apporter une réponse à ces deux besoins ». Maalouf invite à ce que chacun ne se réduise pas à une identité pure et homogène mais accepte que l’identité est multiple et fluctuante.

Un regard précieux à renouveler à l’approche des fêtes, lorsque les débats identitaires se multiplient sur des signes de tradition prétendument en danger, soi-disant présents de toute éternité. Après les crèches de Noël qui se raréfieraient, après le père fouettard qu’on n’oserait plus faire en noir, voilà qu’il devient vital de décider s’il faut ou non mettre une croix sur le couvre-chef de Saint-Nicolas, suite à un concours de coloriage proposé par une mutualité. Bienvenue en 2017, époque où les carnages quotidiens sur la planète monde nous laissent froids mais où l’hystérie menace dès qu’on touche à des symboles visuels.

Pourquoi sommes-nous si attachés à de tels symboles ? Par crainte de dilution identitaire. Parce que nous craignons que ce qui nous compose (une langue, une culture, des traditions) se transforme. Crainte en partie justifiée, car tout évolue en permanence : croit-on vraiment que le véritable évêque Saint-Nicolas se promenait dans l’ancienne Turquie vers 300 après JC avec un âne en distribuant des cadeaux aux enfants ? Se souvient-on que Noël est le recyclage d’une fête païenne solsticiale, qui n’a que peu de choses à voir avec la supposée naissance de l’enfant Jésus ? Se souvient-on que le sapin de Noël n’a à l’origine rien de chrétien ? Et sait-on que si le Père Noël est passé du vert au rouge, c’est uniquement parce que Coca-Cola en a décidé ainsi ?

En, réalité, croire qu’une identité tiendrait à des images intangibles est un aveu de faiblesse. L’identité n’est pas une question de symboles à conserver comme des reliques, mais une question de valeurs. Où sont ces valeurs ? Dans la croix sur la mitre d’un personnage fictif, ou dans la manière de traiter les SDF en rue ? Dans un sapin de Noël, ou auprès des migrants qui risquent leur vie pour passer en Angleterre ? « L’essentiel reste invisible pour les yeux », disait le Renard au Petit Prince. S’acharner sur des peccadilles visuelles n’est qu’une manière d’éviter le réel.



Catégories :Articles & humeurs

1 réponse

  1. voilà qui fait du bien à lire, puisse ce texte donner à penser !

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