C’est le moment de relire Madame Bovary (Flaubert, 1856)

Chronique pour le Vif/L’Express, mars 2018

C’est pour beaucoup « le » roman classique du 19ème siècle. En 1856, Gustave Flaubert publie Madame Bovary, l’histoire d’une épouse d’un médecin de campagne qui se lasse vite de sa morne existence et préfère se laisser emporter par le flux des passions de passage, indexant sans cesse ses exigences sentimentales sur ses lectures romanesques.

Emma Bovary incarne encore aujourd’hui la figure de l’amante confrontant les désirs puisés dans ses livres à une réalité toujours décevante – en l’occurrence, celle de son mari sans ambition, et donc, selon ses critères, dépourvu de passion. Ce roman-clef témoigne de l’importance de l’imagination dans le romantisme bourgeois, dont notre société postmoderne de récit est l’héritière directe. Nous sommes alors en pleine révolution victorienne, caractérisée par la place de plus en plus grande des sentiments dans les choix amoureux, là où pendant plusieurs siècles les choix maritaux se réalisaient d’abord sur des critères patrimoniaux et familiaux. Dans ce climat de révolution industrielle et de lente démocratisation libérale, la bourgeoisie commence à bénéficier de suffisamment de temps pour déployer ses envies propres. Madame Bovary concentre le croisement d’une époque déchirée entre imagination, amour et attentes sociales. Chez Bovary, il y a émotion au sens moderne dans la mesure où elle est constamment anticipée. Les efforts déployés par Emma pour vivre une passion conforme à ses romans illustrent aussi combien, en cette période, l’amour devient un sentiment valorisé, en particulier par les femmes.

A ce titre, Madame Bovary est une indémodable source de réflexion moderne : écart entre nos attentes et la réalité, importance de l’imagination dans l’émulation des sentiments et, surtout, prise de conscience que ce que nous appelons romantisme ne nous accompagne finalement que depuis peu de temps. Une réflexion salutaire en des temps où, se portant d’une relation à l’autre de manière de plus en plus brève, d’une liane à l’autre, les hommes et femmes modernes ont intégré l’idée du marché sentimental au point de trouver normal de changer de partenaire au premier pépin, et où chacun commence à comprendre que le principal enjeu consistera, demain, à apprendre à ne pas simplement nous consommer les uns les autres.

Une œuvre aussi à relire en songeant à l’accueil qu’elle reçut de la censure : Gustave Flaubert fut poursuivi devant les tribunaux pour « outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes moeurs ». En cause : les descriptions jugées trop réalistes et lascives pour l’époque. Finalement acquitté, Flaubert restera meurtri de l’expérience, qui offrit pourtant une considérable publicité à l’ouvrage. De quoi rappeler que notre époque ressemble parfois fort à celles qui l’ont précédées, même si les appels à retirer tel livre ou telle chanson du marché à coups de pétitions sur les réseaux sociaux ont remplacé les procès en bonne et due forme. De tout temps, la censure invoque systématiquement l’intérêt général pour protéger des valeurs qui, qu’on le veuille ou non, ne sont jamais aussi sacrées et intemporelles que ce que la postérité voudra bien en faire. Aussi désagréable cela soit-il, c’est ainsi : il n’y a nulle éternité garantie pour les idées et les mœurs, aussi évidentes et nobles nous paraissent-elles. Une bonne raison, justement, pour sacraliser le cadre d’expression lui-même, à savoir la liberté artistique.



Catégories :Articles & humeurs

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