C’est le moment de relire Les deux corps du roi, de Ernst Kantorowicz (1957)

Chronique pour le Vif/L’Express, juin 2018

Le mariage du prince Harry avec Meghan Markle clôt une séquence faste pour les Windsor, après un troisième bébé royal pour Kate et William et un 92ème anniversaire pour la reine Elisabeth II. La famille royale a la cote, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des îles britanniques, dans un monde moderne qui ne cesse pourtant de réclamer davantage de démocratie.

Ce paradoxe peut être compris en se plongeant dans l’œuvre majeure de l’historien Ernst Kantorowicz Les deux corps du roi parue en 1957. Médiéviste, Kantorowicz se passionne pour la construction laborieuse du concept de royauté en Europe. Il montre comment la charge royale comme concept a été créée par les juristes, en vue de faire de celui qui n’est, aux tout débuts de l’ère médiévale, qu’un super-suzerain, une figure tutélaire et presque métaphysique. Le nœud de l’invention est tout simple : faire comme si le roi n’avait pas un seul mais deux corps : un corps naturel, physique, soumis aux lois de la vie et de la mort, et un corps métaphysique, hypostasié, immortel. Le corps transcendant passe de tête en tête. De là vient le célèbre adage « le roi est mort, vive le roi ». La théorie du doucble « corps » qui est passée dans le langage : si on parle de corps exécutif, de corps législatif ou même de corps des armées, c’est pour faire passer l’idée d’un corps abstrait qui se vit ponctuellement en corps concrets, en tant qu’outils, moyens de transport de sa propre survie.

Le corps politique est donc une hypostase, dont la perfection est, comme dans le christianisme primitif pensée en analogie avec le Saint-Esprit. L’indivisibilité des deux corps, du reste, n’empêche pas la distinction entre Corps politique et Corps naturel, du vivant du Roi, lorsque l’intérêt du Corps politique l’exige ; ainsi, le Parlement anglais eut-il recours à cette distinction en 1642 pour rassembler, au nom et par l’autorité du Roi Charles 1er Roi-corps politique, les armées destinées à combattre… le même Roi Charles 1er, corps naturel, considérant que le Roi-corps politique se trouvait toujours conservé au Parlement. De même, la doctrine des deux corps put-elle servir au Parlement à juger et faire exécuter Charles Stuart pour haute trahison, parvenant ainsi, nous explique Kantorowic, à « exécuter le corps naturel du roi sans toucher sérieusement ou nuire de façon irréparable au corps politique du Roi – au contraire de ce qui s’est passé en France en 1793 ».

Voilà pourquoi la monarchie britannique a survécu alors que tant d’autres monarchies européennes se sont éteintes : l’abstraction du corps métaphysique donne consistance à la souveraineté, et fait du roi physique un outil, un simple représentant, bien loin de la monarchie absolue à la française, trop pyramidale, sans désincarnation suffisante. « L’Etat c’est moi », disait Louis XIV, et c’était là le problème ; comme il n’y avait pas de différence entre les corps du roi en France, il était impossible de faire un changement de régime sans couper en deux le corps du roi, politiquement d’abord par la révolution, matériellement ensuite par la guillotine. C’est parce qu’il y a eu développement de deux corps du roi outre-Manche que nous pouvons voir encore aujourd’hui, contre tout bon sens démocratique, se déverser sans fin sur nos écrans les anniversaires, naissances et mariages d’une simple famille d’homo sapiens comme si elle disposait d’un corps éternel.



Catégories :Articles & humeurs

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