Assimiler neutralité et discrimination est irresponsable

Carte blanche parue dans l’Echo – 18 septembre 2020

 

Depuis quelques semaines, certains édiles locaux de plusieurs partis ont amorcé une guérilla idéologique dans une série de communes bruxelloises, dans l’objectif de faire croire que l’impératif de neutralité de vigueur dans l’administration communale ne serait qu’une pratique discriminatoire à laquelle il conviendrait de mettre fin.

Tenter d’assimiler la neutralité des services administratifs à une quelconque discrimination est intellectuellement biaisé, et politiquement dangereux.

J’ai passé ma vie professionnelle dans des milieux différents. J’ai fréquenté le monde académique, des politiques, des indépendants et les milieux associatifs. J’ai autant fréquenté les associations de quartier directement impliquées avec les réalités de terrain que le Bruxelles blanc et bourgeois. J’ai des amis de toutes les convictions et de tous les milieux sociaux. Je vis avec le débat des signes ostentatoires depuis 20 ans, en discussion régulière avec celles qui font ce choix. Cette question est éminemment complexe ; toute femme portant un voile le fait pour des raisons propres, et qui peuvent varier de la foi religieuse intime à la revendication politique assumée, en passant par la pression sociale.

En réalité, la question des signes en tant que telle n’a de sens que par rapport à un contexte. Elle ne peut jamais en être désolidarisée.

D’abord, réaffirmons-le : oui, la liberté de culte, de religion et de conviction est la base. En ce compris l’expression d’idées politiques ou religieuses qui inquiètent ou dérangent. Cette liberté inclut aussi, contrairement à une opinion répandue, le droit de la manifester en public – une religion n’est pas un hobby. La liberté est et doit rester le principe de base, et toute exception doit être dûment justifiée.

Cette liberté de religion et de conviction inclut à la fois le droit de porter des signes religieux… et le droit de les critiquer ouvertement. Ce devrait être un postulat de base : n’est pas un abominable fondamentaliste celui qui défend le port du foulard, mais n’est pas non plus un abominable xénophobe celui qui en promeut l’interdiction dans certains lieux.

Deuxièmement : toute liberté inclut des limites. Ces limites peuvent être justifiées par une série de normes ou de valeurs essentielles, comme la sécurité, l’égalité ou le vivre-ensemble. En l’occurrence, le principe de neutralité vise à offrir un cadre où aucune conviction, religieuse ou politique, n’est visible et ne peut donc être prosélyte.

Le port du voile ou de tout autre signe religieux est permis, en réalité, presque partout : dans la rue et dans tout l’espace public ; au travail, sauf si un règlement de travail en justifie valablement l’interdiction ; dans les lieux privés. La société ne demande une abstention de tels signes que dans deux lieux où la neutralité est nécessaire : les administrations publiques pour les agents, et l’école obligatoire. Parce que c’est une marque de respect vis-à-vis de la neutralité souhaitée de l’Etat.

Il est scandaleux d’affirmer que la neutralité viserait à discriminer les musulmanes. C’est tout simplement faux. Aucun règlement n’interdit aux musulmans, ou aux tenants de n’importe quelle religion, de travailler dans une administration. Affirmer cela revient à suggérer que les musulmanes qui ne portent pas le voile ne seraient pas de vraies musulmanes. Affirmer cela revient à dire qu’une femme voilée qui ôterait son voile quelques heures durant son service ne serait plus une véritable musulmane. Affirmer cela revient à réduire l’Islam au voile. Affirmer cela revient à essentialiser les individus et à les réduire à leurs croyances – ce que le principe de neutralité invite précisément à dépasser. Les partisans du voile dans l’administration invitent à séparer la « neutralité de l’apparence » de la « neutralité des actes ». C’est méprendre justement ce que doit être la neutralité. Si la neutralité se doit d’être apparente, c’est pour la même raison que la justice se doit d’être juste jusque dans les apparences ; parce que tout signe est prosélyte par lui-même, et que délier les apparences offertes des actes eux-mêmes revient à faire comme si signifiant et signifié étaient séparés de manière étanche. Si le droit de porter des signes religieux ou convictionnels est absolu chez soi ou dans l’espace public, il s’efface devant l’obligation de neutralité des agents publics, qui est aussi une obligation d’apparence, et qui vise à offrir à tous les citoyens, non seulement un service, mais une apparence de service dépourvue de toute référence convictionnelle.

En outre, le religieux n’est jamais loin du politique. Si un signe religieux ou ostentatoire est ressenti pour une personne comme si important qu’il paraît impossible à un croyant de s’en séparer quelques heures, par exemple le temps d’un horaire de travail dans une fonction d’ordre public, c’est que ce signe est bien plus qu’un signe religieux, et qu’il constitue en soi un message identitaire, et donc politique. Et c’est une raison de plus pour en limiter l’expression dans le chef de porteurs de l’autorité publique.

Je crois à la nécessité de faire progresser le vivre-ensemble, singulièrement à Bruxelles. Mon parti, DéFI, organise depuis des années la lutte contre la discrimination dans le monde du travail, avec de vrais résultats – c’est un ministre DéFI, par exemple, qui a mis sur pied le cadre des tout premiers testings. C’est pour cela que je suis d’autant plus heurté par la tentative d’assimilation de la neutralité à une pratique discriminatoire à laquelle nous sommes en train d’assister.

Il est préoccupant de voir comment cette question est instrumentalisée. Ceux qui bradent la neutralité en faisant croire qu’il s’agit de lutter contre une discrimination font le jeu, consciemment ou non, d’un islam politique rigoriste, très minoritaire mais très influent, qui tente de grappiller de l’influence dans toutes les sphères de la société. Aider ce courant rigoriste n’aide en rien les musulmans face aux nombreuses et réelles discriminations dont ils peuvent faire l’objet. Au contraire.

En ces temps où la radicalité religieuse des uns et la radicalité d’extrême droite des autres menacent de prendre les démocrates en tenaille, j’espère que celles et ceux qui se parent de beaux principes en tentant de démanteler la neutralité, commune par commune, prennent pleinement conscience de la responsabilité historique qu’ils sont en train d’endosser.



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15 réponses

  1. Merci François Daniel

  2. Pour une fois vous avez les yeux grands – ouverts mais incriminer uniquement un islam rigoriste comme vous dites c’est du pain béni pour eux . C’est TouT le Monde musulman qui est derrière et qui sert de réservoir où ils puisent allègrement à leur guise et dont ils se servent pour toutes leurs revendications : ds. les écoles , les repas , les heures d’ ouvertures de piscine , les tenues de gymnastique, les repas ds. les prisons , les abattoirs , sur la plage etc etc etc …………….. Le Nazisme n’ a fait que çà et TOUTE l’ Allemagne a suivi y compris l’ Armée et ses Généraux ; ROMMEL compris mais vous vous ne comprenez pas !

  3. J’aime ce texte = merci François !

  4. Merci cher Monsieur De Smet pour cette carte blanche claire et efficace. J’avais des doutes suite aux interventions des édiles communaux  Merci et bonne route Jo Envoyé depuis mon smartphone Samsung Galaxy.

  5. Tout simplement bravo pour ce texte..

  6. l’islamo gauchisme des ecolo et des staliniens et des sociaux démocrates pourrait malheureusement vaincre au vu de leur poids électoral, je suis persuadé que les filles qui refusent de séparer de leur voile quelques heures durant leur travail donnent fortement à ce tissu un valeur bien plus que ce qu’elle veulent bien dire. ce sera une lourde défaite et ces crapules tripartie citées plus haut le avent trop bien au point que lauer action risquent de nous enfoncer davantage.

  7. Entièrement d’accord. Merci pour ce cadrage très clair.

  8. Premièrement, minimiser la discrimination que ressentent les femmes, en sous entendant que le voile est accepté partout, sauf à l’école et au travail (vu que la majorité des réglements liberticides l’interdit), est malhonnête. Que leur reste-il? La rue seulement? Ne pas pouvoir s’éduquer, ne pas pouvoir travailler, ne pas pouvoir se loger, ne pas pouvoir vivre c’est bel et bien malhonnête et liberticide. Sans oublier que part la suite, vous le leur reprocherez, ou à leurs maris, de vivre au crochet des aides aussi, de ne pas s’émanciper.

    Quelle arrogance de décider ce qui est propre à l’Islam ou non. Quand vous sous entendez que retirer un voile n’est pas grand chose, c’est porter atteinte à l’essence même de la croyance d’un musulman. Vous n’êtes pas musulman, encore moins quelqu’un qui a étudié cette religion pour le décider, et c’est bien irrespectueux. Avec cette rhétorique vous seriez capable de dire à un musulman que manger une fois pendant le ramadan ne le rendrait pas moins musulman, que le ramadan ne peut résumer l’Islam. Et encore d’autres choses sur la longue liste. C’est bel et bien un manque d’ouverture et de compréhension de votre part.

    Nous sommes en tant qu’être humains des hommes avec des croyances, des principes, des valeurs, tous differents. C’est cela être identitaire, et cela n’a rien de politique. Votre neutralité n’a jamais contribué à la paix, au contraire elle divise, beaucoup plus que le voile d’une dame qui souhaite seulement travailler et se sentir appartenant au pays dans lequel elle a pris refuge, ou dans celui ou elle y est née.

    Vous contribuez à tout sauf ce que vous prétendez défendre. Cela fait 30 ans que les musulmans sont discriminés, et les évenements récents n’en sont pas une excuse. C’est bien cela le xénophobisme exacerbé, l’acharnement, l’exclusion, le rejet, et obliger les gens à l’assimilation forcée, effacer leur identité, les humilier, les mettre à genoux.

  9. Merci François. Précieuse et courageuse prise de position

  10. Merci pour ce long texte si precis, si bien nuancé et ferme a la fois… cela clarifie pour moi la position à avoir à ce sujet. Une affaire pas simple cette question du voile… par esprit d’ acceptation des differences on pourrait penser : « un voile avec un sourire d amabilité au service du citoyen, pourquoi pas ?  » … mais votre démonstration- argumentation détaillée et tres abordable par tout un chacun, remet  » les pendules à l’heure » ..comme le dit cette expression ancienne. MERCI et BRAVO !

  11. Bonjour François, je vous lis depuis bien avant que je sache que vous étiez en politique. J’aime vos articles en général. Cela fait du bien d’avoir encore des réflexions de fonds vs. la superficialité des réseaux sociaux. Bravo donc et continuez :).
    Concernant l’article ci-dessus, je suis d’accord avec vous avec p-ê une réserve concernant le principe de neutralité. J’aurais tendance à le remettre en question. Vous faites bien la différence entre « neutralité des actes » et « neutralité des apparences ». Cette dernière est cependant illusoire : la neutralité des apparences est impossible à obtenir. Car s’il faut supprimer les signes distinctifs de (pseudo)appartenance à une religion, alors la tenue vestimentaire, un sourire ou l’absence de sourire ou même la façon de sourire, … remettront en cause la neutralité (de l’apparence et donc des actes). Et donc par l’absurde, j’aurais donc tendance à ne pas imposer le principe de neutralité de l’apparence. C’est probablement très (trop) idéaliste mais pourquoi ne pas avoir confiance dans la neutralité des actes sans exiger la neutralité des apparences?

  12. Voilà une analyse fouillée et argumentée pour défendre la neutralité des services publics et de l’école.
    Une fois n’est pas coutume , ce ne sont pas des arguments d’autorité qui nous conforte dans cette défense face aux anathèmes et accusations de xénophobie brandis par ceux qui ne voient que leur intérêt électoral immédiat et leurs prébendes. Merci pour cette belle analyse

  13. Nous vivons en Belgique, Etat sécularisé, en principe autonome face aux religions donc. Vu qu’il y a plusieurs croyances religieuses dans notre société, la neutralité de l’Etat (face aux religions) est donc la seule position tenable pour celui-ci.
    Les fonctionnaires, à tous les niveaux (fonctions exécutives, judiciaires ou législatives), sont au service de TOUS les citoyens et représentent l’Etat. Indiscutablement pendant la durée de leur service. (On pourrait arguer que c’est également le cas en dehors. Tel un juge qui se doit de garder un comportement non partisan à tout moment, cfr. « arrêt spaghetti ». Mais c’est un autre débat.)
    Il est donc normal qu’ils arborent les attributs de cette neutralité. C’est à se demander si les supporters d’une autre position connaissent et comprennent les bases de notre Etat.

  14. Cher François,

    C’est toujours un plaisir de te lire. C’est souvent brillant et inspirant. C’est le cas à nouveau.

    Au plaisir de te revoir, David

    DAVID WEYTSMAN

    Député bruxellois Chef du groupe MR Ville de Bruxelles T. +32 (0)474 55 73 95 – david.weytsman@brucity.be http://www.dweytsman.be – davidweytsmanMR

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