
A l’été 1996, j’ai 19 ans. Intellectuel casanier, étudiant en philosophie, je décide de voyager seul dans un pays inconnu. J’ai choisi Israël, pays qui me fascinait depuis toujours par son histoire, sa complexité géopolitique, et parce que cette terre “deux fois promise”, pour reprendre le titre d’un récent documentaire, était déjà l’épicentre politique, religieux, culturel des tensions de la planète. J’avais une adresse: un ami de mon père, médecin, nommé Giddi, qui m’a accueilli avec chaleur et bienveillance avec sa famille à Netanya, petite ville côtière au nord de Tel-Aviv. J’ai pu y poser mes affaires, puis suis parti sac à dos à la découverte du pays. Je me suis promené un peu partout, de Jérusalem et sa vieille ville à HaÏfa, du plateau de Massada au lac de Tibériade, de la mer morte à la frontière libanaise et aux racines du plateau du Golan. J’ai même pu passer par Bethléem, Ramallah et Jéricho – ce n’était pas aussi difficile qu’aujourd’hui. Surtout – c’est ce qui arrive quand on voyage seul – j’ai rencontré une foule de gens. Outre Giddi et sa famille, qui m’ont immergé quelques jours dans leur vie sociale, j’ai pu rencontrer de nombreux habitants de ce pays incroyable, qu’ils soient israéliens juifs, arabes, palestiniens, et échanger avec eux. J’y ai vu la tension forte, les frustrations immenses, mais aussi les espoirs sincères de paix.
En cet été 1996, nous étions alors dans un temps suspendu: le pays était encore sous le choc de l’assassinat d’Ythakz Rabin, intervenu en novembre 1995, mais avait pourtant, de peu, donné les clefs du pouvoir pour la première fois à Benjamin Netanyahu, quelques semaines plus tôt. Même si le peu d’enthousiasme du nouveau premier ministre pour les accords d’Oslo était déjà perceptible, le sentiment dominant était que le processus de paix était allé trop loin pour être arrêté. Les Israéliens que j’ai rencontrés affichaient pour la plupart un prudent optimisme, renforcé par l’accord de paix récent avec la Jordanie. Car après tout, quelle autre solution que deux États ?
Presque trente ans plus tard, c’est un légitime sentiment de désolation et de désespoir qui a gagné tous les partisans de la paix. Car hélas les extrémistes des deux camps ont gagné, et ont tout fait pour rendre impossible la solution à deux Etats. Chaque action du Hamas et de l’extrême droite israélienne peut d’ailleurs se lire en ce sens: il ne s’agit à chaque fois que d’aggraver la douleur, la colère et la haine, de manière durable et intergénérationnelle. Et jamais de prendre le risque de la paix. C’est la principale clef du drame que nous vivons sous forme de guerre totale depuis 2023: les protagonistes dirigeants agissent comme s’ils ne pouvaient survivre que par la guerre. C’est sans doute le cas.
Le Hamas, qui a surgi en 1987 après la première Intifada, a multiplié les attentats depuis les accords d’Oslo, contribuant à leur mise à mal, puis a pris le pouvoir à Gaza en 2006. C’est un mouvement de fanatiques islamistes qui n’acceptera jamais rien d’autre que la disparition d’Israël, et qui n’accorde aucune plus-value à la vie – ni celle de ses ennemis, ni celles de la population palestinienne et ni même celle de ses propres militants. Ils ont tant envahi l’espace et éclipsé une Autorité palestinienne affaiblie, que certains amalgament aujourd’hui toute la cause palestinienne à ce mouvement, dans un discours de “guerre des civilisations” aussi opportuniste qu’injuste. Qui se souvient encore que la lutte palestinienne était, à l’origine, nationale et non religieuse ? Qui se souvient que le Hamas n’existait même pas avant 1987 ?
La scène politique israélienne, quant à elle, a glissé progressivement vers l’extrême droite. Yigal Amir a gagné: en assassinant Rabin, l’ancien guerrier devenu artisan de la paix, le jeune fanatique a aussi tué la solution à deux Etats et ouvert la voie à la division. Gaza a été évacué en 2005 par Ariel Sharon, unilatéralement, parce qu’il devenait trop difficile pour Israël d’y protéger ses colonies, et non par bonté d’âme ni dans le cadre d’un processus de paix; cela a par ailleurs opportunément divisé la cause palestinienne et affaibli l’Autorité palestinienne. Désormais dirigé par un ennemi avec lequel il est objectivement impossible de discuter, Gaza est devenu le foyer d’attaques continuelles contre l’État hébreu et ses civils, attaques qui engendrent des répliques fortes, lançant un long cycle de violences entre Hamas et Israël, jusqu’à la guerre ouverte totale depuis le 7 octobre.
La Cisjordanie quant à elle a vu le nombre de colons exploser, entérinant peu à peu une situation d’apatheid de fait – dès le moment où des populations sont administrées différemment selon leur origine, le mot n’est hélas plus évitable.
La vérité inconfortable est celle-ci: dans ce qu’il convient d’appeler la communauté internationale, peu à peu, on a oublié la Palestine. Plus personne n’en parlait dans les cercles internationaux. La solution à deux Etats perdait du terrain en Israël aussi car après tout, puisque la colonisation se poursuivait et que le mur de protection fonctionnait à peu près contre les attentats et attaques du Hamas, le “problème” palestinien sortait des radars ; même les accord d’Abraham de 2020 ne se souciaient pas de leur sort. Le caractère en théorie intenable de l’occupation de 1967 et de l’administration de populations contre leur gré “tenait” par le non-dit, comme s’il n’y avait ni autre projet ni alternative. Le manque de perspective des Palestiniens, que ce soit dans une bande de Gaza surpeuplée aux mains de fanatiques islamistes, où dans une Cisjordanie où les terres se voient prises peu à peu par d’autres fanatiques israéliens, ne faisait plus réagir grand monde.
Puis survint le 7 octobre.
J’ai, avec mon parti, qualifié rapidement et sans hésitation les massacres du 7 octobre 2023 en tant que pogrom, et potentiellement crime contre l’humanité. Il n’y avait pas d’autre mot: pour la première fois depuis la guerre, des Juifs ont été massacrés parce que Juifs. J’ai accepté, comme d’autres collègues parlementaires, de visionner les images insupportables montrées par l’ambassade israélienne aux parlementaires, qui n’offrent aucun doute sur le sujet.
En planifiant le 7 octobre, le Hamas a choisi le chemin d’une barbarie calculée: en massacrant 1.200 Israéliens et en en prenant 250 en otage, il a voulu infliger un dégât moral si fort, si violent, si inédit qu’Israël ne pouvait que riposter durement. Pour s’en assurer, la capture, la torture et l’assassinat d’otages civils innocents permettait de conserver la tension et de feuilletonner la colère et la haine, jusqu’à aujourd’hui encore, puisque une vingtaine d’innocents présumés sont toujours détenus. Quelle population resterait insensible au sort d’otages innocents détenus puis assassinés avec barbarie ?
Il paraît évident que le Hamas espérait que ce gouvernement israélien utilise l’occasion pour commettre lui-même l’irréparable. Chaque acte du Hamas, en ce compris la diffusion d’images d’otages, ne vise qu’à ajouter de la haine et inviter ses ennemis à frapper plus durement. Le Hamas n’attache aucune importance à la vie, y compris celle de ses membres et de la population palestinienne, et se fiche de mourir lui-même pour atteindre son but: disqualifier moralement Israël et ruiner son crédit international.
Et hélas, de ce point de vue, le Hamas a gagné. Au-delà de toute espérance. Car le gouvernement de droite et d’extrême-droite de M. Netanyahu est tombé droit dans le piège.
Assez vite, même les meilleurs amis d’Israël durent se rendre à l’évidence: de guerre de riposte juste, l’opération militaire est devenue complètement disportionnée, tuant des civils en nombre insupportable, en ce compris un grand nombre d’enfants – aujourd’hui, un tiers des victimes, plus de 18.000 !
Assez vite, devant le bilan civil effroyable, la destruction systématique du bati (entre 50 et 60%) et le déplacement forcé de la population dans une portion congrue du territoire, les accusations de crimes de guerre puis de génocide ont fusé, et les procédures en ce sens furent lancées devant la Cour pénale internationale (procédures qui visent aussi le Hamas, on tend parfois à l’oublier).
L’opération, outre le désastre humanitaire qu’il engendre, est par ailleurs un cinglant échec militaire : voilà deux ans que Israël explique détruire le Hamas, en ciblant avec succès tous ses dirigeants, tout en répétant sans fin qu’il faut “terminer le travail” – comme s’il était possible d’annihiler une idéologie qui se nourrit en continu du sang de ses propres martyrs. Sur l’ensemble des otages libérés, 145 l’ont été par voie de négociation, et seulement 9 l’ont été à la suite d’opérations militaires.
Comme le souhaitait le Hamas, Israël est mondialement décrié. Même en Europe et aux Etats Unis, seule une droite extrême et une droite radicale peuvent encore soutenir l’action du gouvernement. Devant l’évidence des scènes de destruction et du bilan humain alarmant, la stratégie est d’investir dans le narratif civilisationnel. Netanyahu, sous mandat d’arrêt de la CPI, se voit érigé comme phare de la civilisation occidentale contre la barbarie islamiste du Hamas – qui, de son côté, campe parfaitement son rôle de mouvement barbare et fanatique en conservant et tuant des otages innocents.
Puis survint l’accusation de génocide, le crime le plus grave possible, avec le crime contre l’humanité.
Je fais partie de ceux qui ont été longtemps rétifs à utiliser le mot “génocide” pour qualifier l’action d’Israël, aussi condamnable soit-elle, parce qu’il était évident qu’il était aussi utilisé par un courant antisémite profond. Pouvoir accabler Israël, État créé pour protéger les Juifs rescapés de la Shoah, de commettre un géocide lui-même, vise pour certains à déligitimer l’existence même d’Israël. Il ne fait nul doute que cet élément, pour les Israéliens mais aussi pour les Juifs du monde entier, rend douloureux et difficile l’emploi ce mot, parce qu’il est en effet utilisé de mauvaise foi par des ennemis non simplement du gouvernement israélien actuel, mais aussi d’Israël dans son droit à l’existence.
Cela ne suffit pas à justifier, pourtant, que par essence les gouvernants de l’Etat d’Israël seraient dans l’incapacité de commettre eux-mêmes les pires crimes. Qu’un argument puisse être employé de mauvaise foi par votre ennemi ne suffit pas à invalider qu’il puisse l’être de bonne foi, et encore moins qu’il soit invalide par principe.
Le crime de génocide n’est pas affaire de nombre, mais d’intentionnalité. Il suffit de pouvoir démontrer que l’objectif d’un acte ou d’une série d’actes est la disparition, même à long terme, de l’ensemble d’un groupe social, ethnique, religieux pour que ladite définition s’applique. Les actions du Hamas le 7 octobre, ainsi, pourraient être considérées de nature génocidaire vis-à-vis du peuple juif – peu importe le nombre de victimes.
Y a-t-il un génocide aujourd’hui à Gaza ? Seule la Justice pourra répondre un jour à cette question. Et elle devra, avec la seule boussole du droit international, pouvoir bénéficier de tous les outils pour y parvenir, y compris l’exécution des mandats d’arrêts délivrés contre les protagonistes, fussent-ils chefs d’Etat.
Mais ce qu’il est en tout cas permis de constater, hélas, c’est le nombre important et convergent de déclarations de responsables gouvernementaux israéliens de nature génocidaire ou encourageant une forme de purification ethnique.
Bezalel Smotrich, Ministre des Finances et leader du Parti National-Religieux, a déclaré le 29 avril 2024 : « Il n’y a pas de demi-mesures … Rafah, Deir al‑Balah, Nuseirat – annihilation totale. ‘Tu effaceras le souvenir d’Amalek sous le ciel.’ » En août 2024, il estimait que « cela pourrait être justifié et moral de laisser mourir de faim 2 millions de personnes » jusqu’à ce que les otages israéliens soient libérés. Le même, en novembre 2024, a proposé de réduire la population palestinienne de Gaza de moitié en deux ans, par occupation et émigration forcée. Le même, le 6 mai 2025, a affirmé que Gaza serait « entièrement détruite » et que les Palestiniens « partiraient en grand nombre vers des pays tiers ».
Amihai Eliyahu, Ministre du Patrimoine, a évoqué fin 2023 la possibilité de lâcher une bombe nucléaire sur Gaza. Le 6 mai 2025, il a déclaré qu’il fallait bombarder les réserves alimentaires et les carburants de Gaza pour affamer les civils. « Ils doivent mourir de faim. … ceux qui craignent pour leur vie devraient suivre le plan d’émigration ».
Itamar Ben-Gvir (Ministre de la Sécurité nationale), a affirmé en janvier 2024 que « la migration des centaines de milliers depuis Gaza est la meilleure solution pour l’État d’Israël » ; il a présenté cette émigration comme « correcte, juste, morale et humaine », mais fonctionnant dans les faits comme un programme de dépeuplement forcé. En novembre 2024, il a appelé à détruire « ceux qui célèbrent, ceux qui soutiennent, qui distribuent des bonbons [après attentats] » en les qualifiant de terroristes à éliminer aussi.
Nissim Vaturi (Vice-président de la Knesset), a déclaré en janvier 2024 : « Effacer Gaza de la surface de la terre… Gaza doit être brûlée… Il n’y a pas d’innocents là-bas… Nous devons les éliminer ».
Il est aussi permis de constater que les actes posés par le gouvernement israélien sont hélas compatibles avec une volonté d’effacer la population palestinienne de la terre sur laquelle ils vivent, en rendant de plus en plus impossible matériellement la survie sur place dans des conditions dignes.
Bien sûr, réplique-t-on en face, Israël n’est pas comparable avec les horribles régimes ayant perpétré des génocides, et c’est exact: Israël ne massacre pas intentionnellement les habitants de Gaza avec la puissance dont il est capable ou avec toute la systématicité de régimes génocidaires passés. Israël, aussi, autorise des largages et délivre lui-même des colis alimentaires. Mais c’est l’ensemble des actions d’un gouvernement qui dresse un tableau clair de ses responsabilités. Et ces actions visent bien à rendre la vie des Palestiniens impossible.
Quand on occupe un territoire à 75%, quand on restreint fortement l’accès à l’aide alimentaire depuis des mois, quand on refuse l’établissement de corridors humanitaires, quand on empêche son accès matériel aux ONG et à la presse, il est évident qu’on est responsable de son administration, et donc de son accès à la nourriture, à l’eau et aux soins. Y aurait-il aujourd’hui un risque de famine à Gaza si l’essentiel de la population n’était pas enclavée de force dans 12% du territoire, si la plupart des infrastructures n’étaient pas détruites, et si l’aide humanitaire pouvait entrer dans le pays sans entraves ?
La véritable urgence est là: secourir les personnes en état de faim. Qu’on en arrive à hésiter sur le sujet montre le cynisme et la cruauté absolue de ce conflit.
Deux éléments encore.
D’abord, il faut répondre à l’argument de la focalisation sur ce conflit malgré qu’il ne soit pas le plus meurtrier de la planète – ni en victimes civiles directes ni en nombre de personnes touchées par la famine.
Il est souvent avancé, et souvent de bonne foi, que la focalisation sur le Proche-Orient qu’on voit en Europe dans le débat politique serait communautariste ou de nature elle-même antisémite parcequ’on appliquerait à Israël des standards qu’on n’applique pas dans à autres pays. Le gouvernement isréalien considère lui aussi traditionnellement que l’Europe n’a rien à dire dans un conflit qui ne la concernerait pas – le point de vue des Etats-Unis, en revanche, est beaucoup plus généreusement accepté.
Est-il légitime que cette tragédie soit autant mise à l’avant-plan ? La question des doubles standards est objectivement légitime, et il convient de la justifier. A ceux qui nous disent “et le Soudan ?” qui sont souvent ceux qui dégainent le fameux “et nos SDF ?” à chaque débat sur les sans-papiers, je pense qu’il faut pouvoir répondre.
D’abord, certes c’est vrai, il y a d’autres tragédies dans le monde. La famine actuelle au Soudan est effroyable. La guerre au Congo est terrible. Rien que ces deux conflits-là ont des bilans humains supérieurs à la tragédie israélo-palestinienne. Rien ne nous empêche de nous y pencher aussi.
Cependant, voici des décennies que le conflit au Proche-Orient a une place particulière aux yeux du monde entier, et de l’Occident en particulier. Pour de mauvaises mais aussi pour de bonnes raisons.
Les mauvaises raisons sont communautaires: elles visent, par association avec des populations autochtones, à une identification avec l’une ou l’autre partie au conflit, ce qui alimente la pression interne dans une série de démocraties, en raison de la présence significative de communautés musulmanes et juives, favorisant une communication de type “guerre de civilisations”. Ce sont de “mauvaises” raisons parce que dans un monde idéal ce genre de considérations ne devraient pas jouer, et seul le droit international devrait servir de boussole. Nous devrions pouvoir tenir des débats sur la responsabilité des uns et des autres de manière universaliste, avec la seule boussole du droit international, sans avoir à craindre de se faire traiter d’antisémite, d’islamo-gauchiste, de génocidaire ou de colonialiste toutes les cinq minutes.
Les bonnes raisons, en revanche, sont peu souvent rappelées et elles sont de nature historique. Les Occidentaux, et les Européens en particulier, ont une responsabilité directe dans l’état du monde de l’après-guerre qui a redessiné le Proche-Orient. C’est avec le plein parrainage des nations gagnantes de la Seconde Guerre mondiale que les Nations-unies ont adopté le plan de partage de 1947 entre un Etat juif et un Etat arabe. C’est la communauté internationale qui a accepté de faire droit aux revendications du sionisme (déjà actif et présent dans la Palestine sous mandat britannique depuis le 19ème siècle), sommée par l’horreur de la Shoah d’offrir une nation à un peuple juif dont la persécution séculaire venait de connaître son paroxysme. Et cette communauté de pays gagnants, encore coloniaux, qui a découpé la planète selon ses intérêts, l’a fait en sachant pertinemment qu’existait aussi sur cette terre une population arabe qui ne pouvait que difficilement approuver sans autre forme de procès un partage qu’elle considérait comme une spoliation.
Pour le dire autrement: les Occidentaux ont une part de responsabilité majeure dans la stabilité et l’avenir de cette région, et ce sera moralement le cas tant qu’il n’y aura pas de paix durable. Parce qu’ils furent les garants du plan de partage, qui n’est toujours pas une réalité aujourd’hui. Mais aussi parce que ce conflit non résolu est, à l’évidence, un carburant majeur de l’antismétisme et du racisme de par le monde. Tant que le conflit israélo-plestinien ne sera pas résolu d’une manière juste pour le peuple israélien et pour le peuple palestinien, l’antisémitisme continuera hélas de croître à travers le monde, tandis que la cause palestinenne sera récupérée, comme elle l’est aujourd’hui, au fanatisme religieux du Hamas.
Enfin, il faut que ceux qui ne veulent aucune solution réelle l’assument et le disent clairement. Car il y a un gigantesque non-dit dans l’absence de perspectives actuelles de la part de ceux qui refusent la solution à deux Etats.
La réalité c’est d’abord la démographie: environ 9,9 millions d’Israéliens dont 7,2 millions de Juifs et 2,1 millions d’Arabes israéliens. Dans les territoires occupés depuis 1967, environ 5 millions de Palestiniens répartis entre la Cisjordanie et la bande de Gaza. Un rapport de force démographique qui rend impossible l’absence de solution à long terme, sauf à se résigner à la succession annoncée de guerres, vendettas, attentats, et drames constants.
Il est clair que le gouvernement israélien actuel ne veut pas de la solution à deux Etats. Mais plus largement: ceux qui, depuis des décennies, se donnent du mal avec succès pour saboter la solution à deux Etats, que veulent-ils ? Que proposent-ils ?
Du côté du Hamas, c’est simple: c’est une vision fanatique religieuse sans aucun compromis possible, et qui vise un plan à plusieurs générations pour une Plaestine sans Israël, passant par la mise au rang d’Israël comme Etat-paria (encore une fois, de ce point de vue, le plan se déroule malheureusement à merveille).
Mais du côté israélien, quelle est la vision ? A force d’avoir démonté les partisans de la paix comme de doux rêveurs et des naïfs profonds ? A force d’avoir érigé des murs, décrédibilisé l’autorité palestinienne, renforcé le Hamas, renforcé la colonisation, et à présent d’avoir matériellement détruit Gaza ? Jamais la solution à deux Etats n’a été soutenue par un membre du gouvernement de droite et d’extrême droite actuel. Et dans l’opinion – en particulier depuis le traumatisme du 7 octobre – une majorité de citoyens est désormais contre.
Or, la solution fédéraliste d’un Etat unique binational – qui a longtemps, rappelons-le, été soutenue par des penseurs sionistes eux-mêmes – semble a fortiori elle aussi irréaliste. Elle détruirait l’essence du projet sioniste et ne pourrait guère, a priori, offrir une quelconque stabilisation à des peuples qui peuvent arguer de ressentiments et de traumatismes mutuels sur de longues années.
Dès lors, si on ne veut ni de la solution à deux États ni de celle à un Etat binational, par définition, on est en faveur d’une situation de non-droit et sans perspective: apartheid, colonisation, domination et incitation douce ou ferme à l’exode. Ceux qui refusent la solution à deux Etats doivent au minimum avoir le cran d’assumer cette vision, dans ce qu’elle a d’inhumain.
On ne demande rien au Hamas – ce sont des fous et des terroristes. Rien n’est à attendre d’eux. En revanche Israël, malgré son gouvernement actuel, est une démocratie reposant sur des principes et des valeurs. Et il est normal d’être exigeant à son égard.
Je me sens aussi ami d’Israël et de la communauté juive que d’autres personnalités politiques qui soutiennent, elles, sans conditions, l’action de ce gouvernement de droite et d’extrême-droite. Je tiens autant que ceux-là à l’existence d’Israël. Mais nous n’avons peut-être pas la même définition de l’amitié.
L’amitié ce n’est pas dire à votre ami ce qu’il veut entendre.
C’est lui dire la vérité.
Et cette vérité la voici:
- Le pogrom du 7 octobre lancé par les fanatiques islamistes du Hamas avait pour but de traumatiser la population israélienne et de rendre toute paix impossible pour des décennies.
- En rasant Gaza, en tuant 60.000 personnes dont 18.000 enfants, le gouvernement d’Israël réalise les plans du Hamas, perd sa crédibilité et son sens moral, y compris envers la jeunesse occidentale, pour des décennies. Et ce sans même parvenir à libérer les otages, dont le sauvetage doit rester une priorité.
- Le gouvernement israélien compte en son sein des ministres ayant appelé ouvertement à une forme d’épuration ethnique, et compte sur les droites radicales européennes pour réduire ce conflit à une “guerre de civilisations” (Palestiniens = Hamas = islamistes).
- Ce narratif civilisationnel permet à l‘extrême-droite israélienne, et à leurs alliés, de se conforter dans l’exonération de devoir trouver un avenir à ses voisins que sont et resteront les Palestiniens. Or, de la même manière que les Israéliens ne sont pas responsables des actions de leur gouvernement, la lutte nationale palestienne ne se réduit pas au projet islamiste et fanatique du Hamas.
- Il serait non seulement immoral et ignoble, mais aussi matériellement impossible, de tuer ou de déporter 5 millions de Palestiniens en-dehors de Gaza et de Cisjordanie.
- Tous les combattants palestiniens, terroristes ou non, sont nés dans des camps de réfugiés et ne feront que transmettre de génération en génération une haine impossible à juguler. Aucune surpuissance, y compris l’arme nucléaire, ne peut l’emporter contre l’absence de perspectives.
- La communauté internationale, depuis le plan de partage de 1947, a une responsabilité historique indéniable et possède la légitimité de remettre sur les rails un processus de paix permettant que demain deux Etats, Israël et la Palestine, puissent coexister en paix.
Pour toutes ces raisons, il faut reconnaître la Palestine. Tant qu’il y a encore quelque chose à reconnaître. Certes, la Palestine ne bénéficie à ce jour ni d’un territoire clair ni d’un gouvernement apte à administrer ; mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel est que la solution à deux Etats soit encore possible demain. L’essentiel est d’envoyer le message que la communauté internationale n’acceptera rien d’autre.
Cette reconnaissance ne doit pas être inconditionnelle: ne pas l’offrir avant que tous les otages israéliens soient libérés serait légitime. Refuser tout rôle au Hamas dans la gestion ou la représentation de cet État est impératif. Mais attendre que cette reconnaissance vienne sanctionner un processus de paix au point mort n’est plus possible.
Reconnaître la Palestine, c’est simplement tenter de sauver la solution à deux Etats et la replacer comme horizon. Afin de sortir du récit de guerre sans fin qui nous est imposé par les protagonistes de cette situation, sans égard pour l’avenir et le bien-être réel de leurs populations respectives.
François De Smet
Député fédéral
Catégories :Articles & humeurs, DéFI
Tout cela est, comme toujours avec toi François, juste et bien pensé. Pour être complet il faudrait aussi rappeler qu’au début, le Hamas a été soutenu par Israël car c’était une façon d’affaiblir l’Autorité palestinienne. Comme souvent dans l’histoire (Ben Laden, Daech), la créature Frankenstein s’est retournée contre son créateur. Rappeler aussi, et insister, sur le fait que le jusqu’au boutisme criminel de Netanyahou s’explique par sa volonté de ne pas faire chuter son Gouvernement soutenu par l’extrême-droite, car si cela advenait, il perdrait son immunité et se retrouverait devant les tribunaux. « Je ne sais pas si Dieu existe, mais je sais que le diable oui, et il s’appelle Nethanyahou » (Elie Barnavi). Enfin, rappeler avec force que critiquer l’attitude d’Israël ne signifie pas qu’on est antisémite (j’en suis un bon exemple) car cela interdit d’emblée tout dialogue.
Le pire est que la solution existe: la reconnaissance d’un Etat palestinien viable par Israël contre la reconnaissance et la sécurité d’Israël par l’ensemble des pays arabes. Israël pense que sa suprématie militaire lui permet de faire ce qu’il veut, bombarder la Syrie, le Liban etc. C’est une terrible illusion qui se paiera très cher, un jour, car le ressentiment côté arabe est terrible et par ailleurs Isréaël perd tout crédit moral dans le monde entier et s’isole. Alors que pour l’instant Israël pourrait négocier un accord de paix pour l’ensemble de la région qui lui serait favorable.
Je ne suis pas optimiste. Mais je suis d’accord: la Belgique doit reconnaître l’Etat de Palestine.
J’espère que tu vas bien à part ça!
Franck Pezza
je suis tout à fait d’accord avec les nuances pertinentes que vous apportez à la publication de F. Desmet. On est dans un processus d’escalade et chaque partie y a apporté sa contribution : il n’y a pas de bons et de méchants contrairement à ce que laisse subodorer la publication. De plus, je considère qu’Israël n’est pas une démocratie car on y pratique l’apartheid pour les non-juifs.
Merci François pour ce texte juste , lucide et sans concessions. amicalement, Patricia F.
Yahoo Mail : Recherchez, organisez, maîtrisez
Tout est dit….. »Cette reconnaissance ne doit pas être inconditionnelle: ne pas l’offrir avant que tous les otages israéliens soient libérés serait légitime »……et c’est aussi le noeud du problème.
Merci pour ce texte.
Excellent résumé de la situation actuelle et de son contexte historique.
Le projet pour l’avenir me semble raisonnable.
Que cette analyse est pertinente !
Envoyé avec Proximus Mail