La Toile aux Alouettes

Billet radio pour la Première (RTBF), 28 mai 2013 

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La semaine dernière, un bourgmestre s’est vu reprocher d’avoir traité de « crapules » sur facebook quelques tagueurs sévissant dans sa commune. Énième épisode, et sûrement pas le dernier, des dérapages sur la toile en tous genres par lesquels, tôt ou tard, chacun peut se laisser surprendre. Nous oublions très vite combien facebook, twitter, les e-mails, les forums des journaux sont de l’espace public où chacun est responsable de ce qu’il dit ; le café du commerce devient planétaire et, alors que dans le monde réel paroles et invectives s’envolent, sur la toile elles restent et peuvent plomber durablement leurs auteurs. Le problème est simple : les internautes écrivent comme on parle, et non pas comme jadis on écrivait. Ils écrivent comme si leurs propos sur facebook ou twitter allaient s’envoler comme une insulte au volant – alors que ces paroles d’immédiateté, de colère, de peur ou de dépit se voient empreintes, à contretemps, de la valeur solennelle et durable de l’écrit. Comme le relevait Marcel Sel, nous sommes entrés dans une civilisation du langage web qui n’en est encore qu’à ses balbutiements. Les polémiques sur les insultes, la liberté d’expression, la xénophobie, l’antisémitisme, l’islamophobie, le sexisme, ne font que commencer. Les affaires Trullemans & co peuvent aussi se lire selon cette grille d’analyse : des propos émis par un esprit en colère sont jugés comme s’ils venaient d’un esprit pensant et écrivant. Le web a annihilé cette distinction et nous promet par définition un nombre croissant de dérapages.

Pour s’y adapter, me dira-t-on, il suffit que chacun se responsabilise et adopte un comportement sage et modéré, tenant compte de cette temporalité – ne jamais écrire un statut facebook sur le coup de la colère, toujours attendre une journée avant d’envoyer un e-mail où l’on règle ses comptes, etc. Certes, mais ce langage d’un monde nouveau évolue lui-même, et l’enjeu est aussi du côté des récepteurs du message. Car ces paroles virtuelles échappent à ce qui est si important quand on veut d’ordinaire déterminer la valeur des propos : le contexte. En droit, par exemple, aucune déclaration ne vous incrimine par elle-même, même par sélection ou accumulation : il doit toujours être procédé à un examen de contexte, de personnalité visant à déterminer quelle était l’intention de l’auteur – et sans cet élément intentionnel il n’y a pas tout simplement pas d’infraction. Dans les systèmes juridiques modernes, le fait d’exiger qu’une infraction ne se réduise pas à un élément matériel mais requière un élément intentionnel était considéré comme un progrès de l’état de droit, corollaire de la fin de l’habeas corpus. Dans le monde non virtuel, cet état d’esprit prédomine toujours, heureusement : personne n’imagine résumer un individu à quelques-unes de ses déclarations, même rassemblées et ciblées, car nous savons que les êtres humains ont des personnalités complexes, plurielles, évoluant dans le temps, et qu’il serait insultant de résumer les êtres pensants que nous sommes à leurs paroles. Comme Héraclite le disait, « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». Nous évoluons constamment, nous construisons nos pensées en permanence, et c’est précisément parce que les paroles s’envolent et que l’humain n’est pas tenu à chaque instant d’être cohérent et non-contradictoire avec lui-même qu’il évolue – car sinon, il ne penserait pas !

Dans le monde virtuel en revanche, tout se passe comme si cette nécessaire prise en compte du contexte n’était plus de mise, comme si cette exigence d’intention qui intègre la complexité des esprits humains et leur capacité d’évolution se trouvait annihilée au bénéfice des simplifications les plus aisées et parfois abusives. Tout se passe, étrangement, comme si les individus se réduisaient réellement à leurs pages facebook, à leurs tweets, à leurs blogs. Se construit ainsi depuis quelques temps l’idée d’une correspondance légitime entre l’esprit de quelqu’un et sa manifestation virtuelle, comme si l’un était la face expressive de l’autre. Comme si le droit à évoluer, à se tromper, à changer d’avis, qui fait de nous des êtres pensants dans le monde réel, n’existait plus dès lors que vous vous exprimez dans cet espace public planétaire. Vous êtes priés de faire un avec chacune de vos déclarations, chacun de vos statuts, chacun de vos coups de gueule, et vous êtes priés de ne pas changer d’avis, de ne jamais faire d’erreur, parce qu’il y aura toujours un petit malin capable de vous ressortir l’un de vos tweets d’il y a deux ou trois ans qui montrera au grand jour votre duplicité.

En s’exprimant sur le web, on s’expose donc à se voir reprocher la moindre de ses contradictions. Le problème c’est que l’homme est un être de contradictions, qui change d’avis, évolue simplement parce que la pensée ne se construit pas en huis clos, mais en interaction permanente. Je fais le pari qu’il serait possible de démontrer la duplicité de n’importe qui en y mettant les moyens (par exemple en enregistrant constamment ses propos), parce que la duplicité est la nature de l’être humain. Or, même si c’est intellectuellement absurde, cette société web de l’immédiateté valorise la force et la rigidité des positions, au détriment du doute et de la recherche. Il est inquiétant de voir combien ce monde nouveau, où chacun est prié de faire un avec ses positions ou de se taire, nous promet des lendemains peu engageants sur la liberté d’expression – la vraie, celle qui permet aux cerveaux d’évoluer en confrontant leurs pensées sans l’invective –  dans la mesure où elle invite les individus à ne développer que des positions figées, non-contradictoires, et condamne en définitive les usagers du web soit à être lisses et translucides, soit à s’abstenir. Un monde où chacun devient le policier de chacun et scrute les intentions, réelles ou supposées, derrière un statut, un partage, un tweet – généralement, bien sûr, en sélectionnant ce qui sert à conforter sa propre opinion. Tout comme un client de site de rencontre, on se crée ainsi aisément des images de profils psychologiques décalés de la réalité, idéalisant ou cauchemardant nos meilleurs amis ou ennemis virtuels à coups de pinceaux qui ne correspondent, comme dans les sites de rencontres, qu’à la projection de nos propres désirs, manques ou angoisses.

Cela se comprend si on intègre à la réflexion l’une des autres conséquences de l’addiction propre à internet : le fait d’y trouver ce qu’on veut et – en dépit des apparences – de pouvoir ne trouver potentiellement que cela. Comme l’explique un article de Scientific American repris par Slate.fr, Internet est un trou noir qui nous attire irrésistiblement parce que notre cerveau est conditionné pour rechercher sans cesse des expériences nouvelles et y trouver des sources de récompenses. Le web est, en l’occurence, une gigantesque « machine à sous de casino » encourageant des recherches compulsives et infinies : en effet la toile n’a aucune limite et est achalandée de petites récompenses (une vidéo avec des chatons qui sautent, un « like » par ci, un « retweet » par là…) qui nous poussent à nous y perdre. Il est donc également facile d’y puiser tous les arguments permettant d’alimenter nos peurs ou psychoses et de les synthétiser pour les rendre crédibles à nos propres yeux, car nous y trouvons alors des validations a posteriori de nos craintes, de nos demandes de légitimité, voire de nos soifs de reconnaissance. C’est ainsi, par un cruel paradoxe, que cette fenêtre sans précédent sur l’univers nous pousse à réduire notre vision du monde à nos propres projections – entre mille autres choses, Internet est aussi le paradis des théories du complot. Nous réduisons un individu à ses statuts facebook, nous réduisons une philosophie ou une religion à sa page wikipédia, nous réduisons un artiste à son nombre de « like » ; le joyeux chaos du web devient une machine à frustrations où chacun devient comptable de tous ses comportements, même les plus passagers ou intermittents, selon des lois de la jungle que nous ne faisons que commencer à expérimenter.

Cette gigantesque ouverture du monde dans la lucarne de chacun que constitue la « toile » ne suffit donc pas à nous rendre plus intelligents. Plus que jamais, au contraire, elle nous poussera en réaction à travailler, en même temps que la tempérance et la pondération, le respect de la nuance, la patience, la prise de conscience de notre propre contingence et l’ouverture vers l’évolution de la pensée d’autrui. Une tolérance 2.0. qui, seule sans doute, pourra éviter de faire de chacun de nous le meilleur « big brother » bien intentionné de l’autre.



Catégories :Chroniques Radio

1 réponse

  1. J’aime bien, mais vraiment bien la conclusion !

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