La démocratie, tragédie à contretemps

Billet radio pour la Première (RTBF), 11 juin 2013 

DemocratieDébut juin, un colloque était organisé à Bruxelles sur le thème « la démocratie enrayée ». Il y aurait beaucoup de choses à dire sur la perception d’essoufflement de nos démocraties. Celle-ci est due, entre autres, au fait que la démocratie est un idéal dont, comme la liberté ou le bonheur, l’existence ne s’atteste réellement que lorsqu’elle manque ou qu’on l’a perdue. Une idée s’impose peu à peu : la démocratie est, au fond, perpétuellement à contretemps. Elle ne coïncide jamais avec le peuple, excepté le jour des élections – c’est ce qui avait permis cette réplique célèbre de Rousseau à Hobbes : le peuple n’est libre qu’un seul jour, le reste du temps il est dans les fers. Or si la démocratie représentative a malgré tout vaincu, c’est parce que la démocratie directe, même idéalisée et absolutisée par la Volonté générale de Rousseau, s’avère impossible à conjuguer avec le flux perpétuel des volontés particulières. Démocratie mal aimée parce que ce n’est que la loi du plus grand nombre, après tout, et donc d’une certaine médiocrité, qui se révèle être le prix à payer contre la tentation d’abuser du pouvoir, qu’éprouvent ceux qui en disposent. Le projet démocratique vit donc avec un deuil perpétuel du décalage, non seulement entre peuple et élite, mais aussi du peuple avec lui-même. Notre époque peut même se voir comme le fruit d’un décalage particulièrement fort : le présent est en train de consommer à la fois le passé et l’avenir. Deux exemples, qui sont aussi deux des principaux enjeux de la modernité, le prouvent : l’écologie et la dette.

Le mouvement écologique, d’une part, est né d’une prise de conscience de l’influence que l’homme a sur son environnement, et sur la nécessité de planifier à long, voire très long terme les conséquences de nos actions. La consommation d’énergies fossiles dévore les réserves de notre planète, donc son passé, en polluant son état actuel et en grevant durablement son avenir. La dette publique des Etats occidentaux, elle aussi, est devenue une machine à voyager dans le temps, par laquelle les générations actuelles mettent à contribution celles qui leur succéderont non pour investir, mais pour subvenir à ses propres besoins actuels. La dette atteint des niveaux structurels qui grèvent, par leurs seuls intérêts, le déploiement des politiques publiques.

Dans ces deux cas, nous avons un problème de tempo face auquel la démocratie, institution de gestion du présent, semble démunie. La démocratie représentative est ancrée dans des programmes à court terme de politiciens qui sont obligés de se mettre au niveau d’intérêts particuliers et immédiats, et elle semble bien démunie. Une expression devient populaire pour traduire ce malaise : « les hommes politiques savent ce qu’il faut faire, mais ils ne savent pas comment être réélus une fois qu’ils l’auront fait ». Ce sont les citoyens d’aujourd’hui qui ont la parole, et ceux-ci se constituent de groupements d’intérêts de plus en plus hostiles à l’intérêt général. Les jeunes veulent qu’on investisse sur la formation, les plus âgés ne veulent pas retarder l’âge de la retraite, etc. Le danger de fissure générationnelle est réel, et la situation se complique définitivement si on tente d’implémenter dans le débat l’intérêt des générations futures, celles qui nous suivront.

C’est la définition même du principe de responsabilité identifié par le philosophe Hans Jonas pour dépasser l’impasse classique de la responsabilité contractuelle traditionnelle : contraindre les individus à se sentir responsables non de ce que nous faisons, mais de la chose qui revendique notre agir, c’est-à-dire les générations ultérieures dont le monde et les enjeux doivent prévaloir sur nos propres considérations. Comment faire ? Comment intégrer dans le débat des individus qui ne sont pas encore nés ? Certains ont suggéré des solutions, comme une sorte de Cour constitutionnelle chargée de censurer les lois ou dispositions qui contreviendraient à cet impératif de conservation future. Hélas ! Le principe de précaution a ceci de redoutable qu’il ne vous permet même pas, aujourd’hui, de prévoir à coup sûr ce qui constituera ou non un danger pour demain. Il n’est pas sûr que nos évidences nucléaires, photovoltaïques, génétiques ou financières d’aujourd’hui seront les mêmes demain ; qui sait si le nucléaire n’apparaîtra pas un jour comme en définitive la solution la moins polluante, qui sait si les OGM n’aideront pas à vaincre la faim dans le monde, qui sait si les ondes Wi-Fi ne sont pas en train de nous tuer telle une amiante invisible ? Sur certains dossiers, notre époque sera jugée irresponsable par ses risques et dépenses, et sur d’autres elle sera jugée frileuse et moyenâgeuse. Et c’est peut-être en grande partie inévitable. Parce que nous jouons avec des cartes sans connaître toutes les règles, et parce que le propre de l’humain est d’inventer les règles en cours de partie, sur base de ses erreurs. Chaque fois que nous créons des cadres nous finissons par les transgresser. Et chaque fois que nous jouons sans règles nous finissons par nous en doter.

Le rôle ingrat de la démocratie serait donc de parvenir à se protéger à la fois de l’irresponsabilité et de la frilosité. Comment ? En ressuscitant une vision de l’intérêt général, en reconstruisant vers tout le monde une connaissance des dossiers sur lesquels toutes les générations, tous les lobbys peuvent se mettre d’accord. Pas facile. Cela nécessite de réconcilier l’intérêt général et les intérêts particulier, les jeunes et les vieux, les employés et les ouvriers, les investisseurs et les travailleurs, et de dépasser cette rupture que Desproges moquait lorsqu’il nous disait que la démocratie c’est aussi la victoire de Belmondo sur Fellini ou du top 50 sur Mozart. Telle est la nouveauté de l’ère nucléaire et financière : la loi du plus grand nombre, que Desproges dénonçait parce qu’elle n’est que la loi de la médiocrité sur l’intelligence, s’efface finalement elle-même devant les devoirs que nous donnent ceux qui nous suivront, et dont nous n’avions pas été habitués comme espèce, jusqu’ici, à envisager que nos actions présentes pourraient les empêcher tout simplement de vivre.  Ce qu’on nomme « malaise de la démocratie » pourrait bien se révéler être une bataille entre ceux qui pensent à la prochaine élection et ceux qui parviennent à faire penser les citoyens à la prochaine génération.

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Catégories :Chroniques Radio

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1 réponse

  1. Épineux problème en effet !
    Mais la démocratie chargée de toutes ses faiblesses reste néanmoins la façon la plus intelligente que les hommes aient trouvé à ce jour pour vivre en paix …
    Je crains parfois qu’elle ne disparaisse

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