De Yalta à Yalta

yaltaC’est à Yalta, en Crimée, que Staline, Churchill et Roosevelt ont partagé le monde en février 1945, jetant les bases de cartes qui tiendront plus de quarante ans. C’est dans cette même Crimée que, en mars 2014, la Russie refait spectaculairement sa place parmi les grandes puissances, dans des proportions dont nous ne mesurons peut-être pas encore réellement l’importance. L’annexion de la Crimée pratiquement sans coup férir par la Russie de Vladimir Poutine devant des Occidentaux menaçant, au pire, de se fâcher tout rouge peut légitimement plonger l’observateur dans un abîme de perplexité sur l’état des relations internationales en général, et sur l’état de déliquescence de l’Union européenne en particulier.

Chaque situation géopolitique possède ses spécificités et ses différences ; il serait vain de se lancer dans la ritournelle des comparaisons. Tout juste pourra-t-on noter que ce n’est pas la première fois qu’un pays en envahit un autre en invoquant des motifs d’antériorité, de population ou de respect du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Le cas de la Crimée, qui a connu depuis l’Empire ottoman un nombre considérable de maîtres en raison de sa position stratégique, n’échappe pas à la règle. Les uns pourront comparer l’absence de réaction du monde à cette annexion avec la relative unanimité qui avait conduit à chasser l’Irak du Koweït en 1991. La Russie, elle, a beau jeu de ressortir le dossier du Kosovo, qui s’est arraché à la Serbie en 1997, est devenue indépendant en 2012… sauf pour Moscou et Pékin. La Crimée, faut-il le rappeler, avait été déplacée de la Russie à l’Ukraine dans les années 50, lorsque tout ce petit monde faisait partie de l’Union soviétique et que ce genre de frontières intérieures n’avait aucune espèce d’importance.

Ce qui frappe surtout, c’est ce brutal rappel que les relations internationales restent régies par le rapport de force, et que le droit n’est, bien souvent, que le verbiage utilisé a posteriori pour habiller des actions ou des situations provoquées et maintenues par un rapport des forces entre des protagonistes. La Russie n’a pas annexé la Crimée en suite d’un plan visant à ramener au giron « tout ce qui parle russe », en analogie avec le programme d’Hitler détaillé dès Mein Kampf. Cette annexion fut un « coup » pragmatique, rendu possible par le changement de régime en Ukraine, la faiblesse actuelle de ce pays et son incapacité à s’opposer à une telle manœuvre, ainsi que par un calendrier providentiel – le paroxysme de la crise ukrainienne tombant juste après la fin des Jeux Olympiques de Sotchi. Surtout, la Russie n’est pas l’Irak. Son poids militaire, économique, géographique lui permet de ne pas craindre les rétorsions  de la communauté internationale. Evidemment, elle ne peut pas non plus se comporter de manière outrancièrement impérialiste et invasive, par exemple en vassalisant ouvertement ses voisins comme l’aurait fait l’URSS ; Poutine se déploie dans un couloir à mi-chemin, ménageant la chèvre et le chou, et en ne s’interdisant pas de saisir les occasions que les circonstances lui offrent, en testant sa marge de manœuvre. Or, c’est bien ici  que l’analyse en termes de rapport de forces entre en jeu : si Poutine s’est senti autorisé à cueillir la Crimée, c’est qu’il a senti depuis longtemps la faiblesse de la communauté internationale. Depuis la fin de la Guerre froide, on avait espéré une « fin de l’histoire » (F. Fukuyama) prélude à un nouvel ordre international axé sur des bases plus saines que l’opposition Est-Ouest. De l’ex-Yougoslavie au Rwanda, de l’Irak à l’Afghanistan, en passant par les guerres civiles du Congo ou de Syrie, force est de constater que le monde, loin de s’avancer vers la paix, est devenu un nouveau Far West régi par la voix du plus fort, dépourvu d’un axe bipolaire maintenant un semblant d’équilibre de terreur, se transformant inexorablement en une cour de récréation où seules les puissances régionales parviennent à se faire entendre. Le Conseil de sécurité des Nations-Unies est paralysé par l’opposition mutuelle de ses cinq membres permanents, selon un ordre clivé par la fin de la Seconde Guerre Mondiale n’ayant plus de sens aujourd’hui, et le titre de « gendarme du monde » n’échoit plus à personne. Les guerres menées par les États-Unis, en Irak en particulier, les privent durablement du droit de s’opposer lorsque d’autres les imitent.

Dès lors, le cas de la Russie devient facile à comprendre. Voilà un pays qui, depuis 1991, a dû se réinventer une identité, une idéologie et même une géographie. Une identité entre la grandeur de l’URSS et de la Russie tsariste d’une part et une situation économique et sociale à bout de souffle d’autre part. Une idéologie entre un communisme honni mais néanmoins patrimoine national et un monde capitaliste où poser ses jalons à coups de ressources naturelles. Une géographie en face d’une Europe et d’un Occident se rapprochant de plus en plus d’elle, et voyant d’anciens membres du Pacte de Varsovie devenir membres de l’OTAN et membres de l’Union Européenne. Comment, par voie de vases communicants, cette situation ne pouvait-elle pas faire émerger en interne une appétence pour un pouvoir fort, autoritaire, promettant identité, fierté et grandeur ?

En récupérant cette Crimée, vitale pour ses intérêts stratégiques, Poutine entend faire récupérer par la Russie son rang sur une place internationale qui ne comprend que la force – ce qui est déjà son leitmotiv en politique intérieure. Pour oser ce pas, territorial donc violent, il a dû juger que l’Occident était dans un état de faiblesse dont il fallait profiter. Les historiens établiront peut-être que le déclic décisif fut la crise syrienne. En août 2013, en effet, les Occidentaux étaient à deux doigts d’intervenir militairement en Syrie, suite au massacre chimique de Damas. Il y fut renoncé en échange de l’engament de la Syrie de détruire ses stocks d’armes chimiques. La guerre civile a additionné les morts depuis lors, et  les observateurs estiment aujourd’hui que le conflit tourne à l’avantage de Bachar El-Assad. Mais, surtout, cette valse hésitation de l’Occident vis-à-vis d’un allié de la Russie a convaincu cette dernière que le terrain de jeu s’était définitivement ouvert, et qu’il faudrait s’en souvenir à la prochaine occasion. Cette occasion, ce fut l’Ukraine et la Crimée.

Et maintenant ? Rien ne vaut, paraît-il, un ennemi contre lequel s’opposer pour pousser à un tant soit peu d’union et de consistance. Ceux qui pensaient que, depuis 1991, le vide chaotique avait succédé à l’Empire soviétique peuvent changer de braquet : il y a à l’Est une grande puissance non-démocratique où l’alternance du pouvoir n’est qu’une farce, où la volonté de puissance s’impose par un ton de plus en plus impérialiste, qui envoie ses opposants internes dans des camps et qui fait pression sur ses voisins. Il n’y a pas de recette-miracle : pousser à la démocratisation de la Russie, rapprocher ses voisins de l’Europe paraissent des objectifs louables. La force de l’Union européenne est précisément de ne pas se poser comme impérialisme soumettant les peuples, mais comme structure fédérant les nations par l’échange, le commerce et l’union politique. Il était prévisible que la question européenne interroge un jour ou l’autre l’identité russe. Tant que le monde ne sera pas en paix, tant qu’il sera constitué de nations se posant les unes contre les autres, il faudra se résigner à montrer un minimum de force et de consistance. « Si vis pacem, para bellum… ».

L’Europe ne peut rien faire pour empêcher l’annexion de la Crimée, sinon annuler un ou deux sommets et pleurer sa propre impuissance. Mais elle peut y puiser un électrochoc salutaire : celui qui arrêtera sa lente glissade, depuis une vingtaine d’année, vers une nouvelle Société des Nations, docile spectatrice du racket que les terreurs imposent dans cette grande cour de récréation qu’est redevenu le monde.

 



Catégories :Articles & humeurs

1 réponse

  1. François, je partage votre analyse et votre vœu pieux. Votre illustration (at you tube) est parlante : l’évolution des empires, des structurations des Etats, dans le temps, chaque modification pourra être marquée par des guerres donc des victoires et des défaites…L’idéal des « pères de l’Europe » était de dire « plus jamais cela » : c’est la création des Communautés (Ceca, Cee) : pas des unions….quand la CEE est devenue UE, même sur le plan sémantique, on a crée la rupture…
    Pour faire bref, la chute du mur de Berlin est la victoire d’une idéologie, dont on peut retrouver les prémices dans Mai 68 (primauté à l’individu), relayée par les victoires de Tacher et Reagan : si c’est bon pour l’économie, c’est bon (et juste ? ce n’est plus la question) : c’est le « marché » qui a gagné…Nous en subissons les conséquences…et il n’est pas sûr que nous ayons compris…
    Enfin, la violence physique est une caractéristique constante des régimes anti-démocratiques…

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