Chroniques judiciaires du mal ordinaire

Billet radio pour la Première (RTBF), 26 octobre 2010 – Ecoutez le podcast

L’actualité nous offre coup sur coup la conclusion de deux procès d’assises exceptionnels, à cause de la gravité des faits et du profil des accusés. L’une est une institutrice reconnue coupable d’avoir saboté le parachute de sa rivale amoureuse. L’autre est un jeune homme qui sera peut-être reconnu coupable d’avoir massacré toute sa famille dans un coup de folie. A chaque fois, l’émotion populaire est au rendez-vous. Et à chaque fois, les mêmes questions, lorsqu’il s’agit d’affaire de cœur ou de famille, ressurgissent : quid des preuves, quid d’un second degré de juridiction…

Ces affaires nous passionnent bien plus que d’autres procès d’assises, tel un braquage ayant mal tourné, un meurtre crapuleux ou même un tueur en série, parce qu’elles concernent des gens a priori sans histoires. Coupables ou non, Mme Clottemans, M. Storme, six mois avant les faits respectifs, vivaient peut-être des vies inhabituelles, certes, mais tranquilles. Et puis est arrivé quelque chose qui les a fait basculer de l’autre côté. Ce que je veux dire c’est qu’il est plus simple, quelque part, de s’identifier à ce genre de profil, qui a basculé tout d’un coup dans le crime ou dans l’erreur judiciaire, que de s’identifier au vécu d’un braqueur récidiviste ou patenté.

Si ces procès nous fascinent c’est parce qu’au fond de chacun de nous, il y a un tueur en puissance. Franchement : qui n’a jamais éprouvé une violente, passagère mais réelle envie de meurtre ? Ou qui pourrait jurer que, en certaines circonstances, sous le coup d’une douleur irrésistible, d’une colère incontrôlable, il ne pourrait pas passer à l’acte ? Vous le savez peut-être, certains crimes ont déjà été acquittés aux assises – tel un crime passionnel commis sous le coup de l’émotion d’un homme trouvant sa femme en flagrant délit d’adultère, par exemple – parce qu’on a considéré que l’individu en question avait été soumis à une force irrésistible contre laquelle il n’avait pas pu lutter. Eh bien, suivre les procès d’assises passionnels, c’est une manière de nous soigner par procuration, de continuer à maintenir la frontière entre ce que nos tripes nous disent parfois de faire, et tout ce qui nous retient de franchir malgré tout la ligne, c’est-à-dire une certaine conscience, des scrupules et l’anticipation des conséquences.

Notre éducation et notre expérience nous remplissent heureusement d’inhibitions et constituent un maillage qui, dans l’immense majorité des cas, empêche le passage à l’acte – sans quoi nous serions en guerre civile permanente. Chez la plupart des gens, les émotions fortes sont contrôlées par l’expérience qu’on se remet toujours d’une douleur, qu’un coup de folie est toujours passager ; par la considération, surtout, qu’il faut accorder à toute vie humaine quelle qu’elle soit une plus haute valeur que nos propres douleurs, et que le fait que briser une vie engendrera toujours une douleur plus forte que celle qui a engendré l’acte lui-même. Les quelques-uns d’entre nous qui cèdent tout de même à la passion de leurs pulsions, en quelque sorte, brisent un tabou et donnent corps aux conséquences ultimes funestes du « lâcher prise », celles qui sont capables d’anéantir des vies en quelques secondes. C’est cela que, consciemment ou non, nous accompagnons par procuration en nous passionnant pour ces gens que nous ne sommes pas devenus, et qui sont une fenêtre vers la « part de l’autre » que nous fuyons.

En d’autres termes : le frisson qui nous parcourt devant de telles affaires est-il induit seulement par l’horreur des actes, ou l’est-il aussi par cette sombre intuition que n’importe lequel d’entre nous, aiguillé par les « bonnes » tragiques circonstances, aurait pu se retrouver derrière la même barre ? Hannah Arendt parlait de banalité du mal ; nous exorcisons ce caractère ordinaire, en puissance chez tous, en le montrant du doigt lorsqu’il se montre extraordinaire, en acte chez quelques-uns. Mais la nuance est trompeuse. Il n’y a peut-être qu’une distance bien plus mince qu’on ne pourrait le croire, bien plus mince encore qu’une vitre protectrice, entre ces présumés « monstres » accomplis d’une part et nous d’autre part… Nous qui, bien heureusement enchaînés par nos scrupules et notre bonne éducation, ne restons « que » des monstres en puissance. Pour le moment.



Catégories :Chroniques Radio

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3 réponses

  1. Cher François,
    Ce qui personnellement m’interpelle le plus dans ces deux procès, c’est la condamnation sur base de l’intime conviction, en l’absence de preuves. J’y vois un recul de nos valeurs démocratiques assez inquiétant.
    Bonne journée et amitiés

  2. Cher André,
    Je ne suis pas du tout d’accord, et trouve à dire vrai cette polémique sur les preuves d’un politiquement correct très agaçant.
    Il n’est pas vrai de dire qu’on a condamné dans ces deux procès sans preuve; en droit pénal, les preuves peuvent s’amener par différents biais, et pas seulement par une preuve scientifique style « les experts ». Précisément parce qu’une preuve irréfutable, ça n’existe pas; quel niveau de formalisme exiger ? Un film ? Ca se fabrique. Un échantillon de sang ? Ca se déplace. Un témoignage ? Ca s’achète. Tout, absolument tout peut être mis en cause. Des gens sont sincèrement persuadés qu’aucun avion ne s’est écrasé sur le Pentagone; les mêmes seraient peut-être convaincus qu’il n’y aurait pas non plus eu d’avion crashé sur le WTC s’il n’y avait pas eu d’images en direct; des gens pensent que nous ne sommes pas allés sur la lune… Et même lorsque des preuves assez lourdes existent, elles peuvent toujours être remises en cause (exemple dans le procès Storme: la montre cassée du père où on a trouvé du sang de Léopold, ce qui ne peut raisonnablement s’expliquer qu’en cas de bagarre) parce que la vérité pure et nue n’est pas de ce monde, et que nous jugeons toujours selon des critères de proportionnalité et de vraisemblance.
    Et c’est justement parce qu’une preuve, ça peut toujours se contester et donc se fabriquer qu’il me semble que c’est un moindre mal, dans un monde imparfait, d’exiger qu’une condmnation lourde soit le fait d’un jury de citoyens, qui a eu accès à tout le dossier (contrairement à toi ou moi), qui a été sensibilisé à privilégier le doute, y a cogité trois semaines, a mis tous les éléments en balance… Je te dirai même que c’est le jour où l’on condamnera autmatiquement les gens sur simple preuve scientifique « automatique » et non sur ce processus lent, pluriel, et faisant interagir l’intime conviction de citoyens lambda que, pour ma part, je commencerai à être inquiet pour nos valeurs démocratiques.
    Amitiés,
    François

  3. Cher François,
    Je t’avoue que je n’ai pas suivi ces deux affaires de près, et en particulier l’affaire Storme. Pour celle de la parachutiste il me semble avoir lu dans la presse qu’elle était forcément coupable parce que ça ne pouvait être qu’elle. Je trouve ça faible pour mettre quelqu’un à l’ombre pendant 30 ans, et je persiste à penser que le doute doit toujours bénéficier à l’accusé, qu’il vaut mieux avoir un coupable en liberté qu’un innocent en prison. Ce sont nos valeurs héritées des lumières, et je reconnais bien volontiers qu’elles ne sont pas universelles. J’ai lu récemment qu’au Texas une grande partie de la population, bien que convaincue que la police commet des erreurs et traîne devant les tribunaux des innocents est pour la peine de mort. Ça me semble tout à fait incompatible, et ça me fait penser à une citation de Chépuki: « Les Etats Unis sont le seul pays du monde à être passé directement de la barbarie à la décadence sans passer par le stade civilisation ». Mais bon, tu me connais et tu sais que je suis un pinailleur :o) Et puis c’est agréable de discuter avec toi, même quand nous ne sommes pas d’accord.
    Amitiés

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