La troisième guerre scolaire n’aura pas lieu

Billet radio pour la Première (RTBF), 24 janvier 2012 – Ecoutez le podcast

Ainsi donc, la ministre de l’enseignement obligatoire instaure un tronc commun aux cours dits philosophiques pour assurer un bagage commun de valeurs citoyennes. S’il faut saluer le fait qu’un ministre prenne une décision dans ce dossier explosif, il faut aussi constater que cette harmonisation permet fort opportunément de ne pas remettre en cause le principe même de cours de morale et de religion. On ne voit guère qui s’opposera à cette réforme bisounours consistant à implémenter « le questionnement philosophique, le dialogue interconvictionnel et l’éducation à une citoyenneté active », axes de réforme d’une rare audace que même une candidate Miss Belgique aurait pu faire siens. Comme l’a écrit Nadia Geerts, le seul vrai avantage de cette réforme est de ne gêner personne et même, pourrait-on ajouter, de s’offrir à moindres frais la bonne conscience d’avoir agi. Les petits catholiques, les petits Juifs, les petits musulmans, les petits laïcs et les autres apprendront donc que les autres existent, à se poser des questions et à devenir citoyens. Chouette. Mais ils continueront à rester séparés durant le seul cours spécialement dédié aux questions du sens de la vie, et ce sous la bienveillante coupole d’acier du Pacte scolaire de 1958, qui protège avec obstination notre pays de la modernité : la Fédération Wallonie-Bruxelles est l’un des derniers endroits d’Europe dans lequel la doctrine religieuse – et non simplement son histoire – est enseignée dans ses écoles, et où il n’existe pas de cours officiel de philosophie. Oui, vraiment, soyons fiers.

Pourquoi le lien entre école et religion est-il si fort dans notre pays ? A cause de ce fameux Pacte scolaire, douloureux compromis qui signa la paix des braves, et auquel il faudrait paraît-il ne plus toucher sous peine de relancer une guerre thermonucléaire entre chrétiens et laïcs. Certes, les deux guerres scolaires n’étaient pas de la rigolade. C’était de vraies « guerres civiles de l’esprit », si traumatisantes que plus de 50 ans après il n’est pas un seul parti qui oserait, aujourd’hui, détricoter un seul fil du Pacte qui en signa la fin, et qui rend obligatoire l’organisation et le suivi de cours de morale et de chaque culte reconnu dans l’enseignement officiel.  Et ce contre la plus élémentaire des évidences : le monde a changé.

Car la dépiliarisation est passée par là. Dans pratiquement tous les secteurs, les relations entre laïcs et chrétiens se sont apaisées. Les mondes se sont largement mélangés. Avortement, mariage homo, euthanasie sont des combats gagnés. Partout, l’Eglise s’est retirée peu à peu de ses responsabilités séculières, pendant que la laïcité organisée en face a baissé la garde, au point d’être devenue une grande organisation d’éducation permanente dont l’expertise, aujourd’hui, est au moins aussi forte en matière de soutien aux sans-papiers ou aux démocraties émergentes qu’en matière de laïcité.

Étrangement, il n’y a qu’à l’école qu’on ne pourrait rien changer. Alors que la logique d’un Etat neutre du 21ème siècle serait que la foi religieuse, affaire privée, ne soit enseignée que dans le cadre familial, nous continuons à la laisser subsister au sein des murs de l’école et à nous gargariser que la cohérence est sauve puisque chacun a « son » cours – saupoudrage bien de chez nous, clef du système pour que personne n’y renonce. A ce rythme, la Constitution belge sera depuis longtemps transformée en confettis à coups de réformes de l’Etat que le Pacte scolaire, simple loi, sera resté intouchable sous sa cloche de formol.

Absurde, profondément, car la société a trop changé pour que l’union des chapelles – laïcs compris – empêche davantage de voir l’évidence : la diversité, l’interculturalité, ou peu importe le nom qu’on donne au mélange de fait de notre société, cela passe par la compréhension de l’autre, de ses modes de pensées, de sa religion, de sa culture de base… et par le mélange. Nous pourrions avoir un cours commun, où tous les élèves apprendraient ensemble et sauraient à 18 ans ce qu’est l’Evangile, le Yom Kippour, les cinq piliers de l’Islam et les principales pensées philosophiques de notre histoire. Nous préférons en toute conscience garder des élèves qui apprendront « leur » propre culture et, s’ils ont la chance d’avoir un professeur de morale ou de religion s’écartant de la liturgie, bénéficieront d’une ouverture sur les autres religions et cultures – avec certes, si elle aboutit, la bénédiction de l’actuelle réforme. Mais l’enseignement lui-même se donnera toujours dans un sens avant tout militant et – surtout – toujours dans un cloisonnement entre élèves que plus rien aujourd’hui ne justifie. Or, si on en est à unifier le programme de ces cours via un tronc commun, alors la question de leur unification complète ne se pose pas seulement au courage des politiques ; elle se pose aussi à leur bon sens.

L’enjeu est bien plus crucial qu’il n’y paraît. Je veux bien prendre les paris : ceux qui s’érigent aujourd’hui en gardiens du Temple du Pacte scolaire seront les mêmes qui, demain, organiseront d’énièmes assises de l’Interculturalité contre le racisme et le repli identitaire, en se navrant que les adultes de cultures et religions différentes se craignent, se détestent ou ne se connaissent pas, et en se demandant pourquoi.

Et le pire, c’est qu’ils seront sincères.

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Religions et philosophies à l’école, à l’ombre du Pacte scolaire



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