Norvégiens, tabous et hystéries

Billet radio pour la Première (RTBF), 7 février 2012 – Ecouter le podcast

Le Soir lance une enquête sur les tabous de la société belge. Un sujet fort à-propos. Des petites incivilités aux grands conflits de civilisations, il ne se passe plus trois jours sans que ne surgisse une polémique sur la liberté d’expression et ses limites.

En caricaturant, on pourrait dire qu’il y a deux camps : d’une part ceux qui estiment que le discours public doit être bridé par une morale interdisant que soient dits un certain nombre de choses, au nom de la lutte contre la discrimination, le sexisme ou même au nom du respect de confessions ou de convictions. Ceux-ci nourrissent en général une vision de la société en castes, issue de la lutte des classes, dépeignant la société en rapports de forces entre dominants et dominés. Ils sont souvent idéologiquement nappés dans un égalitarisme débridé et hurlent à la discrimination à la première déclaration qui pourrait être vue comme une attaque vis-à-vis de n’importe quel groupe minoritaire. D’autre part il y a ceux qui estiment que tout, absolument peut être dit, que toute vérité est bonne à dire, toute réalité bonne à décrire, même celle qui repose sur des arguments fumeux et populistes, quitte à conduire à l’amalgame au nom d’une liberté dévoyée. Ceux-là se retrouvent parfois à stigmatiser, avec un humour fin comme du bitume, des « Norvégiens » même là où rien n’atteste leur présence, et tentent même de hisser la réprobation publique de leur petit racisme ordinaire en sacrifice de la pensée libre contre le gauchisme moralisant.

Et au milieu il y a, je crois, des tas de gens qui ne se reconnaissent dans aucune des deux postures, comptent les points et essaient de s’accrocher à deux-trois convictions. Comme celles-ci :

Primo : Les lois antiracistes ne brident pas le discours par moralisme idéologique. Ce qui est interdit est très limité et concerne les appels à la haine. Si j’affirme en public, avec sérieux et conviction, qu’il faut jeter les Juifs à la mer ou renvoyer tous les arabes en charter, je suis condamnable non pas parce que j’aurais blasphémé contre les Tables de la loi du politiquement correct, mais parce que j’incite d’une manière ou d’une autre à un comportement agressif contre une cible que je désigne. La philosophie de base de ces lois est que l’âme humaine est faible, manipulable et que si on laisse se banaliser le discours prônant la haine de l’autre on finira par provoquer des attaques physiques et réelles. La Shoah est l’événement fondateur de ce processus : c’est par la mise au ban de la société progressive des Juifs que les nazis sont parvenus, d’étape en étape, à franchir le pas de la Solution finale qui, au bout du compte, est apparue à ses opérateurs comme une simple étape de plus d’un long programme de gradation dans la haine. Non, ces lois ne sont donc pas inutiles. Elles doivent simplement être interprétées de manière restrictive avec, comme pour toute infraction pénale, une attention particulière portée vis-à-vis de l’intention de l’auteur.

Deuzio : Il est vrai, néanmoins, que quelque chose a changé dans le discours public toléré. Malgré la multiplication des ondes et des outils de diffusion, le politiquement correct prend même des formes oppressantes. Souvent, je me demande ce que Desproges aurait dit aujourd’hui. Lui qui pouvait démarrer un sketch dans les années 80 en lançant « Est-ce qu’il y a des Juifs dans la salle ? », parce que personne ne pouvait s’imaginer une minute qu’il fût antisémite… La vérité c’est qu’aujourd’hui la société est devenue hystérique. Nous marchons sur des œufs, tout le temps. Tout propos public est immédiatement analysé selon une grille intentionnelle : pour qui roule-t-il/elle ? Quel est son camp, qui sont ses alliés ? Où le classer ? Si je vous fais la semaine prochaine une chronique sur Israël et les Palestiniens, en m’écoutant, vous ne pourrez pas vous empêcher de vous demander quel camp je vais finalement défendre. Et vous serez presque déçu si je ne vous donne pas assez d’indices pour vous permettre de le faire – comme s’il était intellectuellement honnête et possible, pourtant, de s’abstenir de nuances sur un dossier pareil. Nous avons besoin d’une libération de la parole, certes… mais surtout d’une libération de la nuance, cette alliance devenue rare d’intelligence et de courage pouvant résister aux formules choc régulièrement encouragées par les médias. Si les réseaux d’enseignement coûtent une fortune à la collectivité, pourquoi ne pas le dire ? Mais pourquoi dès lors ne pas tout de suite mettre sur la table des solutions rationnelles au bénéfice de tous ? Si la majorité des détenus de nos prisons sont arabo-musulmans, pourquoi le cacher ? Mais pourquoi ne pas immédiatement lier cela à l’abandon de quartiers entiers à la détresse socio-économique, et montrer que ce qui est en cause ce n’est pas une culture mais une ghettoïsation des quartiers et des esprits, et donc l’échec d’une politique d’intégration ?

Tertio : Tel est donc le problème, la nuance ne paie pas. Le doute, la fragilité, la remise en question c’est noble et sympathique, certes. Mais ce n’est pas cela qui fait tomber les filles ou ramène des électeurs. Ce qui marche c’est la force, les convictions, la consistance. C’est pour cela que des hommes politiques se feront encore tenter par les amalgames qui, sous le couvert de la « vérité » simple et bonne à dire comme du pain blanc, feront le buzz par populisme, et que ceux qui tentent de faire de la pédagogie, eux, resteront inaudibles. C’est pour cela que les organisations antiracistes, en pleine crise de positionnement dans ce monde atomisé où les petites identités servent de refuges, trouvent à leur tête des personnalités controversées mais charismatiques, qui sont sincèrement et aveuglément convaincues de rendre du sens à un mouvement en le transformant en syndicat des minorités – quitte à l’amener à la ruine.

Le philosophe Bertrand Russel disait que le drame en ce bas-monde, c’est que les gens sensés sont remplis de doutes alors que les imbéciles sont sûrs d’eux. Aujourd’hui, tous autant que nous sommes, nous sommes moins sûrs de nous que jamais, mais nous nous donnons un mal de chien à montrer l’inverse. Et pourtant, tant qu’un peu plus de responsables ne trouveront pas le courage de répondre « je ne sais pas » à une question sans craindre de passer pour des fillettes, tant que l’on ne se remettra pas à parier sur l’intelligence des gens plutôt que sur leurs peurs, gageons que l’hystérie et le politiquement correct se renforceront et nous rapprocheront du clash… des civilisations, bien entendu.



Catégories :Chroniques Radio

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2 réponses

  1. C’est une vision à laquelle je peux largement souscrire même si elle est indulgente à propos de ceux qui font profession de « dire des vérités désagréables ». Ils n’en disent que certaines, toujours choisies, et très souvent au milieu de mensonges éhontés. Ainsi, « dire que toutes les civilisations ne se valent pas », peut se dire et s’entendre, si on fait remarquer que la « nôtre » a tout de même le record des génocides (je pense que celui des Indiens d’Amérique a peu à envier à celui des Juifs, si ce n’est qu’il ne disposait pas des mêmes moyens techniques).
    Et où est le « franc parler » d’un ministre de l’intérieur qui ne sait pas faire une règle de trois et qui essaye de faire taire tous ceux qui le font remarquer ?
    J’irai relire Russell même si c’était tout de même un fieffé scientiste.

  2. Marc,
    Comme vous je ratifie globalement les reflexions de FDS.
    « Tout n’est pas égal à tout » , quelque soient les bonnes raisons.
    Vous relevez le génocide des Indiens d’Amérique : on sait que les vecteurs de ce « génocide » sont la syphilise et autres infections virales, contre lesquelles, les AMER INDIENS n’étaient pas « immunisés »…Il n’y avait pas d’intention d’éradiquer un peuple (que du contraire, dominer, asservir un peuple est bien plus profitable pour les puissances coloniales…)

    Revenons au siècle passé: (20ème) on reconnait 3 génocides : les arméniens, les juifs et les Tutsis….Celui-ci étant plus proche, il me pose davantage question…Qu’avons-nous fait ? Nous étions spectateurs, impuissants par démisssion…Celà nous ramène à beaucoup d’humilité…

    Comme le dit FDS, cela demande beaucoup de nuances.

    Bernard HALLEUX

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