L’Abominable Arbitraire Amoureux (AAA)

Billet radio pour la Première (RTBF), 14 février 2012 

La Saint-Valentin est l’occasion de faire le point sur le marché des sentiments. Je ne parle pas du commerce des petits cœurs en chocolat, naturellement, mais de ce grand marché universel que constitue le foisonnement des rencontres amoureuses, et qui est mû, lui aussi, par une certaine forme de loi de l’offre et de la demande. Une loi implicite, certes, faite de tâtonnements et d’accords tacites. Mais une loi tout de même dont nous pensons parfois maîtriser quelques ingrédients mais qui, heureusement, garde une part suffisante de mystère et de contingence pour permettre le rêve, le romantisme, la magie nécessaires à ce que deux êtres s’attachent – à tout le moins le temps utile pour perpétuer l’espèce.

Ce « marché » nous semble très ouvert ; or cela n’a pas toujours été la norme. Il n’y a pas si longtemps, au fond, les rencontres amoureuses n’étaient pas tant laissées au hasard ; on vivait dans des petits villages dont on ne bougeait pas, on connaissait assez peu de monde, vous étiez plus ou moins obligé d’épouser le promis ou la promise que vos parents vous avaient trouvé à vos 15 ans et en général vous restiez toute votre vie avec. Or, depuis le triomphe de la société de consommation et la libéralisation des mœurs, nous vivons de facto une ouverture complète du marché sentimental : les rencontres amoureuses sont libres, nous rencontrons plein de gens tout le temps, pratiquement tout est possible et nous sommes confrontés aux seules limites de notre propre liberté. Et en fin de compte, comme pour bien d’autres aspects de la vie, cette liberté a quelque chose de terriblement oppressant. L’éventail des possibles dans lequel il faut tout de même se jeter est, pour beaucoup, une profonde source d’angoisse. Célibataires, nombreux seront ceux qui perpétuent une phobie contemporaine de l’engagement, en se demandant consciemment ou non s’il n’y a pas chaque fois mieux au coin de la rue, puisque la mer est infiniment grande. Une fois en couple nous devenons vite, plus vite peut-être, intolérants face aux défauts de l’autre, puisque malgré nous, bien que nous n’ayons plus rien à chercher, nous continuons à errer dans le marché des offres, à faire des rencontres, à éprouver l’attrait de la nouveauté. Jusqu’à ce qu’on ait éventuellement fait « la » rencontre décisive, celle qui remplit immédiatement toutes nos attentes – et pour autant que la peur de l’échec ne nous ait pas fait manquer notre chance.

Bref, paradoxalement, la libération sexuelle et celle des sentiments nous mettent face à… l’arbitraire. Car l’amour, ce bel amour si bien célébré par notre culture romantique dans laquelle nous avons été élevés, à l’ombre de figures tutélaires comme le prince charmant et la belle au bois dormant, l’amour est un domaine dans lequel nous sommes finalement tout sauf égaux. Selon que vous soyez puissant ou misérable, attrayant ou repoussant, vos chances de rencontres et de rencontres réussies varient considérablement et, au fond, dépendent de critères qui sont bien injustement répartis : beauté, attrait, situation, humour, panache, et j’en passe – sans compter qu’il faut correspondre aux attraits et aux carences de l’autre. Ce qui fait le charme de nos rencontres, c’est que nous croyons maîtriser certains de ces ingrédients magiques, ceux dont nous percevons les contours, et dans lesquels nous investissons naïvement. Pourtant, nous savons intuitivement que les armes que nous aiguisons ne nous garantissent rien, et que les rencontres les plus belles sont celles qui nous surprendront et nous en apprendront sur nous-mêmes.

L’explosion des sites de rencontres n’est pas la cause mais une conséquence logique de ce domaine : nous sélectionnons nos préférences, nous nous nous inscrivons dans des cases et nous choisissons nous aussi d’autres cases ; bref nous tentons de faire coïncider rationnellement l’offre et la demande. Pas seulement parce que telle est la norme d’aujourd’hui ; mais parce que c’est un des moyens que nous avons de juguler le hasard, l’arbitraire, c’est-à-dire l’effrayant chaos de liberté qui nous fascine et nous menace en permanence.

En fait, le monde de l’amour est devenu celui d’une profonde injustice, l’un des seuls où nous sommes vraiment seuls face aux limites de nos capacités et de notre personnalité, et là où aucune loi ne viendra compenser l’inégalité – car les sentiments sont arbitraires, et il ne peut en être autrement. Si vous êtes pauvre, l’Etat peut à la rigueur faire quelque chose pour vous ; mais si vous êtes seul, débrouillez-vous. Je prédis que cette injustice-là, héritière de nos libertés individuelles développées à leur paroxysme, sera un jour un vrai sujet de société, sans doute lorsque les solitaires de cœur constitueront une majorité d’actifs – et comme c’est un statut qui peut frapper chacun, même épisodiquement, c’est loin d’être absurde. Parce qu’ils sont du ressort de l’arbitraire, les sentiments amoureux n’intéressent jamais la politique, et c’est dommage, car ils ouvrent à de multiples implications. Puisque nous sommes inégaux face au désir de l’autre, est-il si légitime de donner des leçons de morale publique aux moins valides, aux moches, aux misérables ou à tous ceux qui n’ont pas le même bagage de départ dans ce qui est et reste, avec toute sa violence, une compétition ? Ne considérera-t-on pas un jour que la prostitution elle-même a un rôle social, puisque selon que vous soyez beau gosse et intelligent, ou vieux, laid et invalide vos chances d’accès classiques au marché sentimental et sexuel sont incomparables, alors que votre désir, lui, est le même ? Et surtout, comment allons-nous contrer cette tendance générale à nous consommer les uns les autres par manque de patience, par volonté de trouver un produit qui nous soigne et non un être humain pour lui-même, au risque de vieillir seuls comme des idiots ? Oui, les sujets sont innombrables.

Je sais ce que vous me direz ; est-ce vraiment là un domaine rationalisable ? Ne devrions-nous pas nous simplifier la vie et vivre le moment présent ? Il y a de ça, bien sûr. Ce qui nous rend malheureux, c’est la frustration que nous trouvons dans l’insatisfaction de remplir des devoirs que nous nous fixons envers nous-mêmes – être heureux, rendre l’autre heureux. Alors que la plupart du temps  « l’autre » ne demande même pas cela : il ne demande qu’à être auprès de vous.  C’est l’impression que nous avons le devoir et le pouvoir de tout contrôler qui nous rend parfois malheureux. Pour être mieux dans nos couples et dans nos peaux, sans doute devrions-nous cesser de vouloir cadrer nos envies de manière rationnelle, sous forme de projets et d’objectifs qui nous donnent l’illusion du contrôle… Nos cerveaux l’oublient, mais nos cœurs s’en souviennent : c’est à partir du moment où l’on perd le contrôle que les choses deviennent intéressantes. Le bonheur n’est souvent qu’une perle à pêcher dans l’abandon.



Catégories :Chroniques Radio

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1 réponse

  1. Merveilleuse description du phénomène amour Bravo François je partage tout à fait le regard que tu jettes sur la situation d’injustice.
    Je dirai aussi que l’exigence et la rapidité de communication dans les relations amoureuse compromettent la saveur de l’attente de moments de bonheur attendus dans la vie à deux

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