Le complexe du sédentaire

Paru dans Migrations Magazine (numéro 6 – hiver 2012)

Le dossier de ce numéro de Mig Mag bouscule quelques idées reçues sur les Roms. Qui le niera ? Dans l’imaginaire collectif, ils sont associés aux seuls gens du voyage et autres romanichels, bref aux nomades par définition. La réalité des Roms est bien plus complexe. Comme le rappelle le présent dossier, ils sont nombreux, aujourd’hui, à être sédentarisés. Toutefois, il semble utile de se pencher quelque peu sur l’image d’Epinal de nomade qui leur colle à la peau, au point d’en altérer notre vision de la réalité. Car nomades, toutefois, les Roms l’ont été bien plus longtemps que les autres peuples ; tel est bien le souvenir vivant du mouvement qu’ils incarnent encore aujourd’hui, à leur corps défendant.

Dans une politique migratoire classique, on a d’un côté les autochtones, et de l’autre ceux qui migrent. Que nous soyons souples ou conservateurs, que nous souhaitions ouvrir nos frontières à la terre entière ou nous replier sur nous, peu ou prou nous sommes sous la coupe intellectuelle de cette représentation binaire : les êtres humains ont vocation à finir par s’établir quelque part. Et s’ils en partent, c’est qu’ils y sont malheureux, qu’il y a quelque chose qui leur manque – manque dans lequel nous puisons la légitimité de les accueillir. Si les gens ne migrent pas, en revanche, c’est que leur environnement les satisfait, d’autant, pense-t-on que personne ne prend plaisir à être constamment dans le voyage, dans le mouvement lui-même. Les conséquences de ce postulat sont omniprésentes dans la politique migratoire : pour migrer de manière acceptable pour le pays d’accueil, le migrant doit soit prouver qu’il est objectivement contraint de quitter son pays d’origine, soit prouver qu’il possède une plus-value pour le pays de destination. Bref, il faut qu’il démontre que sa migration ait un sens, c’est-à-dire un point de départ, un point d’arrivée et une direction qui les lie entre eux.

Et pourtant, en fausse note de cette douce musique, un peuple fait tache. Ceux qui, dans leur histoire, ont fait du voyage non un moyen, mais une fin. Ceux qui ne demandent pas systématiquement à s’établir mais parfois simplement à séjourner. Ils ont créé leur culture, leur mentalité, leur manière de vivre, et, sauf erreur, ils ne sont même pas à la recherche d’une terre promise qu’un Yahvé indou leur aurait séculairement légué. Même aujourd’hui largement sédentarisés, les Roms sont les témoins d’une humanité qui, il n’y a pas si longtemps, géologiquement parlant, avait fait du déplacement perpétuel son mode d’existence. Nous étions nomades, jadis. Nous ne nous sommes sédentarisés, bien plus tard, que par l’invention de l’agriculture et de la métallurgie. Certes, l’homme n’a jamais cessé sur un plan global, d’être nomade. Mais toutes les migrations sont devenues des histoires individuelles de course au bonheur ou à la survie. Si l’on excepte bien entendu les déportations et autres bannissements indépendants de la volonté des intéressés, les mouvements de peuples tout entiers sont rarissimes. Car la sédentarisation est devenue la norme, la sécurité. Les nomades sont donc, pour notre société contemporaine, devenus synonymes d’insécurité, d’inconfort, d’étranger, d’inconnu, de peur.

Par leur présence récurrente dans nos débats publics, les Roms nous renvoient à notre propre manière de concevoir notre mode de vie. En démontrant par leur histoire que l’itinérance est un choix de vie non seulement possible mais culturellement consistant, ils obligent à remettre en cause le schéma qui fait du sédentaire la norme et la migration l’exception tolérable pour un mieux. Ce n’est pas un détail ; les Roms posent des questions de migration et d’intégration en sentinelles de tous les autres migrants que chaque être humain peut devenir un jour ou l’autre durant son existence. Ils constituent dès lors bien mieux que l’appendice bohème du débat migratoire : ils en campent la mesure. Si nous parvenons à préserver les droits de tous les Roms, qu’ils soient établis ou de passage, nous serons capables de préserver ceux de l’ensemble des migrants. Car c’est en eux que nous trouvons nos réminiscences et nos raisons de nous attacher à tous les nomades du monde.



Catégories :Articles & humeurs

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1 réponse

  1. Je peux ratifier ton analyse : elle est historique…en le poussant à l’extrême, je suis gêné aux entournures. Le « choix d’un peuple » est le fruit de sa culture : la culture c’est comme le ciment : cela unit et isole par sa force et sa « cohérence » (donc une certaine coercition, vis-à-vis de ses membres)…dans des termes modernes on dira du communautarisme…
    Tu retiens le nomadisme comme valeur : regarde la société « rom » : un patriarcat, des mariages forcés ou arrangés, un refus –en miroir- de l’autre…et, outre une culture en première instance, d’accueil (mais ne touche pas du regard ma fille ! qui est déjà promise par des alliances dont on ne sait l’origine , mais qui ont des racines bien implantées), elle se révèle vite tout aussi exclusive (« la force du Clan c’est le loup et la force du Loup c’est le Clan !).
    Désolé, les « Roms » ne sont pas nos sentinelles, leur «culture de migration » n’a pas tendance à l’universel : c’est leur mode de vie …mais, dans nos sociétés devons-nous prendre en compte concrètement (cela veut dire des Euros, des choix politiques démocratiquement exprimés, au-delà des protestations moralement légitimes des « démocrates autoproclamés ») la communauté ou l’intégration…Je crois que c’est le vrai débat : respect des personnes, refus du communautarisme oui à l’intégration : notre vieille société européennes a aussi des valeurs universelles : ne les cachons-pas !
    N’oublions pas qu’un allogène (pour ne vexer personne) …est d’abord un invité, avant d’être un ayant –droit…et, comme tout invité, il sait qu’il n’est pas un « ayant-droit »…ni + ni -.
    J’assume ces propos, mes propos

    Bernard HALLEUX

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