L’introuvable chemin de Damas

Billet radio pour la Première (RTBF), 28 février 2012  

Chaque fois que je viens dans ce studio pour infliger mes états d’âme, je discute quelques instants le coup avec Marie, qui se trouve là, en régie, de l’autre côté de la vitre et s’occupe de la réalisation du journal. Et depuis quelques mois pendant que vous, Marie-Laure, égrenez l’actualité internationale en décomptant les civils tués en Syrie, Marie me demande si je ne ferais pas un jour un billet sur cette révolte écrasée dans le sang. Eh bien Marie, ce jour est arrivé ! S’il n’arrive qu’aujourd’hui, c’est que ce n’est pas un sujet facile. Comme d’habitude, ce genre de dossiers oppose rapidement les interventionnistes et les légalistes. Ceux qui estiment que le droit d’ingérence humanitaire est une nécessité lorsqu’un gouvernement massacre son propre peuple, et ceux qui estiment qu’il faut privilégier des solutions diplomatiques, régionales et qu’il n’y a pas, par définition, d’intervention d’ingérence humanitaire sans arrière-pensée de nature impérialiste. Ces derniers craignent, comme on a pu le voir avec raison pour la Lybie, qu’une résolution des Nations Unies destinée à protéger des civils se transforme en mandat pour faire tomber un régime.

Certes, personne ne niera que les nations soignent leurs intérêts. Cela doit-il pour autant empêcher toute intervention militaire humanitaire ? Nous sommes à ce point nappés de contingence que plus personne ne peut mettre en avant un grand principe universel sans se voir soupçonner de jouer un intérêt individuel ou stratégique. On en regretterait presque la guerre froide. Ah, la guerre froide, Marie-Laure ! Une époque dont la simplicité manichéenne nous manque aujourd’hui. Tout le monde savait bien que rien n’était désintéressé en Corée, au Vietnam, à Cuba, en Amérique latine, mais au moins c’était clair, lisible. Pas de soupçon possible car le cynisme agissait à peu près en pleine lumière. Nous avions un monde bipolaire où presque tout le monde était le pion d’une des deux grandes puissances sur un échiquier géant. A telle enseigne d’ailleurs qu’à l’issue de cette guerre froide, comme une libération identitaire, tout s’est trouvé permis : chacun pouvait jouer sa partition d’intérêts nationaux, puisque l’équilibre de terreur mutuelle qui faisait office de gendarme avait disparu. Il est remarquable que la guerre du Golfe, les conflits des Balkans, le génocide au Rwanda, pour ne citer que les dossiers incontournables, aient éclaté en quelques années, comme si tout devenait possible et que chacun pouvait profiter d’un monde ouvert et sans gendarme pour jouer sa partition.

Le paradoxe, aujourd’hui, c’est que ceux qui dénonçaient avec bon sens hier le renversement de démocraties sud-américaines au profit de dictatures soutenues par l’Occident sont peut-être les mêmes qui dénoncent aujourd’hui le renversement des dictatures arabes. Les voies de l’anti-impérialisme sont impénétrables… Or, précisément, nous ne sommes plus en guerre froide. Le monde a complètement changé. Bien sûr que les nations gardent leurs intérêts propres ; mais l’Occident, l’Europe en tête, se replie sur son confort individuel et intervient surtout lorsqu’il estime que sa sécurité est en jeu. Ce ne sont plus nos intérêts qui nous font intervenir à l’étranger, mais nos peurs : peur du terrorisme (non dénuée d’arrière-pensées dans le chef des USA en Irak, certes, mais c’est une autre histoire) et depuis peu, peur d’être complice d’un massacre qu’on aurait pu éviter, en écho à Srebrenica ou Kigali. En démocratie, c’est ce qui traumatise l’opinion publique qui compte. Nécessité fait loi. Il est plausible qu’on soit réellement intervenu en Lybie au jour le jour, sans savoir où on allait, poussés seulement par l’urgence et la nécessité d’empêcher le massacre de Benghazi, c’est-à-dire d’éviter l’écho destructeur avec Srebrenica ou Sarajevo, villes martyres abandonnées par l’Europe aux barbares en son cœur. Tel est le seul vrai fil d’après-guerre froide : nous agissons au coup par coup parce que le traumatisme d’avoir laissé des civils se faire massacrer est en train de dépasser le traumatisme d’avoir été dans un camp qui a soutenu des dictatures contre des démocraties.

Mais pour que le traumatisme produise l’intervention via l’émotion, il faut un peu de travail de scène, fût-il le fruit des seules circonstances. Dans ce cadre le « cas » libyen était parfait : des troupes en marche vers une ville assiégée, des intellectuels qui jouent les Hemingway, un régime sans plus aucun soutien, un massacre que chacun peut clairement anticiper… En Syrie, pays situé en plein milieu de la pétaudière que constitue le Proche-Orient, allié pour son malheur à la Russie, le décor est plus accidenté et on cherche toujours la clef. Encore faudrait-il cesser l’hypocrisie : comment croire qu’il était possible d’empêcher le massacre de Benghazi sans aider les rebelles libyens et, de facto, se positionner contre Kadhafi en pariant sur un « après » jamais garanti ? Il est des moments dans la vie où il faut choisir entre deux maux parce que l’un d’entre eux constitue la négation absolue et sans concession de l’humanité, et que le péril qu’il représente est immédiat. C’est ce qu’avait pressenti Churchill lorsque Hitler a attaqué l’URSS, et que, bien que farouche anticommuniste, il avait justifié l’aide en équipement à Staline en déclarant que « si Hitler voulait envahir l’Enfer, je dirais du bien du Diable lui-même ».

Il n’est donc pas forcément impérialiste de prétendre qu’il est impossible de venir en aide à une population civile en révolte sans se heurter aux dirigeants qui l’assassinent, et donc sans aider à torpiller un régime sanguinaire. Car un pouvoir qui torture des enfants ne perd pas seulement son honneur. Il perd aussi toute marge de négociation.



Catégories :Chroniques Radio

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