La crise qui changera notre regard

Humeur, 2 avril 2020

Le confinement offre du temps de réflexion. Beaucoup, dès lors, sont déjà dans le monde « d’après ». Cela pourrait paraître naturellement prématuré au regard des urgences : tous nos efforts, tous nos moyens doivent être focalisés sur le sauvetage des vies d’abord, et sur l’aide à apporter aux acteurs économiques sinistrés par le confinement ensuite – et ils le sont, au nom d’une union sacrée nécessaire, et que j’assume pour ce qui concerne ma formation. Mais cela n’empêche pas de tirer certaines leçons pour plus tard, et de les écrire là, maintenant, alors que nous sommes encore pris dans le tourbillon de cette crise. Car s’il est possible que le monde d’avant reprenne bien vite ses droits, le regard que nous portons sur celui-ci sera considérablement altéré. Peut-être pour un mieux.

Car un jour, une fois nos défunts pleurés, nos malades soignés, notre économie entrepreneuriale et sociale réparée, cette épreuve sera derrière nous. Que restera-t-il alors de positif de cette crise ? Quelques bébés peut-être, une flopée de romans et d’essais de confinement de qualité variable à la rentrée littéraire prochaine, certainement. Mais encore ? Va-t-elle amener un changement de paradigme modifiant sensiblement notre rapport au monde, ou tout va-t-il reprendre « business as usual » dès que ce sera possible ? Il n’est pas encore possible de répondre réellement à cette question. Mais on peut partager ici quelques intuitions, et quelques espoirs.

Ce que cette crise nous rappelle, d’abord, comme le théorisait Nicholas Nassim Taleb dans son Cygne noir, c’est la force de l’imprévisible : malgré tous nos efforts pour programmer, prévoir, anticiper, nous êtres humains restons régulièrement tributaires d’événements surprenants qui nous forcent à revoir notre logiciel. En un certain sens, c’est précieux, car la crise permet de faire réapparaître l’essentiel à la surface. « Les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité, et ils ne voient la nécessité que dans la crise » ; chacun est désormais familier avec cette citation de Jean Monnet qui est loin, hélas, de ne concerner que la seule construction européenne.

Première des leçons : la santé a un coût mais n’a pas de prix. Nous n’étions pas prêts à affronter une telle pandémie. C’est évident. Notre pays n’est pas le seul à avoir été pris au dépourvu, certes, mais ce n’est pas une excuse. Le désinvestissement dans les soins de santé des dernières années est une réalité – et ce désinvestissement ne se mesure pas en comparant des chiffres absolus, comme tentent de le faire certains, mais en regardant les économies réalisées et en les comparant avec la hausse des besoins. La crise montre aussi les étroites limites d’une gestion mondialisée, et c’est bien ce que met en avant la triste pantalonnade des masques. En préférant une gestion de masques sans stock stratégique, mais en flux permanent, nos pays épargnés des épidémies passées se retrouvent victimes de la pénurie, lorsque la crise devient mondiale – partant du scénario, assez étrange a posteriori, qu’on pourrait être frappé par une épidémie virale sans qu’une partie substantielle de la planète ne le soit aussi.

Bien entendu, on peut et on doit demander des comptes aux gouvernants de cette époque, et chacun sait que rendez-vous sera pris à cette fin à l’issue de la crise ; mais convenons aussi que c’est notre société dans son ensemble qui n’a pas vu venir ce tsunami. Si, à l’image de Roselyne Bachelot en France, en 2009, notre pays avait commandé et conservé des masques pour ensuite les détruire parce que la maladie tant redoutée n’était pas arrivée, pourrions-nous jurer qu’une partie de ceux qui reprochent, à juste titre, au gouvernement son imprévoyance ne lui auraient pas alors reproché son gaspillage ? Soyons humbles un instant : je n’en suis pas sûr. Madame Bachelot a dû essuyer des appels à la démission parce qu’elle avait pris un risque ayant coûté aux ressources de l’Etat ; or ce prix était celui de la précaution, et justice lui est aujourd’hui rendue. Et même si lesdits masques n’ont pas servi, ce prix était parfaitement pertinent à payer. La santé est un domaine dans lequel le principe de précaution doit l’emporter sur les économies. Un domaine dans lequel nous ne pouvons plus nous payer le luxe d’être gestionnaires, et dans lequel nous devrons aussi nous montrer  visionnaires. Cela concerne à l’évidence les erreurs des gouvernants passés ; mais cela doit servir d’avertissement pour ceux qui reprendront le flambeau demain.

Deuxième leçon : ce que la crise révèle ou rappelle, tel un cruel produit de contraste, ce sont les inégalités qui structurent notre société, et ce de manière spectaculaire. Inégaux, nous le sommes selon que notre travail fasse de nous les privilégiés du travail à domicile ou que notre travail nous contraigne à être dehors dans un environnement exposé à la maladie. Se retrouvent tout d’un coup qualifiés de « métiers essentiels » des travaux manuels, routiniers, qui étaient déconsidérés depuis des années, et que l’on tente au maximum d’automatiser depuis des lustres. Déconsidérés en rémunération et en conditions de travail, oui, mais convenons-en, souvent déconsidérés tout court. Même si tous les métiers apportent de la richesse à la collectivité, et sont de ce point vue nécessaires (ne serait-ce que par la redistribution de l’impôt), il ne fait pas de doute que voir nos sociétés traiter aussi mal celles et ceux qui sont indispensables à son fonctionnement lorsque tout s’arrête doit être une leçon que nous ne pourrons pas oublier sitôt la crise passée.

Et puis, enfin, il y a les inégalités socioéconomiques dans leur ensemble, qui ne se révèlent pas de manière plus évidente, manifeste que lors d’un confinement qui force chacun à rester chez lui. Car « chez soi », pour beaucoup, est un milieu qu’on préférerait fuir quand cela est possible, par exemple lorsque les tensions familiales sont fortes. Il est à craindre que les violences intrafamiliales augmentent en cette période, et tous les gouvernements ont manifesté leur attention à cette question, pour que les violences envers les plus vulnérables soient prévenues et traitées. Mais confiner chacun chez soi rappelle les inégalités criantes existantes en termes d’accès au logement, singulièrement dans les grandes villes, et plus encore à Bruxelles. Nous ne vivons pas dans les mêmes mondes selon qu’il nous est demandé de nous confiner seul dans une maison avec jardin que à trois, quatre, cinq ou plus dans un appartement modeste. Cette inégalité dans l’habitat est l’une des plus dures à vivre, parce qu’elle conditionne tout le reste du quotidien.

Tous ceux qui font de la politique et aiment ce métier devront donc en tirer des conséquences. Je ne pense pas, personnellement, que cette crise sonnera le glas du libre-échange ou du monde tel que nous le connaissons – et je pense même que ce n’est pas souhaitable. Par contre, il met en exergue les excès d’une mondialisation débridée, et qui a perverti le libre-échange sur ses bases ; pas parce que ce système serait lié à l’origine du virus – les passages de virus entre l’animal et l’homme sont hélas communs dans l’histoire de l’humanité – mais parce que cette crise met en lumière les anomalies et les injustices d’un système où, tout d’un coup, des pays industrialisés se retrouvent dans une compétition féroce pour acquérir du matériel médical, et où dans un grand nombre de pays les plus faibles sont les plus durement frappés faute de pouvoir se soigner. Il est temps de réconcilier libre-échange et Etat-Providence, et de mettre ce qui est le plus précieux en premier plan.

Il ne pourra plus jamais être question « d’économies » en soins de santé. Parlons refinancement, répartition des moyens et réorganisation, d’accord – et n’allons pas faire croire que, comme n’importe quel secteur, tout y serait juste et parfait. Mais ne sacrifions plus jamais des vies sur l’autel du risque. Soyons prêts pour les pandémies à venir, et ne pensons pas – naïvement – que la prochaine n’arrivera pas rapidement.

Il ne pourra plus jamais être question de traiter aussi mal les métiers manuels et dits « peu qualifiés ». Les travaux pénibles méritent une reconnaissance. Pas une prime exceptionnelle tel un « salaire de la peur » occasionnel, mais une valorisation réelle, dans laquelle la collectivité doit jouer sa part, en relevant la quotité exemptée d’impôts et en valorisant leurs rémunérations. L’émancipation sociale doit devenir une priorité. Et cela ne concerne pas seulement un salaire-poche ou un pouvoir d’achat, mais aussi de la simple considération.

Il ne pourra plus être question de ne pas voir la profonde inégalité dans l’accès au logement, fruits de diversité de revenus, de formation mais aussi de discrimination. Mal loger, c’est mal vivre. Nous ne pouvons plus condamner une partie aussi importante de la population à la précarité du milieu de vie.

Enfin, il est permis d’espérer que la plus-value de l’Etat – fédéral en l’occurrence – aura pu être prouvée à l’occasion de cette crise. Alors que les nationalistes scandent depuis des années que « ce que nous faisons nous-mêmes, nous le faisons mieux », il apparaît clair que, lorsqu’il s’agit des intérêts supérieurs de toute communauté, à savoir sauver des vies, l’adage tend à se retourner : « Ce que nous faisons ensemble, nous le faisons mieux ». Les faits sont plus probants que les discours de repli.

Telles sont les conclusions provisoires que je tire de cette crise qui nous met tous à l’épreuve, et que je prendrai sur moi à l’issue de la crise, lorsque réellement nous aurons à dessiner ce monde d’après.



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15 réponses

  1. comme toujours, cher François, tes paroles « raisonnent » comme une musique dont on connaît l’air mais dont on aurait oublié le message..
    « Les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité, et ils ne voient la nécessité que dans la crise » est l’exemple parfait de ceux qui ne peuvent se diriger eux-même.. et j’attends avec espoir tous signes de reconnaissance de la générosité et de la confiance dans des valeurs plus humaines.

  2. ET un élément qui me semble aussi fondamental est le suivant : Quand on arrêtera, au nom du Dieu pognon (pas l’argent qui sert à vivre mais celui qui est engrangé par des financiers sans scrupules) de décentraliser et donc de dépendre de pays comme la chine ou l’inde ou autre. Au lieu d’aller fabriquer là-bas avec le seul but d’ engranger encore plus de bénéfices non pas au profit de tous mais uniquement de certains, relançons nos économies ICI. La pollution mondiale ne fera que diminuer, nous ne serons plus des « demandeurs » et on évitera que cette armée de rapaces, aux méthodes douteuses (les chinois notamment) ne mettent la main sur l’Europe.

  3. Bonjour Monsieur De Smet,

    sauf lecture trop hative de ma part, vous n’avez pas abordé le sujet de la pollution qui est et qui sera de toute évidence l’une des prochaines cause de crise sanitaire (dangereuse pour la santé, pour nos droits politiques, pour la vie future sur terre etc.). Pourtant, ce problème, qui est au carrefour de beaucoup de maux est hautement prévisible et bien que nous n’en payons pas encore le prix, nous en contemplons déjà les effets morbides. Nous ne devons plus nous en détourner car comme vous le dites très justement, « La santé est un domaine dans lequel le principe de précaution doit l’emporter sur les économies.  »

    Bien cordialement,

    Etienne Gaudry

  4. Merci pour ce texte qui condense parfaitement les questions que l’on doit se poser à propos du passé, du présent et du futur de cette crise sanitaire.

  5. Bonjour François de Smet. Pour moi, c’est très simple. Le jour où personne (ou presque) ne s’est choqué de d’apprendre qu’un papa 1 et un papa 2 étaient possibles, alors je me suis dit: toutes les horreurs sont possibles. La perversion de la Cité commence par la perversion des mots (PLATON). Du blanc 1 et du blanc 2 n’existent pas. Je suis très pessimiste pour l’avenir. Ce sera le chaos psychotique.

  6. Une petite pensée sur la gestion de la crise écologique au sortir de cette pandémie?

  7. Avant de penser a l’après la pandemie, et les changements de societé indispensables et que tous preconisent depuis des annees, veillons aux mesures a prendre pour diminuer le nombre de victimes et sanctionner la speculation criminelle; Mr Cuomo, le gouverneur de New York expliquait qu un masque coûtait 70 cents il y a un mois et 7$ aujourd’hui. Ne sezit il pas plus utile que la police federale poursuive le criminels du marche noir plutot que de sanctionner les promeneurs et sportifs hors de leur commune.

  8. Merci Mr Ahn, j’approuve.Bon dimanche!

  9. Bonjour, merci Mr Ahn, j’approuve.Les mesures coercitives sont dignes d’u autre temps!Bon dilanche.

  10. Beau billet d’humeur.
    Juste pour info, N.N.Taleb dénonce à qui veut l’entendre la qualification de l’épidémie comme un cygne noir.
    Pour N.N.Tabled, une telle infection était hautement prévisible.
    https://mothership.sg/2020/04/covid-19-black-swan/

    Bien à vous.

  11. Merci Monsieur De Smet c’est bien de savoir qu’il y a des politiques qui réfléchissent à l’après en fonction de l’intérêt commun et pas en terme de petits gains politiques. Outre l’aspect écologique, incontournable pour l’avenir de l’Humanité, déjà souligné par d’autres intervenants, deux autres points pourraient/devraient retenir votre attention:
    – La maladie de la particratie qui fait que pour désigner les gens à des postes-clés dans nos administrations la carte politique compte plus que la compétence. Cela affaiblit notre capacité de réflexion stratégique et de réaction. J’ai un très bon exemple en tête en ce moment.
    – La nécessité d’une bonne veille stratégique internationale. Cette pandémie démontre une fois de plus que nous vivons dans un monde interconnecté qu’il importe d’analyser en permanence pour pouvoir anticiper nos réactions. Gouverner, c’est prévoir, et pour prévoir il est essentiel d’étudier en permanence les modifications de l’environnement international pour pourvoir agir et réagir au mieux. Or, en Belgique francophone, au niveau du service public en tout cas, aucun organisme ne réalise cette veille stratégique internationale.
    Bonne continuation dans vos réflexions avant l’action!

  12. Votre texte est un premier jet, bien sûr, je relèverai d’autres éléments auxquels nous devrons être attentifs: la justice et le besoin de défendre les libertés des citoyens. Evitons le « tout sécuritaire » et n’oublions pas qu’un état moderne à besoin d’une justice qui fonctionne au risque de se retrouver dans un état autoritaire. Relevons aussi le besoin d’un enseignement basé non pas sur l’excellence (préparer les citoyens à être de bons soldats de la société du profit et du « toujours plus, plus fort, plus loin »?) mais revenir aux valeurs essentielles de bien-être, reconnecter l’homme au vivant, être créatif, avoir une vision critique sur le monde. Mon message est un premier jet aussi.

  13. De beaux discours il y en plein le net en ce moment, et des gens d’accords avecvces beaux discours sont nombreux. Sauront-nous, en plus d’une pensée positive, agir de de façon individuelle et étatique de manière à changer nos habitudes pour ne pas retomber dans les mêmes problèmes!? Quand je vois les queues au Mc Do, je doute…

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