Tintin au pays d’Alzheimer

Billet radio pour la Première (RTBF), 4 octobre 2011  

Il y a actuellement un procès en cours sur la question de savoir si Tintin au Congo est ou non une œuvre raciste, et doit à ce titre se faire interdire ou recouvrir d’un bandeau avertissant le lecteur vierge et innocent de son contenu subversif.

L’air de rien, à des degrés divers, nous sommes entourés de revendications de ce genre visant à adapter les témoignages du passé aux valeurs de notre présent dans le but de ne plus choquer personne. Tenez, prenez ce débat interne à la BBC, qui se demande s’il ne faudrait pas gommer les mentions « avant et après Jésus-Christ » dans ses datations. Ou encore ces citoyens, pétris de bonnes intentions, qui militent pour qu’on rebaptise certains noms de rue qui feraient injure aujourd’hui, comme la rue des colonies.

On peut s’interroger sur la logique inhérente à ce genre de revendications, qui ne pourraient pas être poussées à l’extrême. Devrait-on retirer de la vente les écrits d’Apollinaire, de Sade, voire de certains philosophes antiques parce qu’on y promeut avec de jeunes garçons des actes qu’on qualifierait aujourd’hui sans aucune discussion de pédophiles ? Doit-on interdire les livres sacrés des trois religions monothéistes en raison des apologies diverses et variées du meurtre qui s’y trouvent ? Parce que franchement, si l’idée est de ne heurter personne, si nous devions appliquer à la lettre une censure a posteriori sur les écrits de notre histoire et de notre littérature selon un tel critère, sans doute ne survivraient à l’élagage que quelques psaumes et aventures de Oui-oui.

Le problème avec Tintin au Congo, ce n’est pas son fond raciste et colonialiste ; c’est le fait qu’il incarne le témoignage fixe et intangible d’un monde qui, lui, a changé. Un monde où l’évidence était encore que la domination inhérente aux colonies se justifiait par une œuvre légitime de civilisation. Un monde des années 30 où personne n’est vraiment raciste parce que tout le monde l’est un peu. Un monde dont l’environnement mental et social s’est bâti sur le préjugé racial. Et c’est ça qui est intéressant. Contrairement à l’histoire factuelle, l’évolution des mœurs et des mentalités est très difficile à écrire… et très dérangeante. Les mentalités changent perpétuellement, sous nos yeux, sans même que nous nous en rendions compte. Songeons combien l’opinion courante a évolué en vingt ans sur l’homosexualité, l’avortement, l’euthanasie. Le moindre repas de famille nous montre combien, parfois, des gouffres de sensibilité et d’opinion peuvent s’installer en une génération. Ayons l’humilité de nous demander, sincèrement, si tout ce que nous trouvons normal aujourd’hui le sera pour nos petits-enfants… Rien n’est moins sûr.

C’est une constance, pourtant, que le présent veuille nettoyer le passé avec ses propres valeurs, au point de vouloir en éradiquer les symboles. Mais c’est là une lutte d’arrière-garde. Pire, c’est de l’Alzheimer volontaire. C’est vain et c’est dangereux.

C’est vain car bien malin qui peut prédire l’évolution des mœurs. Gageons qu’un jour, quelqu’un écrira que ce procès de Tintin au Congo était démonstratif d’une société qui ne s’assumait pas comme produit de son passé, et qui tentait naïvement de sanctifier ses valeurs contemporaines comme paroles d’Évangile, coupant sur son passage tout ce qui dépasse.

C’est dangereux car ce n’est pas la sanctification légale et la censure qui donnent corps à nos valeurs, c’est le fait de garder conscience d’où elles viennent – ténèbres incluses. Ce qui crée la tolérance, c’est la conscience que rien n’est donné mais que tout se construit. Triste société que celle qui se lisse en permanence pour ne garder aucun témoignage de son passé, fut-il le plus contestable au regard de ses valeurs actuelles ; car cette société se prive à la fois d’un vaccin et d’un thermomètre.

Moi, l’idée qu’un enfant me demande un jour : « Pourquoi Tintin il parle comme ça aux noirs ? », en lisant Tintin au Congo, ça me plaît. L’idée que mon neveu me demande, « C’est quoi une colonie ? » en passant rue du même nom en revenant du musée de la BD, ça me plaît. Ça permettra une belle discussion, là où une interdiction gagnée au forceps de la frustration devant un tribunal, elle, fera disparaître dans les affres du temps la mémoire de nos colères aussi vite qu’un tweet sur la toile cirée.

Tel est peut-être l’équilibre à trouver. Une société qui reste obnubilée par son passé et ses racines n’avance pas. Mais une société qui choisit volontairement de replier le présent sur le présent, en se choisissant une mémoire de poisson rouge, cette société-là n’a pas d’avenir du tout.



Catégories :Chroniques Radio

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1 réponse

  1. François,
    Ceux qui s’opposent à l’histoire sont parfois pétris de bonnes intentions mais d’autres ne recherchent-ils pas ,peut-être, de la publicité pour eux-mêmes ou une raison d’exister !
    Il est bizarre qu’en Belgique personne ne demande l’abolition de l’histoire de la bataille des Eperons d’Or,la suppression de la Guerre des Gaules par César qui a traumatisé tellement d’élèves….

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