Durban, quand sonna le glas du racisme ordinaire

Billet radio pour la Première (RTBF), 27 septembre 2011 – Ecoutez le podcast

On a beaucoup parlé la semaine dernière de Durban III, la deuxième réunion de suivi de la conférence de Durban contre le racisme de 2001. Il y a polémique parce que le processus onusien a transformé ce programme a priori hyperconsensuel en vaine officine de règlements de comptes – essentiellement vis-à-vis d’Israël. Pourtant, il faut faire l’effort de distinguer la conférence d’origine de son désastreux suivi onusien. Une fois n’est pas coutume, ma chère Marie-Laure, j’ai envie de vous livrer un témoignage. Parce que j’y étais, moi, il y a dix ans, à Durban, en Afrique du Sud, lors de cette fameuse foire d’empoigne qui – signe des temps – s’est clôturée l’avant-veille du 11 septembre.

A priori, quoi de moins risqué qu’une conférence contre le racisme ? Et pourtant… Nous étions venus, nous Occidentaux, avec toute notre bonne volonté, munis de législations antiracistes qui devaient faire de nous les bons élèves devant le monde entier. Nous étions gonflés à bloc, nourris de bonnes intentions construites sur un demi-siècle de société prospère, sur la culpabilisation européenne de la Shoah, sur l’accueil de notre migration de travail, et sur la pénalisation morale de nos extrêmes droites… Et nous nous sommes retrouvés, à ma grande surprise, face à une clameur, une accumulation de colères, un tsunami de reproches porté par un très grand nombre de pays et qui avaient enfin trouvé le lieu d’une revanche. Brutalement les pays du Nord se sont aperçus que, pour les pays du Sud, le racisme, ce n’était pas refuser un arabe aux portes d’une discothèque, discriminer un noir à l’embauche ou diffuser un tract antisémite ; le racisme, pour ces pays, c’est la qualification de ce qu’ils subissent depuis des siècles, c’est le mot moderne pour désigner la colonisation, l’esclavage, l’impérialisme. La demande de cette reconnaissance de ces fléaux passés était si forte qu’elle nous a tous décontenancés. Nous qui étions venus avec des valises remplies de lois Moureaux, de testings en boîte de nuit et d’autocollants « touche pas à mon pote », nous nous retrouvions mis en demeure par des demandes d’excuses pour le colonialisme, de compensations financières pour l’esclavage. En cette grand-messe annoncée du politiquement correct, deux mondes s’affrontaient avec une rare violence.

Et c’est là que j’ai compris que si le racisme, c’est la négation de l’autre, l’antiracisme, par définition, est souvent une revendication de reconnaissance. Comment, dès lors, est-il possible de traiter de ces questions d’un point de vue international, alors que l’identité est tellement liée à l’intimité des hommes et à la complexité de nos sociétés ? Parler de lutte contre le racisme, en fait, est très ardu car c’est réveiller toutes les frustrations qui viennent se jeter sur le concept comme explication de tout ce qui va mal. Car si ça va mal, bien sûr, c’est toujours de la faute de l’autre qui ne vous aime pas (au mieux) ou qui souhaite vous envahir ou vous assimiler (au pire).

Alors, au retour, en Europe, cela fait réfléchir sur nos certitudes héritées des années 80. L’antiracisme est un monde en crise parce que le modèle des calicots moraux « le racisme c’est mal, ce n’est pas une opinion mais un délit » n’est plus adapté à une réalité dont il manque les nuances. Aujourd’hui, les gens s’identifient moins en fonction de leur couleur de peau que de leurs croyances et de leurs valeurs. Il n’est plus possible de traiter du racisme sans traiter des valeurs, des cultures, du religieux et sans déterminer quelle est la place qu’on donne à ces notions en société. Le monde antiraciste a désespérément tenté de maintenir ces conflits hors de sa bulle, notamment en fuyant comme la peste la notion de laïcité, et se fait pourtant peu à peu rattraper par des exigences de positionnement sur le fait religieux qu’il ne pourra bientôt plus éluder du tout. Parce que c’est là, dans les valeurs, que se posent les questions de ce qui définit une identité, individuelle et collective, et que se joue la haine ou l’acceptation de celle-ci.

Les lois antiracistes sont nécessaires, bien entendu. Mais leur étendard peut être trompeur si on s’y réfugie et qu’on refuse d’entrer sur ce qui fonde nos valeurs comme société. Il y a des comportements à proscrire pénalement, il suffit de les punir, tout se réglera, point barre : tel est toujours le postulat d’une grande partie du monde antiraciste aujourd’hui. Or la vérité, c’est que tant le racisme que les revendications identitaires ne prennent pas leurs sources dans des positionnement moraux, mais dans les conditions socio-économiques des protagonistes : la précarité alimente directement les peurs et la construction identitaire. Si les pays du Sud n’étaient pas des pays pauvres, leurs demandes de reconnaissance à Durban ne se seraient pas traduites par des critères moraux tels que le racisme passé, qui explique selon eux, à tort ou à raison, leur pauvreté d’aujourd’hui. Et si tout le monde en Europe disposait d’un emploi viable et d’un logement décent, beaucoup moins de gens auraient de temps et de frustration à perdre dans des discours populistes promouvant la haine de l’autre, ou chez des prédicateurs promettant de la dignité et des lendemains qui chantent à ceux qui observeront la loi de Dieu.

Durban a sonné le glas du racisme simple, celui qui pouvait se régler par la loi et l’admonestation. Si le secteur antiraciste est en crise depuis dix ans au point que sa légitimité soit régulièrement attaquée, c’est parce que, malgré son apparent confort déresponsabilisant, la loi ne suffit pas. Elle peut indiquer les lignes que la société se donne, elle peut prescrire des comportements… mais elle ne résout rien. Ce qui produit le racisme et les replis identitaires, c’est le manque d’horizon des deuxième et troisième générations qui se construisent des refuges identitaires et de dignité avec les valeurs dont ils disposent – notamment les valeurs religieuses. Ce qui nourrit le racisme et les replis identitaires, ce sont les ghettos urbains, culturels, l’absence de mixité sociale. Ce qui nourrit le racisme et les replis identitaires, c’est le flou que la société entretient par lâcheté sur sa vision des valeurs, en ce compris les liens entre État et religions. Et surtout, ce qui nourrit le racisme et le repli identitaire, c’est l’absence de connaissance de l’autre.

La chercheuse Leïla El Bachiri, interviewée sur sa thèse sur les discours islamiques fondamentalistes concernant la femme, à la question de savoir quelle mesure elle prônerait, ne parle elle ni de lois ni de contrôle : elle évoque des cours de pensée humaine, de philosophie et de religion dans les écoles. Ce genre de mesure de bon sens serait bien plus utile à la lutte contre le racisme que tous les gargarismes moraux sur la diversité et toutes les assises sur l’interculturalité passées, présentes et à venir réunies.

 

Sur le même sujet:

Des assises et des résignations



Catégories :Chroniques Radio

Tags:, , , ,

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s