La démocratie est une allumeuse et une travestie

Billet radio pour la Première (RTBF), 22 novembre 2011 

Sale temps pour la démocratie. Rarement on n’a senti en temps de paix une telle remise en cause.

Par le haut, d’abord : en Italie et en Grèce, des gouvernements dits de techniciens ont pris le relais de gouvernements ayant échoué à combattre la crise, ou ne portant en tout cas plus assez de crédit pour garder la confiance des instances internationales.

Par le bas, ensuite : de nombreux citoyens clament leur préoccupation de cette carence démocratique. Les indignés et autres G1000 nous démontrent que l’appétit pour d’autres formes de participation est bien réel. Même si ces démarches-là n’aboutiront sans doute qu’à de jolis catalogues quadrichromés de bonnes intentions, elles ont le mérite d’incarner un symptôme : il y a quelque chose de pourri au royaume de la démocratie représentative, qui la rend inopérante face aux marchés, à la mondialisation, aux intérêts financiers.

Pourtant, l’ode incantatoire à la démocratie et l’indignation face aux gouvernements techniques se devraient d’être davantage réfléchies. La démocratie n’est pas le synonyme automatique de gestion saine, pas plus que les gouvernements techniques ne sont des synonymes automatiques de dictature. Le gouvernement De Gaulle de la Libération était un gouvernement de techniciens, alors que Hitler, lui, était arrivé au pouvoir en 1933 par les urnes. Tout est relatif. Si Dieu est mort, alors soyons cohérents : les certitudes systémiques le sont aussi. Toutes.

Il faut donc faire l’effort de nous poser une question difficile : notre regard sur ce qu’on peut attendre de la démocratie est-il le bon ? Et si c’est nous qui, pétris de certitudes, lui en avions demandé trop ? Et si cette impuissance de la démocratie dont nous nous plaignons tant n’était pas de l’ordre de l’évolution mais de celui de la révélation ?

On pleure à gros bouillons l’impuissance de nos hommes politiques, leur faiblesse face aux intérêts financiers du monde. On a à maints égards raison. Encore faut-il se souvenir que cette dépendance a été décidée… démocratiquement : si les marchés, comme on dit, ont tant de poids sur nos politiques nationales, c’est parce que tous les gouvernements occidentaux depuis les années 70 ont voté des budgets en déficit et ainsi alimenté la dette. Nous nous sommes démocratiquement mis à la merci des marchés, qui n’ont pas d’existence comme entité, mais sont le simple reflet de millions d’intérêts individuels. La bonne nouvelle, c’est que nos gouvernements peuvent choisir de se dégager de cette contrainte en faisant le chemin inverse et en se désendettant. Exercice difficile car insoluble sans faire prévaloir l’intérêt général sur les intérêts particuliers. Et les électeurs, eux, votent en intérêts particuliers.

Le drame de la démocratie, c’est que les compétences nécessaires pour gouverner ne sont pas les mêmes que celles qui permettent d’arriver au pouvoir. Pour parvenir au pouvoir il faut flatter, diviser, jouer un électorat contre l’autre, promettre. Pour gouverner convenablement il faut penser à l’intérêt général, renier ses promesses, arbitrer, penser à la prochaine génération et non à la prochaine élection. Or, nous vivons en démocratie comme s’il était naturel que ces compétences coexistent chez les mêmes individus – ce qui n’est pas impossible, certes, mais relève de l’exception. Le modèle le plus abouti d’homme d’État est celui qui est né dans un camp, mais a dû pour s’élever trahir les siens au bénéfice de tout son peuple. Les vrais hommes d’État finissent normalement sur la croix. C’est à cela qu’on les reconnaît.

La grande fiction, c’est que la démocratie sert à donner le pouvoir au peuple. Et si l’avantage de la démocratie, ce n’était pas de donner le pouvoir au peuple, mais simplement de faire en sorte que ce ne soient pas toujours les mêmes qui occupent le pouvoir ? Et si le vrai leurre, c’est d’avoir fait croire si longtemps qu’il était possible de gouverner les gens comme ils le veulent, alors que la volonté du peuple en démocratie ne se cristallise jamais spontanément, mais uniquement lorsqu’on la sollicite, le temps d’un scrutin ? Et si la démocratie était perpétuellement condamnée à décevoir les espoirs qu’elle fait naître, comme la dernière des allumeuses ?

Pas de malentendu, néanmoins : la démocratie est et reste notre bien le plus précieux. Pas parce qu’elle nous offrirait magiquement le gouvernement du peuple par le peuple ; mais parce qu’elle nous protège de l’autoritarisme et de la dictature en nous garantissant que le pouvoir change de main. Car la seule véritable leçon politique, en ce bas monde, c’est qu’il n’est nul homme, nul parti qui ne reste indéfiniment au pouvoir sans finir par en abuser. Si la démocratie est précieuse, donc, ce n’est peut-être pas pour les raisons que l’on pense. La meilleure chance de la préserver, c’est de se rendre compte de ce qu’on peut réellement en attendre et de ce qu’il n’est pas possible d’en espérer.

Ce n’est pas la démocratie qui est en crise. C’est notre insouciance d’enfant qui est en deuil.



Catégories :Chroniques Radio

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2 réponses

  1. …justement, en Belgique on a l’impression que le pouvoir ne change pas vraiment de main. Le scrutin proportionnel et l’obligation à l’infini de devoir trouver des compromis sur tout et n’importe quoi font que dans ce pays ce sont de toutes les façons toujours les mêmes (fils de) présidents de parti qui ont et gardent le pouvoir.

  2. François

    Votre billet m’a plongé dans un melting-pot intellectuel que je ne saurai définir..,
    Lire sous votre plume les termes « révélation », « finir sur la Croix » me renvoie à des références chrétiennes : cela ne me gêne pas.

    Par contre, je crois « aux systèmes » qui sont d’abord l’émanation et la structuration d’une idéologie (donc de valeurs, d’idées,) puis la concrétisation de celle-ci.

    Hessel, le grand prêtre des « indignés » et autre G1000 (je cite) ne dit rien d’autre, dans ses commentaires : l’indignation seule débouche sur le Néant et les choix en 1940 étaient plus « faciles idéologiquement » …même si physiquement c’était bien plus risqué que d’affronter la police de Madrid (en 2011) ou de Bruxelles !
    Depuis, 1968 (et 89 = chute du « Mur ») : il n’y a plus d’idéologie….Dieu est mort, le Grand Soir était une imposture, etc.

    Friedman, Reagan et Thatcher ont gagné aujourd’hui.

    Nos sociétés occidentales se sont enfoncées dans le confort, la critique passive, l’individualisme commode : sans agressivité =on aime tout le monde sauf ces politiciens qui ne font pas leur boulot, on rêve d’une vie sans risque (la science est là), etc.
    .

    C’est ce que j’appellerais la génération PUT (Pick Use and Throw = Prend, Utilise puis Jette).

    Ce n’est pas de l’égoïsme mais de l’égocentrisme : la génération « PUT » vit en tribu élective, opportuniste (= qui dépend des circonstances), temporaire.
    Vu la déstructuration de la cellule familiale, l’affadissement ou l’effondrement, des structures sociales intermédiaires (syndicat/habitat/parti/nation/milieu de travail/etc…) on recompose son noyau social avec ses amis, ses compagnons de travail, ses voisins, etc. , comme on compose son menu au resto « Libre Service » : on partage une connivence ponctuelle.
    C’est du court terme : vite fait, bien fait…et demain, on passe à autre chose, selon les circonstances .

    Ce n’est pas un jugement moral mais un constat.

    Vous, comme moi nous chérissons la Démocratie (sans adjectif ni complément d’objet))
    Votre accroche (« allumeuse ou travestie ») est loin de ma qualification de « vieille Grand-mère »…un effet de style.

    Oui, nous avons perdu notre insouciance d’enfant (peut-être aussi parce que nous avons eu une enfance heureuse), mais il ne faut désespérer : c’est l’engagement à long terme (la durée est un exercice et une valeur démonétarisés aujourd’hui), la multiplicité des espaces d’engagements, l’acceptation d’une certaine hiérarchisation qui aideront à défendre notre amie commune : la démocratie.

    Bernard Halleux

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