Sierre: « Laisser l’émotion au champ privé »

Laurence Dardenne –  La Libre Belgique, 22/03/2012

Après cette grande médiatisation, le moment est venu de permettre aux proches de faire leur deuil. Un processus normal pour pouvoir passer à autre chose, selon le philosophe François De Smet.

Nous venons de traverser une phase de communion nationale. Où en sommes-nous à présent ?

Je pense que nous arrivons au bout du plus gros de l’émotion liée à cet événement. Nous sommes dans un processus de deuil qui me paraît normal. Cela ne me choque pas outre mesure que l’on ait « passé » une semaine sur cet événement, vu le nombre de victimes et le fait qu’il s’agit principalement d’enfants. Non seulement nous avons tous des enfants ou du moins nous en connaissons tous, mais en plus, les enfants c’est la racine de la société, c’est l’adulte avant qu’il soit déterminé, catégorisé; c’est tous les possibles éventuels que cette personne va devenir Donc, cela nous touche pour différentes raisons. Faire un deuil collectif me semble logique, mais je pense que tout cela va s’estomper et puis disparaître tout simplement parce que, aussi dramatique soit-il, ce n’est qu’un accident. Il y a beaucoup de chagrin, certes, mais il est en quelque sorte « pur ».

Quelle est la particularité de ce drame par rapport à d’autres ayant également entraîné la mort d’enfants ?

Ici, il n’y a pas de colère, si ce n’est contre la vie elle-même. Il n’y a, a priori, pas de peur. Ce n’est pas un deuil aussi compliqué que lors d’affaires criminelles, polémiques comme on a pu en vivre où il faut à tout prix chercher un coupable ou un dysfonctionnement. L’affaire Dutroux ou la tuerie de Liège sont des deuils beaucoup plus difficiles parce qu’il y a des questions de société qui sont posées. Ici, bien que ce soit dramatique et même s’il y a un peu de polémique, cela reste finalement un accident de la route. Il ne faut pas essayer d’y trouver un sens et faire en sorte que cela ne se reproduise plus. Je pense donc que dans une ou deux semaines, on ne parlera plus de ce drame, ou en tout cas plus de la même manière. On passera rapidement à autre chose parce que l’actualité fait aussi qu’un clou chasse l’autre

Et de fait, il y a déjà eu Toulouse… Quelle est encore la valeur de ces minutes de silence qui se multiplient ?

Il n’y a quand même pas des accidents impliquant un tel nombre de jeunes victimes tous les jours Cela dit, il faut se méfier de l’effet de loupe. Comme ici, il y a eu grand nombre de jeunes victimes en une seule fois, on finirait par oublier que, tout au long de l’année, à petites doses, il y a aussi une hécatombe sur les routes, qui reste silencieuse. Le bilan de l’accident d’autocar est équivalent au nombre de morts sur les routes belges en quinze jours. Et on continue à avoir les mêmes comportements au volant, comme si le déclic ne se faisait pas

Comment qualifier l’émotion marquée par la population : est-elle réelle et profonde ou amplifiée par la couverture médiatique ?

Je suis persuadé qu’il y a une émotion réelle mais, comme d’habitude, les médias, qui ont un pouvoir terrible, la reflètent et peuvent ajouter de l’émotion à l’émotion, en créer en décidant d’orienter un reportage ou un article selon un angle de vue précis; livrer des détails qui poussent à avoir une empathie nouvelle.

Avec ces quelques jours de recul, que pensez-vous du traitement médiatique ?

Globalement, je trouve que les médias ont relativement bien « joué le jeu ». A part la diffusion de photos d’enfants dans certains d’entre eux, il n’y a pas eu de gros dérapages tout simplement parce qu’ils se contrôlent aussi les uns les autres. Il n’y a pas véritablement eu de surenchère autour de ce drame. Et les médias ont été particulièrement rapides à réagir sur leurs propres critiques. Très vite, ils se sont posé la question de savoir s’ils n’en faisaient pas trop. C’est un job difficile car il faut à la fois trouver le juste ton, ne pas être en retard par rapport à l’émotion et ne pas en faire trop pour ne pas en remettre une couche. L’équilibre n’est pas facile à trouver.

Et les politiques ?

Ils ont peut-être inconsciemment eu un peu peur de ne pas être à la hauteur de l’émotion ressentie par l’opinion publique. Ils ont donc préféré rester en retrait.

La retransmission en direct, mercredi, était-elle nécessaire ?

Je pense que oui, elle l’était. C’est le genre de moment qu’il est important de poser; cela permet de faire un deuil et de passer à autre chose. Mais maintenant, il faut laisser l’émotion au champ privé et aux proches des victimes pour qu’ils puissent faire leur deuil. Je trouve bien qu’à un moment donné, la collectivité et l’Etat s’y associent et se réunissent autour de ce qui fait consensus, à savoir la préservation de la vie. Mais maintenant, c’est peut-être le moment de commencer un débat sur la sécurité des routes.



Catégories :Interventions & presse

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