Entre deux minutes de silence

Billet radio pour la Première (RTBF), 20 mars 2012 – Ecoutez le podcast

Vendredi dernier, à 11h, toute la Belgique se figeait durant une minute en hommage aux 28 victimes, dont 22 enfants, d’un accident brutal sous un tunnel suisse.

Ce mardi matin, à 11h, c’est une autre minute de silence qui a été respectée en France en hommage aux sept victimes, dont trois enfants d’une école juive, d’un tueur fou qui sévit depuis une semaine dans la région de Toulouse.

C’est très long, finalement, une minute, lorsqu’on ne peut rien en faire d’autre que méditer. C’est long lorsqu’on se résout à être une statue au milieu d’autres statues, en hommage à ceux qui, eux, ne reprendront plus leur marche. Concernant le drame de Sierre, nous sommes encore dans une phase de communion et d’émotion. Le choc est massif par son nombre de victimes, par son contexte vacancier, par sa cause sans doute anodine – quelques probables secondes d’inattention. Mais surtout, nous communions parce que les premières victimes sont des enfants. Cela nous touche parce que beaucoup d’entre nous ont des enfants, certes, mais aussi parce chacun de nous en a été un. L’enfant n’est pas déterminé ni catégorisé, il condense encore en lui tous les possibles de sa vie, de ses choix, de ses rencontres. C’est le sentier avant les premiers carrefours, c’est la réminiscence de l’adulte que nous sommes et de tous ceux que nous aurions pu être. C’est un deuil douloureux, insupportable que celui d’un enfant, non seulement à cause de sa fragilité ou de son innocence, mais aussi parce que c’est l’avenir qui se fracasse, et avec lui nos espoirs, nos promesses de vies nouvelles.

Dans leur douleur, toutefois, les proches des victimes pourront au moins se dire qu’il s’agit d’un accident. Dans l’émotion de Sierre, le chagrin est énorme, solidaire, mais il est exempt de colère – si ce n’est contre la vie elle-même. Les parents de Lommel et d’Heverlee n’ont pas à se dire qu’on a voulu tuer leurs enfants.

Car dans l’autre minute, celle de Toulouse, il y a en revanche cette peur séculaire et cette colère sourde qui respirent dans les interstices d’un silence lourd et épais : les émotions d’un hommage aux victimes d’un crime. On dit qu’il n’y a pas de pire douleur que de perdre un enfant. Peut-être que si, finalement : celle d’avoir vu son enfant mourir par la volonté d’un autre être humain. Affronter la fatalité est déjà une épreuve terrible ; mais affronter le crime, c’est l’ajout de la terreur à la douleur, de l’indigne à l’insupportable.

Car à Toulouse, il n’y a pas de chargement d’un DVD. Pas de mur en béton à 90°. Il y a crime, et le criminel est intelligence. Il est intention, rancœur, planification. Il est volonté de destruction de l’autre. Il est aussi négation de sa propre humanité. Qu’a fait le tueur de Toulouse durant cette fameuse minute, ce matin à 11h ? J’aimerais bien qu’on songe à lui poser la question, lorsqu’on l’aura arrêté. A-t-il pensé à l’enfant qu’il a été ? A-t-il profité de cette minute pour s’immerger dans ses choix d’adolescent et d’adulte ? A-t-il refait mentalement la route qui l’a amené à se retrouver un matin dans une cour d’école à tirer sur des enfants de 4 et 5 ans ? Où cet homme a-t-il trouvé un sentiment de puissance et une haine l’autorisant à priver d’autres êtres humains de l’éventail de leurs vies possibles ?

Non, sans doute ne s’est-il pas posé ces questions. Car cet homme, quel qu’il soit, a fait en lui un travail de déshumanisation approfondi qui l’empêche de voir des enfants là où vous et moi en voyons. Nous savons que l’être humain est capable de telles abstractions, car elles seules permettent d’accomplir l’horreur de sang-froid. Tout est dans les mots : les mots qu’on se raconte, mais aussi les ordres qu’on exécute. Ce ne sont pas des enfants, mais des cibles. Tout comme lorsqu’on n’exterminait pas les Juifs dans les camps, mais qu’on y accomplissait une « solution finale ». Tout comme lorsqu’on ne commettait pas de génocide au Rwanda, mais qu’on allait au « travail »… Le détachement de l’humain par lui-même le rend capable de tout.

C’est pour cela qu’il faut pouvoir prendre le temps de s’arrêter sur l’émotion, prendre le temps de mettre des noms sur les choses et les actes. Et donc, au-delà des quelques surenchères ou excès médiatiques ou politiques, c’est paradoxalement dans ces moments qu’un pays nous rappelle à quoi il peut réellement servir : à exprimer des valeurs derrière les émotions, à rappeler ce qui devrait faire consensus et le sacraliser au-delà des clivages – le respect de la vie, la protection des enfants. Car c’est lorsque nous ne prendrons plus le temps de nommer les choses par leur nom, lorsque l’horreur nous aura pris sous la coupe de sa routine, lorsque nos capacités d’émotions nous auront abandonnés, c’est alors que pour notre malheur nous serons devenus des hommes incapables de ne voir dans un enfant, tout simplement, qu’un enfant.



Catégories :Chroniques Radio

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2 réponses

  1. Merci pour les mots que vous avez trouvé.

  2. François,

    Je ne peux partager votre catégorisation (une déformation professionnelle de philosophe, sans doute)…
    Morts par imprudence,
    Morts par intention
    Morts par hasard

    On peut multiplier ces catégories : elles n’ont aucune importance.

    Seules, la douleur et l’absence de l’enfant pour ses proches importent.

    Le père d’un enfant décédé par « hasard » sur la route nous l’a rappelé (cf débat RTBF du Dimanche) : la mort est injuste…d’autant plus quand il s’agit d’un enfant, d’une espérance, d’un innocent… Chaque mois, en Belgique, près de 15 enfants meurent sur la route …(et de faim en Afrique ils se comptent par milliers…).

    Quelque soit la source, il n’existe pas de « doloromètre » pour mesurer la souffrance affective.

    Que l’auteur soit un alcoolique, un « fou », ou la fatalité : la douleur est la même…
    Dans nos sociétés rationnelles, il nous faut « expliquer » ou « trouver une explication ».
    J’ajoute : « dans nos sociétés de l’immédiateté », il faut faire vite et simple et (médiatiquement ) visible
    Une louche d’émotion, des logorrhées sur des hypothèses par des « spécialistes », une « grand Messe » cathodique, le tout saupoudré de « micro- trottoir » dont la fatuité et le niveau « zéro » des questions est à l’exacte hauteur de réponses, et la faute est imputable à ceux qu’on appelle des journalistes…et à leurs employeurs.

    Faire silence, me semble le meilleur soutien aux familles et les accompagner lors d’une « célébration solennelle », unique et « rassembleuse».

    Après, viendra le temps des analyses, des débats et, comme à chaque drame, un petit pas en avant, dans la prévention, la prévenance d’autres drames pourra être fait.

    Mais n’oublions pas que la vie est intimement, essentiellement chevillée à la mort …
    (Il faudrait une éducation à la « mort »…qui, dans nos sociétés, est écartée, minimalisée, réduite à un « il n’y a rien à voir ! »)…sauf quand elle prend des proportions médiatique…l’effet de loupe !

    En vous suivant, vu depuis Sirius, la mort des enfants de Toulouse (qui réunit les conditions d’un crime raciste anti-juif) est « explicable » :
    Je vous cite :
    « Car cet homme, quel qu’il soit, a fait en lui un travail de deshumanisation approfondi qui l’empêche de voir des enfants là où vous et moi en voyons. Nous savons que l’être humain est capable de telles abstractions, car elles seules permettent d’accomplir l’horreur de sang-froid ».

    Je vous dis : « Non ». L’histoire nous a appris que les plus grands tortionnaires étaient de petits fonctionnaires, faisant leur boulot, (parfois, souvent,..) sans haine…et faisaient sauter sur leur genoux leurs enfants (identiques à ceux qu’ils avaient envoyés à la mort)…

    Même si l’intention est essentielle, sur le plan juridique, sur le plan moral, elle est sans relevance.

    Alors, faisons silence…

    Bernard HALLEUX

    Nota : ma compassion va à ceux qui souffrent de la perte d’un enfant…en toute humanité.

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