Y a-t-il une vie après le pouvoir d’achat ?

Billet radio pour la Première (RTBF), 13 mars 2012 – Ecoutez le podcast

Qu’ils étaient beaux, l’autre jour, en ce timide printemps, à venir nous présenter cet ajustement budgétaire de deux milliards. Qu’ils étaient fiers de nous dire que ce sera indolore pour le citoyen. Qu’il est devenu doux à nos oreilles, ce vocable de crise déclinant la liste de ce qu’on est parvenus à éviter : non, rassurons-nous, on ne touchera pas au pouvoir d’achat, ni aux salaires ni aux pensions. Un peu comme un médecin qui vous présenterait un traitement en vous disant qu’il ne vous amputera ni la jambe gauche, ni la jambe droite. Chouette alors. Sûr que présenté comme ça, vous prenez toutes les pilules qu’on vous donne et que l’augmentation de 10 cents sur le paquet de cigarettes semble d’un coup très acceptable. Crise oblige, nous sommes entrés depuis déjà quelques années sous l’égide d’un nouveau mantra, le fameux « Estimez-vous heureux, ç’aurait pu être pire ». Gageons qu’on nous le servira encore un moment.

Bon d’accord, c’est facile : oui, il fallait le faire, cet ajustement, et si c’est indolore après tout, tant mieux. Ne soyons pas hypocrites. Ce qui frappe ce sont les éléments de langage, un rien infantilisants, symptômes d’une époque désenchantée où les citoyens sont d’abord des consommateurs. Rendez-vous compte : tout va bien parce qu’on nous garantit notre pouvoir d’achat ! Curieux comme notre classe politique nous donne l’impression de s’excuser davantage que de proposer. Curieux d’avoir cette impression que l’on gère mais non que l’on construit. En fait, crise ou pas, nous affrontons les tiraillements des vieilles démocraties, celles qui n’ont plus de conflit guerrier majeur à craindre ou à affronter, celles qui ont dopé aux hormones la consommation et l’Etat-providence comme les mamelles du contrat social moderne au point d’avoir bâti leur confort relatif sur le dos de leurs enfants par la grâce de la dette publique. En temps de paix garantie, après deux-trois générations, le seul bonheur devient individuel et familial, la seule promesse durable est celle du bien-être, du cocon familial et de l’emploi épanoui.

Au fond, le problème du contrat social, c’est qu’il est devenu froid. On ne nous demande plus rien. Le langage politique moderne vise des consommateurs, non plus des citoyens. Depuis quatre ans, en particulier, on dirait qu’il n’y a plus que deux choses qui motivent l’action politique dans ce pays : le nationalisme flamand et le pouvoir d’achat – et encore, sans doute pourrait-on classer ce nationalisme de nouveaux riches sauce N-VA dans la catégorie « pouvoir d’achat ». Vous me direz que la politique, c’est un jeu d’offre et de demande, et que les élus ne font que relayer les demandes de la population, de ce qu’ils estiment être l’intérêt général… Eh bien non, pas obligatoirement ! Les politiques peuvent aussi inspirer, prendre des risques, susciter l’envie, nous emmener vers d’autres horizons, et pas seulement nous permettre de brouter l’herbe de la prairie et la refaire pousser après la canicule. Il fut un temps où les citoyens ne se résumaient pas à leur pouvoir d’achat. Il fut un temps où des hommes politiques savaient nous galvaniser autour d’enjeux de société forts. Evidemment, c’était aussi des temps plus troublés, où nos démocraties géraient des colonies, affrontaient des guerres, éprouvaient des batailles sociales sans précédent. Comme le dirait Nietzsche, le repli vers le confort privé nous préserve du danger mais nous prive de grandeur. Certains ont eu des Churchill à une tribune promettant du sang, des sueurs et des larmes ; nous avons des ministres sur un plateau télé se félicitant de préserver notre pouvoir d’achat. Ce n’est pas une question de personnes, mais d’époque.

Il y a donc quelque chose d’un peu triste, un peu plombant dans l’image d’Elio, arborant son nœud de papillon couleur gris crépusculaire, se réjouissant d’avoir sauvegardé le pouvoir d’achat. Sans doute avons-nous ce que nous méritons ; gérer ce pays si compliqué demande tant d’énergie qu’on ne peut même plus nous faire rêver autrement qu’en sauvant nos petits bas-de-laine. Je plains parfois ces hommes et femmes politiques gestionnaires de colonnes recettes et dépenses, dirigeants d’un pays dont le gouvernement devient une grande administration dispensatrice de centimes additionnels en plus ou en moins, à gauche ou à droite. Eux aussi, j’en suis sûr, aimeraient s’occuper d’enjeux plus grands, se rêver aux Nations unies plutôt qu’au Lambermont, là où ils manieraient d’autres outils que la râpe à fromage. De ce point de vue leur métier est un sacerdoce, et leur impuissance relative le triste reflet de notre propre enfermement.

Car c’est peut-être bien là que la démocratie change de forme, et que la relève des institutions essoufflées peut se porter. Peut-être ne devrions-nous plus attendre du politique de construire notre avenir car, aussi nécessaire soit-il, il est condamné à se transformer en froide administration gestionnaire de nos libertés civiles ou pécuniaires. Peut-être assistons-nous simplement à la fin du politique comme force de mouvement, et que c’est à d’autres agents d’assumer le dynamisme et la représentation de la société. Peut-être que l’alternative de mouvement réside dans l’expression de choses simples par des gens simples : les créateurs d’entreprises, les créateurs d’art, les enseignants, tous ceux qui ont une parole de création et de transmission. Sans ambition de pouvoir, mais sans résignation.

Et si j’ai tort ? Qu’a cela ne tienne. Nous pourrons toujours rester dans la ligne, suivre ces horizons sans projet où nos leaders nous mènent. Ce n’est pas si inconfortable, le troupeau. On est sûrs de ne jamais y être seul. Il y aura du football et du pouvoir d’achat. Et on aura toujours le loisir de se dire, comme Brel, qu’il est toujours plus humiliant d’être suivi que suivant.



Catégories :Chroniques Radio

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