Au Royaume des planqués, les livrets d’épargne sont rois

Billet radio pour la Première (RTBF), 14 mai  2013 – Ecoutez le podcast

cochons-53Il arrive que l’esprit du temps tienne en quelques chiffres.

Premier chiffre : 242 milliards d’euros. Telle est la somme invraisemblable qui repose sur les comptes d’épargne en Belgique. Si on a la curiosité de diviser ce chiffre par dix millions de Belges, ça nous fait tout de même une moyenne de 24.000 € par personne. Si, comme moi, vous avez l’impression de connaître davantage d’individus en-dessous des 24.000 qu’au-dessus, sachez que vous faites partie de la mauvaise moyenne. De toute façon, bonne chance pour aborder le sujet : l’argent qu’on gagne, l’argent qu’on thésaurise est et restera le dernier tabou des Belges. Mais lorsque sortent ces chiffres, comme la semaine dernière, se pose logiquement la question de la manière dont cet argent pourrait être mobilisé et utilisé. C’est vrai que de l’argent fixe, ça n’arrange personne : ni l’Etat, qui se ponctionne lorsque l’argent circule par la TVA, l’IPP, l’ISOC, etc., ni les entreprises, ni même les particuliers, à qui il ne rapporte rien. Notre système monétaire ne peut tenir que si l’argent circule, se prête, s’investit, car il se base sur ce curieux mécanisme intellectuel et psychologique qu’on appelle la confiance. Pourtant, si un ministre des finances frais émoulu suggère, fut-ce avec des pincettes grandes comme des échasses, de taxer ces fonds immobiles en supprimant l’exonération dont ils font l’objet, c’est le drame : les autres partis s’élèvent et enterrent en chœur la présomptueuse suggestion. Dame ! C’est qu’il ne faudrait pas toucher au bas-de-laine des Belges. Non pas que le citoyen n’espère quoi que ce soit encore comme rendement sérieux d’un placement qui se fait rattraper par l’inflation ; c’est juste qu’il utilise son compte épargne comme un matelas, un coffre où stocker ses liquidités en des temps incertains où le monde de dehors est trop menaçant pour investir. Et comme le monde politique ressent cette peur, cette retombée psychologique de la crise, il estime que ce n’est pas le moment d’être plus courageux que ses électeurs en venant taxer l’or qui dort – pas fou. Il n’est pas si étonnant que ce soit un homme non élu, et qui n’aspire pas spécialement à le devenir, qui vienne avec ce genre d’idées épouvantablement rationnelles. Et pourtant, dans ce petit pays de cocagne faits d’alliances, de contacts et de réseaux, on aurait tout à gagner d’écouter la parole de ce genre d’électrons libres à peu près accidentellement aux affaires.

Deuxième chiffre : 63 milliards d’euros. C’est-à-dire le poids de l’économie souterraine d’après un chercheur de l’Université de Linz, soit 16,4 % du PIB, ce qui ferait de la Belgique la championne d’Europe de l’Ouest. Ces chiffres sont contestables – l’économie souterraine, comme la migration clandestine, n’est détectable que par recoupements, ce qui ne peut que donner des chiffres sujets à caution. Il est un fait, néanmoins, que notre pays reste un paradis de petites fraudes. Les citoyens puisent dans l’intensité de la pression fiscale la légitimité de s’y soustraire, ce qui alimente en retour la justification de la répression fiscale pour combler les trous – et gare au premier qui ose suggérer qu’il y a là un cercle vicieux qu’on ne peut résoudre sans s’interroger sur la justesse de l’impôt. La fiscalité est devenue un maillage fait d’accords tacites et d’équilibres précaires ; je te taxe sur le revenu parce que c’est plus facile et rentable que de taxer le capital ; je te taxe sur les successions mais en contrepartie je ne te taxe pas tes revenus locatifs ; je ne t’allège plus l’impôt des sociétés mais je t’accorde les intérêts notionnels en échange… Une toile d’accords que personne ne peut vraiment remettre en cause sans faire imploser l’ensemble. Avec en bout de course une véritable injustice : au paradis de cette complexité ce seront les mieux conseillés et outillés qui s’en sortiront le mieux.

Troisième chiffre : 134.508. C’est le nombre de candidatures reçues en 2012 par le Selor, donc le nombre de postulants prêts à entrer dans la fonction publique. Là encore, c’est un record absolu, qui pulvérise les chiffres des autres années. Ne tombons pas dans les clichés : un Etat moderne a besoin d’une administration forte, motivée, compétente et bien payée. Mais commettrait-on un blasphème en suggérant qu’en ces temps de crise, c’est la stabilité d’emploi promise par le secteur public qui attire avant la joie désintéressée de servir la communauté ? Entrer dans la carrière paraît plus sûr que de lancer une entreprise. La fonction publique devient une valeur-refuge, une sorte de « bon d’Etat » professionnel. Or, une société qui n’offre des débouchés que dans le secteur public ne peut pas tenir à moyen terme. L’argent qui sert à faire fonctionner la machine, il faut bien aller le chercher quelque part, soit chez les marchés honnis, en faisant encore un peu plus plonger le déficit et la dette, soit chez les entreprises et les salariés. Et si on ne veut pas alourdir encore la pression fiscale sur les employés et les entreprises, il va bien falloir se demander, tôt ou tard, s’il en faudrait pas drastiquement encourager la création de nouvelles entreprises, susciter davantage de vocations privées que publiques. Car si les jeunes préfèrent de plus en plus devenir fonctionnaires que créateurs d’entreprises, nous allons nous fracasser sur un problème tout simple : l’Etat, déjà cher, deviendra d’autant plus impayable que la richesse qui le porte diminue.

Quand on aligne ces trois chiffres ensemble – fussent-ils incomplets, parcellaires – on se dit que le tableau n’est pas rose. La vielle Europe, et ce pays en particulier, n’ont aucune confiance dans leur avenir. Quelle époque déroutante : personne ne peut sérieusement prédire où en seront la construction européenne, la monnaie unique et même simplement la Belgique, dans un délai de cinq à dix ans. On se souvient peu d’une période où tous les scénarii, même les plus apocalyptiques, étaient ouvertement sur la table à si brève échéance. En Belgique, la schizophrénie communautaire donne à cette angoisse une teinte particulière. Mais tout est dans tout ; peut-on en vouloir aux investisseurs étrangers de se montrer réticents à mettre leurs billes dans un pays qui donne l’impression de ne plus croire en lui-même ? Peut-on en vouloir à notre jeunesse de se tourner vers le secteur public plutôt que de prendre le risque de lancer une activité dans un univers aussi hostile ?

Plus fondamentalement, ne sommes-nous pas en train d’accumuler les symptômes de la peur de l’avenir ? N’aurions-nous pas plutôt à investir dans les vocations, l’esprit d’entreprise, soutenir les rêves de chacun, inspirer chacun en ressuscitant l’idée que tout est possible, même le meilleur ? La peur, telle est aujourd’hui notre boussole. C’est elle qui nous pousse à garder des sommes folles sur des comptes dormants plutôt que d’utiliser cet argent à créer. C’est elle qui nous pousse à justifier à nos propres yeux les petites fraudes fiscales et sociales, reposant sur le confortable matelas de la généralisation et de la débrouille face à un système perclus de ses compromis. C’est elle qui nous décourage d’entreprendre au profit d’une temporaire sécurité, et bouche notre horizon si fortement qu’on n’y distingue même plus le désir d’accomplir quelque chose.

Sombres avertissements. Prophètes et hommes d’Etats demandés d’urgence. Car lorsque vient à manquer jusqu’à l’envie d’avoir envie, cela porte un nom : la dépression.

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Catégories :Chroniques Radio

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4 réponses

  1. OUI, vous avez raison, nous avons peur, nous craignons l’avenir pour nous, mais surtout pour nos enfants … La vie d’hier était prévoyante mais entreprenante, il y avait une part de rêves à réaliser … nous mettions de l’argent de côté quand c’était devenu possible l’âge aidant … pour n’être pas à charge de nos enfants … et les aider chemin faisant ..; Aujourd’hui, pour les besoins d’une politique qui a oublié de se gérer, il nous faudrait consommer jusqu’à notre dernier liard …en oubliant que demain qui reste à vivre doit encore se monnayer … alors oui, nous gardons raison en laissant notre poire pour la soif dormir aux livrets prudents qui sans rapporter nous laissent l’illusion d’une garantie !

  2. Pour vaincre la peur ne serait il pas intéressant d’enfin faire naître l’idée du revenu de base inconditionnel? Il permettrait de sécuriser les besoins de base et donc de pouvoir entreprendre sans mettre sa survie en jeu par exemple. Il y a actuellement une Initiative Citoyenne Européenne en cours sur le sujet, je vous invite à aller la soutenir (un million de signatures sont nécessaires) via ce lien: https://ec.europa.eu/citizens-initiative/REQ-ECI-2012-000028/public/index.do

  3. Petit commentaire :

    JFD vont prenez comme argent comptant la donnée répercutée par les médias et votre conclusion est logique ( mais vous savez que chaque chiffre est susceptible de suspicion)….OK, chaque belge en moyenne est propriétaire de +/- 24.000 €…N’oubliez pas que la « valeur Epargne » est une valeur du Belge d’antan : je me rappelle que l’Instituteur –quelque soit le réseau- récoltait chaque semaine l’épargne, scrupuleusement transcrite dans un livret, dont seule la signature et l’honorabilité de l’instituteur faisait foi….Ah ! Ce carnet de la Caisse d’Epargne….que les gens de moins de 50 ans ne peuvent pas connaître….C’est peut-être aussi, une nostalgie
    Qui n’a pas reçu/où ouvert un carnet d’épargne au nom des ses enfants ou petits enfants ? A la fois un moyen « honnête » de contourner la loi, garantir un « matelas financier » pour le « petit », tout en ayant la maitrise « au cas où », cela serait nécessaire…Nous avons la moralité fiscale à la hauteur de nos moyens.

    Cela nous amène à l’économie submergée, le « noir », où, là aussi nous faisons preuve de complaisance, à notre échelle….Une fois de plus, les extrapolations sont sujettes à discussion (ce que vous reconnaissez explicitement)…Demandez aux Grecs, aux Italiens, aux Espagnols si ils partagent « intuitivement » les conclusions du chercheur de l’Université de Lintz…Connaissant particulièrement deux pays (la Belgique et l’Espagne) je peux émettre un doute quant aux chiffres….D’ailleurs, il est souvent avancé que si ,ni les PIGS ,ni la Belgique, n’ont pas (encore) explosés socialement (par rapport aux chiffres officiels), c’est cette économie souterraine/ et la solidarité familiale qui servent d’amortisseur… (Encore que la Belgique a un régime de soutien social extraordinaire (CPAS/Indemnités de chômage très généreuses, légitimement et économiquement justifié).
    De plus, il y a de grandes différences entre les taux faciaux (= le barème d’impôt) et le taux réel de taxation …A ce titre, les intérêts notionnels sont particulièrement parlants…
    Nous avons la moralité de nos moyens et des sanctions qui nous encourrons en cas de fraude (Taux bas et forte répression = taux haut et manque de sanctions, voir les USA et la RFA).

    Votre troisième indice est pertinent, en ce qu’il démontre un climat social où les droits l’emportent sur les devoirs : alors que l’entrepreneur privé est accusé de tous les maux, rien de tel, qu’être fonctionnaire…Les rémunérations sont équivalents (selon le critère formation/fonction ) et sécurité d’emploi et la pension(momentanément) garantie…Le Graal

    Par contre, votre appel aux Prophètes et hommes d’Etat me laissent de glace….
    Les Prophètes : on a assez….
    Les hommes d’Etat ne le sont que, quand ils sont morts : Churchill, De Gaulle, Kennedy….n’ont gagné leurs « galons » qu’à un moment historique particulier ….
    N’aurions donc des de « grandes figures » que dans la désolation, le chaos, la désespérance ?…
    Alors je préfère me contenter de « petits politiciens » que nous pouvons élire et massacrer….parce qu’ils nous ressemblent tant.

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