Cher Donald Trump,

Cher Donald Trump,

Je fais partie de ceux qui, depuis quatre ans, ont toujours du mal à réaliser que vous êtes président des Etats-Unis. Lors de chacune de vos interventions, j’ai beau savoir que vous êtes président, je ne parviens pas pleinement à le réaliser. A chaque fois, je m’interroge sur la différence entre le réel et la parodie, atomisée par votre accession à ce poste. A chaque fois, je me demande ce qu’auraient pensé un Husserl, un Bergson, ou même un Sartre de la confusion des rôles entre sujet et objet que représente chacune de vos apparitions.

Je fais partie de ceux qui riaient de vous et n’auraient jamais pensé que vous soyez élu. Je fais partie de ceux se disaient que les Américains, ce peuple attaché à la démocratie, ne se jetterait pas dans les bras d’un milliardaire excentrique doublé d’une star de téléréalité raciste.

Je faisais partie de ceux qui ne pouvaient croire que ne serait-ce qu’une seule femme puisse voter pour vous alors que, deux semaines à peine avant l’élection, un enregistrement privé attestait de votre tempérament de prédateur sexuel assumé.

Bref, je fais partie de cette intelligentsia prétentieuse qui ricanait de vous, en sous-estimant votre capacité de rassembler les peurs et les colères. Et bien entendu, comme beaucoup, j’ai eu tort. En 2016, nous sommes nombreux à avoir sous-estimé la lame de fond de rancoeur et de repli qui vous a porté. Nous avons été nombreux à sous-estimer aussi votre talent – sans ironie aucune, vraiment, car il faut du talent, et même une part de génie, pour parvenir à rassembler les colères malgré ses propres turpitudes, voire grâce à celles-ci. Nous sommes nombreux, aujourd’hui, à essayer encore de comprendre cette colère qui, comme celle des brexiters quelques mois plus tôt, croissait silencieusement sous les radars, et que nous ne voulions pas voir.  

Lors de votre élection, un twitto américain a écrit : « au fond, Donald Trump est ce qui se produirait si la section des commentaires des forums de journaux devenait un être humain et se présentait à la présidence ». Reconnaissons que c’était assez bien vu : vous n’êtes pas simplement grossier, raciste ou misogyne, vous êtes surtout inconséquent. Vos prises de position ressemblent au tout-venant non filtré, une logorrhée de réflexions de comptoir qui flatte tous ceux, nombreux, qui ne se reconnaissent pas dans le langage plus nuancé, plus diplomate et « langue de bois » des édiles politiques traditionnelles.  

A l’heure où les instituts de sondage qui prévoyaient votre défaite en 2016 la pronostiquent à nouveau en 2020, il serait peut-être temps de se demander de quoi vous êtes réellement le nom. 

Le temps de la sidération passé, vous êtes devenu un sujet d’étude on ne peut plus sérieux. Dans un petit essai paru en début d’année portant votre nom, le philosophe Alain Badiou dit de vous que symbolisez la fin du politique, et constituez une invitation à remettre cause le capitalisme démocratique. Et dans son best-seller Le peuple contre la démocratie, le politologue américain d’origine allemande Yascha Mounk décrit votre élection comme un point de basculement, celui à partir duquel il sera possible ultérieurement de déterminer si oui ou non le populisme peut durablement être une politique en Occident. Au point de suggérer que le véritable rendez-vous de la victoire ou de la défaite du populisme sera le jour de votre réélection ou de votre échec. L’un de vos plus grands succès, selon Mounk, est qu’en faisant de la politique par tweets, vous êtes parvenu à court-circuiter la presse traditionnelle et donc votre rythme et votre langage, forçant la presse à suivre ou à se taire.  Vous avez imposé le format court, celui de Twitter, pour modéliser toute la vie politique, et cela a hélas marché, au détriment de l’intelligence et de la nuance

Nous savons aujourd’hui quels sont les ressorts électoraux de votre victoire : le vote blanc, ouvrier, frustré et silencieux des Etats que le réalisateur Michael Moore appelle les Brexit States, et qui sont aussi surtout connus sous le nom de ruster belt, « ceinture de rouille ». Le symbole de ce basculement est sans doute la Pennsylvanie, victoire républicaine inattendue qui a scellé le sort de votre adversaire, Hillary Clinton, que vous avez tranquillement menacée de jeter en prison.  

Car le principal enseignement à tirer de votre victoire est là : vous nous forcez à repenser le populisme comme un alliage redoutable entre déclassement social et déclassement identitaire. Votre électeur-type est celui qui n’a rien à perdre, qui aime la force des dominants avec ce goût désagréable de cour de récréation, mais qui, surtout, a l’impression qu’il risque de disparaître, que son existence ou sa non-existence ne changerait rien au monde qui l’entoure. Dans son ouvrage, Mounk relève une statistique intéressante : les individus accomplissant un travail routinier et répétitif ont beaucoup plus de chances de voter pour vous. Ce ne sont pas les plus pauvres qui ont voté Trump, mais ceux qui ne parviennent pas ou plus à identifier la plus-value qu’ils apportent.

Mais le pire, c’est que cela, même si vous l’avez perçu, n’est pas votre réel moteur personnel. J’ai une hypothèse secrète : vous ne souhaitiez pas réellement être élu. Vous vouliez faire campagne, attirer les lumières, flirter avec le pouvoir, mais vous n’aviez jamais réellement voulu assumer les responsabilités qui en découlent. Votre truc c’est la campagne, le brassage, la houle, ce n’est pas la réflexion ni la décision. Et votre problème, c’est que la crise du coronavirus a prouvé ce désintérêt de manière flagrante et tragique. Vous n’êtes pas la fin de la politique, vous êtes le concentré de ce qu’il y a de pire en politique : l’orgueil, l’envie de voir le monde tourner autour de soi, la facilité de faire appel aux peurs et aux colères des gens et non à leurs envies et à leurs réflexions.

Voilà pourquoi, cher Donald Trump, même si vous perdez le 3 novembre, qui plus est à cause d’un inopiné virus, nous aurions tort, oui vraiment tort, de ricaner comme si nous fermions une parenthèse ou comme si ce qui vous a porté allait partir avec vous. Nous devons considérer votre accession à la fonction exécutive la plus puissante du monde comme un wake up call concernant ce que peuvent ou ne peuvent plus offrir nos démocraties en termes de reconnaissance. Un signal d’alarme qui doit inciter à méditer que le populisme doit son succès au mouvement qu’il propose, aux changements qu’il promet, et que ceci ne doit pas être laissé aux seuls marchands de peur et de colère. Comme Yascha Mounk l’écrit à la fin de son ouvrage: « les défenseurs de la démocratie libérale ne parviendront pas à battre les populistes aussi longtemps qu’ils sembleront être les champions du statu quo ».

J’espère que votre adversaire, s’il est élu, ne fera pas l’erreur de considérer que ne pas être Trump constitue un axe politique suffisant. Car alors, décidément, nous n’aurions rien appris.



Catégories :Articles & humeurs

8 réponses

  1. De : François De Smet Envoyé : mardi 3 novembre 2020 08:24 À : edition@intercommunications.be Objet : [Nouvel article] Cher Donald Trump,

    Merci de tout cœur mon très cher François. Superbe, bien pensé et écrit. Je partage totalement. Ce matin, avant de te lire, j’allais écrire un texte destiné à un groupe philosophique qui désire intervenir dans la grande enquête populaire qu’a décidée l’UE avant de proposer des pistes des modifications pour votre vieux continent. Les contre – exemples multiples que nous infligent les régimes autocratiques ou théocratiques, ce qui revient au même, pullulent de nos jours. Tu en décris bien les fondements. Si tu le souhaites, je t’enverrai une copie de ce texte quand il sera rédigé.

    Avec toute mon amitié,

    Guy Jucquois

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    Nouvel article sur François De Smet

    Cher Donald Trump,

    par François De Smet

    Cher Donald Trump,

    Je fais partie de ceux qui, depuis quatre ans, ont toujours du mal à réaliser que vous êtes président des Etats-Unis. Lors de chacune de vos interventions, j’ai beau savoir que vous êtes président, je ne parviens pas pleinement à le réaliser. A chaque fois, je m’interroge sur la différence entre le réel et la parodie, atomisée par votre accession à ce poste. A chaque fois, je me demande ce qu’auraient pensé un Husserl, un Bergson, ou même un Sartre de la confusion des rôles entre sujet et objet que représente chacune de vos apparitions.

    Je fais partie de ceux qui riaient de vous et n’auraient jamais pensé que vous soyez élu. Je fais partie de ceux se disaient que les Américains, ce peuple attaché à la démocratie, ne se jetterait pas dans les bras d’un milliardaire excentrique doublé d’une star de téléréalité raciste.

    Je faisais partie de ceux qui ne pouvaient croire que ne serait-ce qu’une seule femme puisse voter pour vous alors que, deux semaines à peine avant l’élection, un enregistrement privé attestait de votre tempérament de prédateur sexuel assumé.

    Bref, je fais partie de cette intelligentsia prétentieuse qui ricanait de vous, en sous-estimant votre capacité de rassembler les peurs et les colères. Et bien entendu, comme beaucoup, j’ai eu tort. En 2016, nous sommes nombreux à avoir sous-estimé la lame de fond de rancoeur et de repli qui vous a porté. Nous avons été nombreux à sous-estimer aussi votre talent – sans ironie aucune, vraiment, car il faut du talent, et même une part de génie, pour parvenir à rassembler les colères malgré ses propres turpitudes, voire grâce à celles-ci. Nous sommes nombreux, aujourd’hui, à essayer encore de comprendre cette colère qui, comme celle des brexiters quelques mois plus tôt, croissait silencieusement sous les radars, et que nous ne voulions pas voir.

    Lors de votre élection, un twitto américa

  2. Merci François pour cette superbe synthèse
    Du phénomène Trump.
    Je l’espérais un peu plus optimiste pour l’avenir de la démocratie.
    Il faudra plus qu’un retour a la « normalité  »
    Pour rendre le monde plus solidaire.
    Peut être un vacin qui booste l’intelligence
    On peut rêver.
    Daniel

  3. Monsieur , Si je ne suis pas de votre parti , j’ai pour autant toujours apprécié votre pensée nuancée, réfléchie et vos actes dans votre vie antérieure . Je peux aussi comprendre une des raisons de votre engagement qui souvent vise à traduire le bon sens , la réalité complexe des événements. Je vous remercie pour la qualité franche de cet article et dont je partage les vues nonobstant l’apostrophe trop affective . Je ne sais trop où s’en va le monde aujourd’hui et une anxiété m’étreint de plus en plus face aux diverses formes de violence qui naissent et se développent sur cette terre que ma génération a contribuée à dévaster et labourer violemment . Recevez , cher monsieur mes remerciements . Annick Bourgeois 🍀

    Envoyé de mon iPhone

    >

  4. Merci pour votre article. Mais je n’arrive pas à poster un commentaire avec Woordpress. Pour moi, Trump est le parfait Trickster de Jung. Un miroir tendu à l’Amérique. Entre une pomme boostée aux pesticides, OGM, antibiotiques.. et une pomme qui a largement dépassé la date limite je plains l’Amérique. Cela ressemble à un point final… 

    Michèle P.

  5. François,

    Comme toujours…..une brillante analyse……mais qui malheureusement ne sera pas « lue ou comprise » par une grande majorité des américains;

  6. Merci pour ce partage qui correspond bien à mes préoccupations; mais alors, comment protéger les systèmes démocratiques européens de ce type d’individus? On en a déjà eu un de 1933 à 1945, mais nous ne sommes pas à l’abri d’en récolter d’autres! Quelles décisions en matière électorale doit-on prendre aujourd’hui, aux niveaux régional, fédéral et européen?

  7. Bonjour, bonsoir, je n’ai pas une aussi belle plume que Annick ci-dessus mais je partage exactement le même sentiment. Toujours autant de plaisir à vous lire.

  8. Cher François De Smet,
    je vous invite à lire les premières pages de mon essai « Alors quoi demain ? », téléchargeables gratuitement, et
    dans lequel je vous cite (page 27)…
    => alorsquoidemain.com

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