Nucléaire, renouvelable et modération: le triangle d’or du défi climatique

Paru dans l’Echo, 27 août 2022


Un été caniculaire succède à un été d’inondations. Les dégâts infligés à la Terre par l’activité humaine sont observables par tous, et le constat ne fait plus discussion. Non, le climat d’il y a vingt ans ne reviendra plus jamais. Oui, quoique nous fassions cela empirera à court terme, vu l’inertie du C02 dans l’atmosphère. Et oui, notre seule marge de manœuvre est d’agir en profondeur pour contenir sous 2° le réchauffement, afin de limiter les dégâts directs que seront la montée des eaux, la sécheresse, les inondations.

Le deuxième choc est encore sous-estimé: la sortie des énergies fossiles par elle-même, même sans se soucier du climat, est aussi inéluctable que profondément déstabilisatrice pour nos économies, notre modèle social et in fine nos démocraties. Car nous devons nous défaire d’énergies qui, malgré les dégâts qu’elles infligent, ont construit le monde politique, économique et social qui est le nôtre. Nous en débarrasser tout en conservant libre-échange, Etat-providence et démocratie est probablement le défi le plus difficile qu’une génération ait eu à relever. Il n’est pas certain que nous y parvenions.

Car la partie du réveil la plus brutale est celle-ci: nous sommes tous les enfants du pétrole. Et plus largement des énergies fossiles. A un point que nous commençons seulement à mesurer.

Voici deux cent ans environ que notre civilisation s’est construite sur le recours à cette énergie abondante, dense, facilement transportable, et qui nous permet de nous déplacer, a accru de manière exponentielle l’industrie et l’agriculture, et a façonné notre mode de vie. Nous devons aux énergies fossiles à peu près tout ce qui fait notre vie de tous les jours (vêtements, alimentation, loisirs), et peut-être même notre propre existence. Même nos bonnes intentions climatiques sont imbibées de carbone jusqu’à la moelle: les panneaux photovoltaïques, pratiquement tous produits en Chine, sont par définition le fruit d’une électricité produite au charbon.

Il y a pire: non seulement notre économie repose en large partie sur le fossile (80% de l’énergie mondialement produite), mais l’ensemble de notre système social et d’Etat-Providence a été construit, depuis l’après-guerre, sur une croissance portée par une énergie abondante et aisément transportable. Le pétrole a permis l’essor du transport, donc la mondialisation, et a planté dans nos esprits, nos portefeuilles et nos conceptions politiques l’idée d’une croissance intarissable. Tant le libéralisme que le marxisme se sont construits sur la croissance perpétuelle de la production. Il n’y a pas que le capitalisme qui soit pétrolifère: l’Etat-Providence l’est aussi. Tant nos principes économiques que nos acquis sociaux sont le fruit des énergies fossiles, nous conduisant à faire reposer sur la croissance future un grand nombre de nos politiques présentes. Nous en sommes si pénétrés que nous ne sommes tout simplement pas armés pour raisonner hors de ce cadre. Encore aujourd’hui, on nous explique qu’on financera nos pensions par la croissance.

Or, nous le savons: changement climatique ou pas, les énergies fossiles sont épuisables, et en passe d’être épuisées. Longtemps fantasmée, la fin réelle du pétrole est en vue: le pic de production du pétrole conventionnel a été franchi en 2008, celui de la Mer du Nord quelques années plus tôt. Le gaz devrait suivre sur une ou deux décennies.
Il y a donc aujourd’hui sur Terre des générations qui connaîtront l’après-pétrole, l’énergie reine de la mondialisation, et qui seront confrontées à un monde qui, par définition physique, ne pourra pas être le même.

L’Europe, si elle veut cantonner le réchauffement climatique sous 2 degrés, doit parvenir à diminuer ses gaz à effets de serre de 55% à l’horizon 2030 et de 85% à l’horizon 2050. C’est un défi colossal dont la réussite, à l’heure actuelle, paraît improbable: la seule année où la réduction des gaz à effet de serre a été conforme à la trajectoire des accords de Paris est l’année 2020, celle du covid-19.

Parvenir à respecter cette trajectoire sans mesures fortement coercitives et sans révoltes sociales apparaît impossible. Cela est incompatible avec notre niveau de vie actuel et avec des modèles où les citoyens, attachés à leurs libertés et aux modes de vie qui sont les leurs, ne sont pas spontanément enclins à poser des choix difficiles dont les bienfaits ne seront pas visibles à l’échelle de leur existence. Sauf à faire des choix forts, audacieux et immédiats, et à les expliquer de la manière la plus transparente possible en vue d’obtenir une adhésion la plus large.

Énonçons donc les choses simplement et franchement.

Pour nous en sortir, il faudra de l’énergie nucléaire. De manière résolue, forte et planifiée, en investissant dès à présent dans la quatrième génération, en faisant de l’Union européenne l’un des piliers de cette énergie. La Belgique peut jouer un rôle moteur dans cette filière, à condition de s’y investir dès à présent.

Il nous faudra de l’énergie renouvelable, de manière massive, en poursuivant le développement des parcs actuels, et en investissant dans la mutualisation européenne de ces énergies.

Il nous faudra aussi de la modération énergétique. Beaucoup. Les données actuelles sont implacables: même une mobilisation massive du renouvelable et du nucléaire ne suffira pas à conserver le mode de consommation que nous offre, depuis les 70 dernières années, l’utilisation des ressources carbonées.

Cela signifie qu’à l’horizon de 20, 30 ou 50 ans, nous serons confrontés à une forme de décroissance par simple épuisement des ressources fossiles. Les technologies pourront freiner ce mouvement, mais pas l’empêcher. Pour gérer ce choc, même avec les parachutes, comme dirait Jean-Marc Jancovici, que constituent le renouvelable et le nucléaire, il faudra de toute façon recourir à une forme de sobriété énergétique. Pour ne pas subir la décroissance, il faut organiser la modération. Pour ne pas se retrouver face à un mur de décroissance économique et de récession, il faut optimaliser l’efficience énergétique.

Nucléaire, renouvelable, modération : le seul réel débat de l’actuelle décennie consiste dans le “jeu” entre ces trois leviers; mais il ne fait nul doute qu’ils doivent être actionnés tous les trois, dès maintenant, de manière forte, résolue et planifiée. Sans choisir, sans les opposer, et sans davantage de tergiversations.

Tous ceux qui, par idéologie ou calcul politique, excluent de leur vision l’un de ces termes sont dans l’erreur et nous mènent au désastre climatique et énergétique.

L’écologie politique est, aujourd’hui, incapable d’inclure l’énergie nucléaire dans la solution, alors que cette ressource décarbonnée est le seul amortisseur dont nous disposons pour pouvoir décarbonner nos économies sans drame social.

Les libéraux sont incapables d’intégrer le concept de modération énergétique parce qu’ils sont idéologiquement inaptes à imaginer un monde sans croissance infinie, ce qui se profile pourtant devant nous par épuisement des ressources fossiles. Et ils se leurrent en s’imaginant que la technologie viendra nous sauver in extremis: l’épuisement des ressources est un fait physique que le caractère diffus et non pilotable des principales énergies renouvelables ne pourra jamais compenser.

Le “triangle d’or”, c’est la proposition politique d’arrêter de mettre ces trois leviers en compétition et d’investir massivement, et en même temps, dans l’énergie nucléaire nouvelle génération, l’énergie renouvelable et la modération, et de faire de ces trois piliers le cap sans retour de notre politique énergétique et climatique – c’est-à-dire de notre politique tout court tant ceci a de fortes implications économiques, sociales et géopolitiques.

Sortir du pétrole est aussi un risque démocratique : comment garantir des démocraties stables en renonçant à promettre quoique ce soit qui repose sur la croissance, alors que tel est le modèle qui a bâti nos sociétés et nos courants politiques ? Les femmes et hommes politiques devront être churchilliens chaque jour, et ne rien promettre d’autre que de la sueur et des larmes. Impossible à tenir si les mesures permettant de limiter les difficultés ne sont pas prises, et si l’ensemble de la classe politique n’adopte pas un langage d’humilité et de raison: oui, ce sera très dur, oui, nous ne savons pas tout, mais oui, nous pouvons conserver le bien-être des habitants de cette planète si nous taisons nos querelles et nous mobilisons dès maintenant.

Nucléaire, renouvelable et modération: tel est le triangle d’or du défi climatique. Plus que jamais, nous avons besoin d’union et de courage.



Catégories :Articles & humeurs, DéFI

3 réponses

  1. Merci François AF Joël

    Envoyé de mon iPhone

    >

  2. Merci pour ce texte, assez convaincant, je trouve, surtout quand le raisonnement est porté par la formule attrayante du « triangle d’or ».
    Raison de plus pour attirer votre attention sur deux points, qui me semblent risquer de laisser le récepteur sur sa faim…

    1. Pour le nucléaire, votre épure pose-t-elle le bon choix en faisant l’impasse sur ses aspects les plus lacunaires (déchets et securité)?
    Ne pourriez-vous pas, notamment et avantageusement, présenter l »aujourd’hui de la fission comme une phase transitoire en attendant le demain de la fusion, qu’il conviendrait d’ores et déjà d’anticiper en s’y préparant et en investissant dans le marché qu’il ouvrira?
    Évidemment, il serait alors plus que bienvenu d’incarner cette idée en précisant comment s’y prendre.

    2. Pardon si l’avez fait par ailleurs, mais, à mon sens, les propos ici tenus sur les croissance et décroissance (http://projetrelationnel.blogspot.com/2010/04/economie-decroissance-au-petit-dejeuner_14.html?m=0)
    mériteraient d’être approfondis, peut-être en s’inspirant de l’alter-croissance (http://projetrelationnel.blogspot.com/2010/06/developpement-durable-alter-croissance.html?m=0)
    de Tim Jackson (à moins qu’il ne soit trop connoté Écolo pour Défi?), de la « post-croissance » des Isabelle Cassiers (http://projetrelationnel.blogspot.com/2010/04/economie-la-croissance-ne-fait-pas-le_21.html?m=0), Dominique Méda et consorts ou de toute autre proposition susceptible de mettre sur la voie d’une prospérité alternative à celle, peu ou prou artificielle, du PIB.

    Très subjectivement, bien sûr.
    Très constructivement, j’espère.

  3. Je n’arrive plus à répondre sur le site, ceci :

    Bien à vous, Stéphane Lagasse

    Tant d’avertissements depuis 1896 ! Lire et faire lire le hors-série de l’Obs n° 111 : « Penser l’écologie »

    Le seul parti issus de ces avertissements est le parti Ecolo, critiquable bien sûr mais tellement plus cohérent et inspirant que les autres, dont le vôtre !

    Les risques connus liés au nucléaire sont connus et n’ont jamais été autant actuels : guerres, manque d’eau, évolution et gestion des déchets.

    >

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