La crise (22 juin 2010)

Ah, la crise! C’est incontestablement le mot de l’année – et, qui sait, peut-être celui de l’année prochaine. Crise institutionnelle, crise économique, crise financière, crise sociale, crise écologique, crise de l’euro, ou encore les plus petites, comme la crise de BHV ou la crise du nuage volcanique… Sans oublier LA crise, celle dont la campagne électorale nous a fait l’écho, vous savez bien, celle qui « frappe nos concitoyens » et « demande des choix difficiles ». Je ne sais pas pour vous mais moi, il me semble que c’est depuis que je suis né que j’entends parler de « la crise ». En fait, à force de lister tout ce qui est en crise, on finirait quand même bien par se demander ce qui n’est pas en crise, voire à se dire: qu’est-ce que serait que l’état de non-crise ?

En fait, et c’est là un beau paradoxe, le vocable de crise est rassurant, il sert à qualifier ce qui nous échappe comme étant tout de même lié à une certaine normalité. La nature humaine déteste tout ce qui lui rappelle sa fragilité, sa finitude, le fait que tout change en permanence autour de nous, c’est-à-dire, pour prendre un terme philosophique, sa contingence. La contingence, c’est un peu ce sentiment d’absurde qui tombe sur Camus lorsqu’il contemple une racine de marronnier et se demande tout-à-coup : « à quoi bon ? » en se disant que la vie est tout de même une belle farce. La contingence, c’est l’angoisse du vide et du doute, c’est ce contre quoi nous luttons, à chaque heure de notre vie, à chaque fois que nous nous cantonnons confortablement dans nos petites certitudes, que nous nous accrochons à ce qui peut durer, alors que tout dans l’univers, absolument tout évolue, change, se transforme et meurt. Le concept de crise sert à cela: ça permet de disqualifier certains événements désagréables et qui nous rappellent ce manque de contrôle originel, de manière à mieux les accepter, à les réintégrer à l’ordre du monde, alors que ces événements en révèlent en réalité les limites. Le mot « crise » sert à exorciser nos peurs. Si ce qui nous arrive est une « crise », c’est que c’est anormal et donc qu’il y a vocation à ce que ça rentre dans l’ordre. Qualifier quelque chose de crise, c’est essayer de se convaincre que ce quelque chose est passager et donc, pas trop grave.

Et là réside le problème, car il se pourrait bien que trop de crise… tue la crise. La crise n’est pas toujours une rature dans un beau dessin qu’il suffit d’effacer ; c’est parfois le signe annonciateur de changements, de bouleversements qu’on qualifie de crises pour mieux s’en protéger, au risque de refuser de voir ce qui est en jeu. Ainsi, Louis XVI a considéré durant quelques temps que la Révolution française n’était qu’une crise. Ne banalisons donc pas ce mot devenu passe-partout. Il se pourrait bien que certaines de nos crises d’aujourd’hui soient les pages des livres d’histoires de demain, alors que d’autres ne seront que les balbutiements de nos peurs. Tout pourrait donc bien se résumer à cette douloureuse question : de quelle révolution que nous ne voulons pas voir nos « crises » sont-elles le nom ?



Catégories :Chroniques Radio

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