Centres fermés : Le confort du combat ordinaire

Paru dans Migrations Magazine (automne 2010)

Peut-on, comme citoyen, s’opposer à une expulsion forcée lorsqu’on en est témoin ? Cette question s’est posée à de nombreuses personnes. Certes, il y a les activistes qui cherchent délibérément à saborder les expulsions. Mais il y a aussi ceux qui, spontanément et sans sensibilisation préalable, se lèvent dans un avion pour empêcher une expulsion, ce qui leur coûte parfois cher. Et pourtant, aussi nobles et défendables soient ces actions, on ne peut s’empêcher d’éprouver, au-delà de l’émotion politiquement correcte, un sentiment de malaise. Il en est des expulsions comme de la politique migratoire en général : nous, citoyens, développons rapidement des engagements vis-à-vis d’individus proches que nous sommes incapables de dupliquer et d’appliquer à l’échelon universel… l’un compensant l’autre. Bien sûr, à part l’un ou l’autre pisse-vinaigre ayant oublié toute conscience morale, qui resterait indifférent au sort de Léonie (voir p. 45), de son parcours, et de l’intolérable fragilité qui est la sienne face à la force déployée pour l’expulser du territoire ?

Et pourtant… oserait-on demander à ces mêmes passagers, sensibilisés au sort d’une inconnue, leur avis sur la politique migratoire en général ? Seraient-ils d’accord d’ouvrir entièrement les frontières ? Accepteraient-ils d’ouvrir les voies légales à la migration de travail, d’assouplir les conditions de regroupement familial, de donner une protection internationale à toute personne se réclamant en danger sur sa seule bonne foi ? Je vous parie que ces passagers anonymes, qui ont pourtant un cœur, auraient pourtant répondu « non » à toutes ces questions. Tout en se battant néanmoins pour Léonie dont ils ont vu le visage, entendu l’histoire, vu le calvaire. Ce n’est pas un paradoxe. C’est un phénomène courant en, société : nous acceptons les conséquences désagréables que nous jugeons inévitables de politiques générales, tant que l’on ne nous force pas à l’assumer individuellement. Tout le monde est d’accord d’avoir un incinérateur mais pas dans sa commune. Tout le monde sait que l’expérimentation animale est indispensable à la recherche médicale, mais pas sur mon chien domestique. Et, en l’espèce, nous sommes nombreux à penser qu’une politique migratoire serait utile et que nous ne pouvons pas accueillir tout le monde, mais on se tiendra prêt à se battre pour sauver notre voisin kosovar, si gentil, prévenant et intégré. C’est là que le bât blesse, naturellement : qui nous dit que toutes les histoires d’étrangers ne sont pas des Léonie en puissance ? Pire : n’est-il pas quelque peu injuste de nous mobiliser pour ceux dont le récit parvient le plus à faire sortir nos émotions, au détriment de nombreux autres ?

Il y a comme un double refoulement : d’une part nous n’aimons pas les centres fermés parce qu’il s’agit de lieux où l’on enferme des hommes et des femmes qui n’ont pas commis de réel délit, tout en nous interdisant de penser l’alternative logique, qui consisterait à assumer des frontières ouvertes et le droit de chaque personne posant le pied sur le territoire à y vivre – parce que nous savons que c’est irréaliste pour la stabilité interne de notre système, et en outre, très injuste pour tous ceux qui n’ont pas les moyens de parvenir jusqu’ici. D’autre part nous développons des visions migratoires générales souvent strictes en nous interdisant de penser à l’ensemble des personnes et des histoires que cela concerne, tant que ça ne touche pas la famille du voisin ou du copain de classe du petit à l’école. Nous compensons la tension que génère inévitablement la distorsion entre ces principes contradictoires en nous investissant émotionnellement sur des causes individuelles qui, prises en elles-mêmes, ne peuvent naturellement que susciter émotion et engagement. Même si c’est tellement plus facile, hélas, que de travailler sur une solution globale.

Ce refoulement, qui nous fait préférer le confort émotif d’une histoire individuelle à l’austérité des statistiques, se double d’une ambivalence de l’État lui-même, qui entretient par son manque de politique cohérente de tels ronds-de-jambes. Ainsi, le véritable malaise de la politique d’éloignement et d’expulsion ne réside-t-il pas dans le constat que cette politique existe par défaut ? L’État se trouve dans une étrange position. D’une part, il faut qu’il trouve encore à s’affirmer comme État, c’est-à-dire comme structure dotée de frontières qui peut décider qui entre et qui n’entre pas sur son territoire – c’est l’une des clefs même de la souveraineté. D’autre part, s’il voulait être entièrement cohérent et expulser tous les étrangers en situation illégale, l’État devrait déployer des moyens tels qu’il devrait se transformer en État policier à l’atmosphère irrespirable. S’il le souhaitait, il serait loisible à l’État d’aller arrêter une large part des étrangers en situation irrégulière (il a l’adresse de nombre d’entre eux ayant suivi la moindre procédure), de procéder à des rafles, de réaliser des expulsions de masse… moralement et techniquement impensable. Alors, face à cette impossibilité, l’État déploie presque inconsciemment la technique de la loterie : on ne recherche pas délibérément les illégaux à expulser, mais si on tombe dessus tant pis pour eux. Si vous êtes clandestin tenez-vous à carreau, restez sagement chez vous le soir et ne traînez pas sur les marches de la Bourse à 3h du matin. Soyez légal ou transparent. Vous voilà prévenu.

Les politiques d’éloignement et d’expulsion sont décidées dans des lois, votées par une assemblée démocratique. A ma connaissance, aucun parti représenté au parlement ne remet en cause le principe même de la politique d’éloignement et d’expulsion – même si certains tentent courageusement, par le non-dit ou la sympathie marquée à l’une ou l’autre action, à le laisser penser à une frange de leur électorat. Ambivalence qui ne fait que refléter celle de la société elle-même. Au total, quelle hypocrisie générale : nous nous retrouvons face à des centres fermés créés et conçus pour n’expulser qu’une faible part des illégaux présents sur notre sol, et dont la principale vocation est de montrer à la population locale qu’il existe toujours un État et des frontières. Les expulsions qui se déroulent sont donc d’autant plus injustes qu’elles ont une portée avant tout instrumentale, et qu’elles constituent la phase finale d’une politique corsetée, ne prévoyant que peu de portes d’entrées – notamment liées au travail – et suscitant, par voies de vases communicants, un recours abusif à la voie clandestine. Le jeu du chat et de la souris, sauf qu’ici personne ne gagne.

Alors, au-delà des histoires individuelles frappant nécessairement nos consciences, osons nous poser ces questions sur une échelle plus large, même si les réponses nous dérangent parce qu’elles sont moins simples : souhaitons-nous offrir à chaque personne du monde le droit de venir s’établir ici ? Si oui, comment l’organisons-nous de manière à ce que ces personnes arrivent dans les meilleures conditions possibles, notamment sans bouleverser l’équilibre déjà précaire de nos économies ? Et si non, à quelles conditions sommes-nous prêts à nous plier pour restreindre nos frontières sans heurter nos consciences, et sommes-nous prêts à en assumer les conséquences de manière politique, c‘est-à-dire le cas échéant malgré le récit tragique et légitime de chacun ? Se contenter d’aider Léonie sans tenter de répondre à cela, c’est forcément refuser d’aider toutes les autres Léonie de demain.

Visitez le site web de Migrations Magazine : www.migrations-magazine.be

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