Michelle M. et la banalité du mal 2.0.

Billet radio pour la Première (RTBF), 17 mai 2011

Je ne sais pas pour vous, mon cher Arnaud, mais moi je trouve que l’actualité nous offre de forts relents de nostalgie, ces jours-ci. Voici bien une semaine que j’éprouve la nette impression que nous sommes remontés dans le temps, dans les années 90.

Ah, les années 90, Arnaud. C’était l’époque de vos premières boums, sans doute, mais c’était aussi l’affaire Dutroux, la guerre des polices, le gâchis et l’incompétence, mais aussi l’émotion populaire, le décalage entre le peuple et les élites, l’incompréhension des décisions de justice, la presse relayant les théories du complot, sans oublier les dérives poujadistes, les appels aux meurtres, à la peine de mort. Ah, que de chouettes souvenirs ! Et encore, à l’époque il n’y avait pas un tel développement d’internet, les blogs, les tweets et surtout les forums des journaux, rendez-vous des propos les plus haineux et gratuits contre tout et tout le monde, défouloir anonyme des justiciers sans courage. Nostalgie, oui. Il ne manquerait plus que l’on poursuive un homme politique en vue pour une affaire de mœurs pour que l’illusion soit complète.

Mais laissons de côté la question « faut-il emprisonner DSK ? » pour cette fois, d’autant qu’il semble qu’on pourra encore se la poser la semaine prochaine, et restons sur la question du terroir : « faut-il libérer Michelle Martin » ? C’est vrai que l’émotion liée à cette affaire est si forte qu’on se dit que, qu’elle sorte après 10, 20 ou 30 ans, jamais ce ne sera assez lourd en comparaison du crime commis – en l’occurrence, avoir été complice de Dutroux, avoir sciemment laisser mourir ses victimes. Si on reste dans une optique de justice comme vengeance organisée, comme expiation, effectivement, il est impossible de sortir de ce débat. C’est comme la retenue sur salaire de Jérôme Kerviel, comme s’il allait un jour être quitte des 5 milliards d’euros qu’il a fait disparaître; on se dit que c’est vain, tout simplement. C’est vain parce que dès qu’on part du principe qu’on ne condamne plus les gens à mort, c’est qu’on accepte l’idée que personne n’est tout-à-fait perdu. Que la prison doit pouvoir servir à ce qu’on en sorte. Que l’intérêt de la société, c’est de protéger la société, et que cette protection ne se fait pas seulement en plaçant les monstres derrière les murs, mais aussi en préservant l’espoir qu’on peut les changer. Car la justice, ce n’est ni la vengeance de la société ni la consolation des victimes ; c’est l’équilibre délicat et parfois impossible entre l’intérêt général et les intérêts particuliers, coupables et victimes compris.

Au fond, le plus gros problème, Arnaud, réside dans ce qui est classiquement connu depuis Hannah Arendt sous le nom de « banalité du mal » dans son célèbre ouvrage « Eichmann à Jérusalem », où elle retraçait le procès de ce fonctionnaire nazi zélé, rouage administratif froid de la Solution finale ; vous savez bien, c’est ce principe selon lequel nous sommes finalement tous capables du pire, que les circonstances dans lesquelles nous sommes placés sont pour beaucoup dans nos décisions, et que sans doute notre liberté réelle est moins large que notre liberté philosophique. Qu’aurions-nous fait en 40 ? Résistants, collabos, moutons ? Que ferions-nous si nous étions au pied du mur ? Et Michelle Martin ? Son parcours de semi-orpheline paumée et sans amour serait-il devenu aussi criminel si elle n’avait pas croisé le chemin de Marc Dutroux ? Oh, cela n’atténue en rien sa responsabilité, bien sûr. Mais cela pose des questions bien dérangeantes pour le sommeil de la collectivité.

Car voyez-vous, si on considère que Michelle Martin est libérable, cela veut dire qu’on pense qu’elle peut changer. Que tout être humain peut changer. Mais si tout monstre peut redevenir humain, Arnaud, ça veut dire aussi nécessairement, dans l’autre sens, que tout être humain peut devenir un monstre. Quel sentiment désagréable, non ? Quelle idée insupportable, même : cautionner la versatilité humaine, ce n’est pas sans risque. N’est-il pas plus soulageant et plus simple que les anges restent anges et les monstres restent monstres, plutôt que d’accepter la nuance qui nous rappelle notre fragilité d’humains en sursis permanent ? Eh bien tout est là : libérer Michelle Martin, c’est remettre en cause ce refoulement utile par lequel les méchants paient leurs crimes, mais prennent aussi sur eux le poids de nos monstruosités en puissance. Parce qu’on ne peut accepter que les gens peuvent s’amender sans concéder que nous pouvons aussi tous chuter – tous, en ce compris un directeur du FMI.

Alors je ne sais pas s’il est trop tôt pour que Mme Martin sorte ; mais ce que je sais, c’est que ce n’est pas son maintien en prison qui épargnera de se demander si ce n’est pas leur propre part d’ombre que les vautours solitaires des forums virtuels combattent avec tant de hargne justicière.

Sur le même sujet :

Chroniques judiciaires du mal ordinaire

La théorie du complot



Catégories :Chroniques Radio

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4 réponses

  1. Si je puis me permettre cette petite mise au point: un être humain ne peut être… qu’humain. J’ai un peu de mal avec cette tournure rassurante consistant à faire de ceux qui agissent monstrueusement des monstres. En faire des monstres, c’est dire qu’ils ne sont pas comme nous et plus encore, que nous ne sommes pas comme eux. Trop facile. Ils sont humains, or ils ont commis des actes monstrueux, donc…

  2. Je m’interroge sur une idée de cet article: l’abolition de la peine de mort, c’est croire qu’on est pas tout-à-fait perdu (pour l’humanité, pour être membre de la société). On peut aussi penser que l’on refuse la peine de mort parce que cela revient à se mettre au niveau du criminel, ou à se poser en super-humain (ou une sorte de divinité) qui aurait un droit de vie ou de mort en fonction du comportement du criminel en question.
    On peut ainsi être contre la peine de mort et favorable à la perpétuité (réelle) dans des cas comme celui de Dutroux par exemple, pour qui on doute d’une réinsertion possible.

  3. La vraie perpétuité (incompressible) est une peine plus cruelle que la mort.

  4. faudrait un peu arrêter de tout « comprendre » par l’enfance difficile ( je sais de quoi je parle !!).. ce qui me heurte le plus ( perso je m’en fous qu’elle finisse en prison ou dansun couvent ..) c’est son manque de « remords » (?) ou tout au moins dire la vérité par rapport aux victimes ou plutôt par rapport aux parents des victimes .. J précise que je suis contre ces « manif » et contre la peine de mort, au cas où …

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