Au commencement était la circulaire Peeters… et la loi du plus fort

Billet radio pour la Première (RTBF), 13 septembre 2011 – Ecoutez le podcast

Si un jour un chercheur tente de dater le début de cette crise belge déjà historique, il fixera sans doute le curseur aux élections de 2010, ou à celles de 2007. Mais les apparences peuvent être trompeuses. Moi, je proposerais de faire remonter les racines de cette crise à une date bien précise : le 16 décembre 1997.

Ce jour-là, le ministre flamand des affaires intérieures, Leo Peeters, édite une circulaire interprétative de l’emploi des langues en région flamande, en ce compris les communes à facilités. Alors que jusqu’alors il suffisait au citoyen de ces communes de préciser une seule fois dans quelle langue il souhaite être traité, la circulaire impose à la commune d’envoyer tout document en néerlandais, même si elle sait que la langue de l’administré est le français – ce n’est qu’à sa réception, et à chaque fois, que le citoyen francophone peut réclamer la version française.

Pourquoi faire remonter la crise à cela, à ce détail d’apparence très anecdotique ? D’abord  parce que c’est dans les détails que se cache le diable ; l’amenuisement des facilités par voie administrative semble si bénin qu’on oublierait presque la philosophie d’assainissement linguistique qui s’y cache. Ensuite parce que certains sous-conflits y sont liés de manière directe – rappelons que les fameux trois bourgmestres non nommés sont sanctionnés, précisément, pour avoir refusé d’appliquer la circulaire Peeters, qu’ils estiment illégale car réduisant un régime de facilité linguistiques fédéral par un acte administratif outrepassant les compétences du gouvernement flamand. Enfin parce que comme le prouve BHV, cette crise communautaire-ci concerne Bruxelles et sa périphérie. Cela n’était pas le cas des autres crises : les Fourons ou le Walen buiten, par exemple, n’avaient rien à voir avec Bruxelles. Et Bruxelles, c’est doublement le cœur de l’enjeu de la Belgique. C’est l’une des raisons pour laquelle cette crise est si longue et si symbolique : elle cristallise toutes les peurs des uns et des autre : la peur de la fin de la Belgique pour les uns, celle de la tâche d’huile francisante et impérialiste pour les autres.

Or, à l’heure où on tente de se prouver qu’il y aurait des extrémistes francophones pour faire plaisir aux modérés du camp d’en face, on est en droit de s’interroger sur l’assouplissement des circulaires Peeters qui est sur la table (on n’obligerait plus les francophones à se signaler que tous les trois ans) alors que les francophones, unanimes, avaient déjà pensé avoir acheté des facilités définitives contre la frontière linguistique en 1963, et ont un peu l’impression de se faire revendre la mobylette qu’on leur a volée.

Alors, y a-t-il des extrémistes francophones ? Question intéressante. Certes, nombreux sont ceux qui, sur la forme, trouvent parfois exaspérantes les sorties du FDF. Certes aussi, on sent bien côté wallon une tentation d’en finir avec une crise qui, côté finances et transfert de compétences, concerne bien la Wallonie, mais qui côté symbole ne concerne que Bruxelles et ses « bourgeois de périphérie ».

Et pourtant…

Pourtant jamais je n’ai vu des francophones faire campagne électorale pour la suppression des droits des néerlandophones de Bruxelles ou d’ailleurs.

Jamais je n’ai vu la Région wallonne sortir une circulaire pour compliquer la vie des citoyens néerlandophones ou germanophones des communes à facilités sur son territoire. D’ailleurs, en y réfléchissant, je ne trouve pas d’autre exemple que les circulaires Peeters et Martens, en démocratie, d’une autorité qui prend des mesures aux fins expresses et avouées de compliquer la vie de ses citoyens.

Jamais je n’ai vu de militants francophones débarquer là où cohabitent en paix Flamands et francophones, à Bruxelles, à Commines ou ailleurs avec des slogans pacifiques du style « Rats flamands, faites vos bagages ». D’ailleurs, en y réfléchissant, je n’ai pas non plus le souvenir de panneaux « Flamands go home! » dans notre histoire, que ce soit pour déchirer une université séculaire, ou pour toute autre occasion aussi réjouissante dont l’histoire de la pensée peut se targuer.

Alors, d’accord, il y a un tintement de querelle de clocher un peu ridicule dans cette crise interminable, qui pourrait tenter n’importe quel esprit raisonnable, de guerre lasse, de trouver un accord à tout prix. Certes, les francophones de ce pays ont, dans notre histoire, commis des erreurs graves, notamment le manque de reconnaissance de la langue et de la culture flamandes. Pourtant, rationnellement, est-ce faire preuve de radicalisme – pour prendre un mot à la mode – que de trouver insupportable le rapport de force qu’on nous impose depuis quelques années, et qui est symboliquement acté depuis le vote unilatéral intervenu en commission à la Chambre en 2007 sur la scission de BHV ?

Car c’est bel et bien un rapport de force. Les francophones sont sommés de négocier, sans quoi ils joueraient avec la fin du pays, et sous peine que l’addition soit encore plus salée la fois prochaine, puisque, paraît-il, c’est parce qu’ils ne se soumettent pas que la NVA prospère. L’électorat flamand, de manière incroyable, serait devenu le simple plébiscite de celui fera le mieux comprendre aux francophones que, maintenant, c’est comme ça. Il faut le rappeler : si on tourne en rond depuis 450 jours alors que le monde entier se déstructure autour de nous, c’est parce qu’une communauté linguistique politique entière impose une grève du gouvernement pour forcer une réforme qu’en face on ne désire pas. Si ça ne tenait qu’aux francophones, on aurait formé depuis longtemps un gouvernement fédéral. Si c’est radical de dire cela, alors en effet il n’y a plus qu’à se taire.

Il y a de quoi, pourtant, douter de l’efficacité d’une telle pression. Dix ans depuis la naissance de la NVA et la radicalisation flamande choisissant de mettre les francophones à genoux pour les forcer à négocier ce que veut la Flandre – et seulement ce qu’elle veut. Mais après tout… dix ans aussi sans aucune réforme de l’État. Zéro. Schnoll. Nada. Il serait peut-être temps, au Nord, qu’on daigne dresser le bilan médiocre de ces années d’imposition de la loi du plus fort, dont la circulaire Peeters fut l’autojouissif mais désastreux coup de semonce, et dont nous assistons soit à l’épilogue soit à l’agonie.

 

Daan, « Jouw land is niet mijn land. Want jouw land is een landmijn » (cliquer sur CC si les sous-titres français ne s’affichent pas)

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3 réponses

  1. Vous y allez un peu fort.

    La région de Bruxelles était à l’origine flamande. La bourgeoisie depuis la fin du 18e siècle – et surtout au 19e et début du 20e siècle – s’est lentement francisée sous les pressions socio-économiques de l’époque.

    Mais Bruxelles est restée la capitale de la Belgique : des Flamands, des Wallons et des Francophones Bruxellois. Il n’en est pas de même des communes Flamandes en bordure de Bruxelles. Celles-ci étaient vers – disons – 1960 principalement Flamandes.

    A l’inverse des Flamands émigrant vers la Wallonie et qui se sont adapté à la région et ont adopté sa langue – je suis l’un d’eux – les Francophones émigrant vers la Flandre prétendent majoritairement de devoir franciser leur commune d’accueil ! A tel point que les habitants autochtones y deviennent minoritaires, de véritables étrangers parmi leurs nouveaux voisins, chassés par eux.

    Cette réelle invasion, cette répression – il n’y a pas d’autre nom – est à l’origine d’un des problèmes Belges.

    Pourtant les Francophones ont le choix de s’établir où ils veulent : en Wallonie (s’ils veulent parler le seul Français) par exemple dans le Brabant Wallon ; à Bruxelles et même en Flandre (s’ils veulent participer activement à la région Flamande). Comme ils le feraient, par ailleurs, s’ils devaient s’établir dans la région Londonienne ou Romaine.

    Evidemment qu’il n’y a pas eu de « Flamands go home ! » en Wallonie, puisque ces Flamands, contrairement aux Francophones, se sont chaque fois adaptés à leur terre d’accueil. Quant aux facilités pour Flamands dans les quelques communes Wallonnes : tristes. Voyez à titre d’exemple ce qui se passe à Comines-Warneton.

    Et non ! Ce ne sont pas les Flamands qui ne veulent pas de nouveau gouvernement ! Ce sont les représentants politiques Francophones qui n’acceptent pas le jeu de la démocratie. Avec leurs concitoyens Francophones, ces politiciens prétendent aimer la Belgique ? Mais que du contraire : ils sont nombreux à ne pas maîtriser la langue de la majorité, ne sachant quasiment pas ce qui vit en Flandre, se fichant de ses revendications honnêtes. Et racontant n’importe quoi dans les médias.

    Honte !
    – Honteux d’être Belge et de voir la tyrannie d’une minorité politique Francophone (ne représentant pas plus de 40% de la population, mais avec 50% de ministres au gouvernement fédéral !) qui se croit permise de devoir contrôler ce qui se passe dans une région Flamande qui lui est étrangère.
    – Honteux de remarquer que cela se passe en Europe occidentale, dans ce pays co-fondateur des Communautés Européennes, qui de plus en héberge sa capitale !
    – Honteux, d’avoir comme concitoyens des Belges Francophones qui prétendent aimer le pays et déclarent que leurs droits démocratiques seraient bafoués, mais qui en fait se moquent éperdument des principes démocratiques et qui répriment les aspirations honnêtes de la majorité des habitants Flamands…

    Heureusement, qu’il y aussi des Francophones honnêtes… C’est avec eux que la Belgique survivra, pas avec les faux-culs…

  2. J’aime d’autant plus votre discours que j’ai déjà tenu le même… Mais, il y a pire que les circulaires Peeters, il y a la validation des circulaires Peeters par une chambre flamande du conseil d’état, qui constitue un véritable acte de forfaiture tant il est évident que ces circulaires interprétatives étaient illégales, la loi qui accorde les facilités aux francophones en échange de la frontière linguistique étant parfaitement claire et ne souffrant donc aucune interprétation. L’imbécilité des politiciens francophones de ne pas avoir exigé un arrêt du conseil d’état, chambres réunies, est monstrueuse, comme l’est d’ailleurs celle d’avoir laissé passer le considérant qui a mis le feu aux poudres sur la soi-disant anomalie de BHV dans le célèbre arrêt de la cour constitutionnelle (composée de créatures hautement politisées). Quand un peuple est prêt à dévoyer la justice pour arriver à ses fins, n’est-il pas temps de s’en éloigner ?

  3. « Pourtant jamais je n’ai vu des francophones faire campagne électorale pour la suppression des droits des néerlandophones de Bruxelles ou d’ailleurs. » pertinente leugen. Te pas en te onpas willen Franstalige Brusselse politici de gegarandeerde vertegenwoordiging van de Nederlandstalige Brusselaars terugschroeven. Triestig artikel voor iemand met Vlaamse roots mijnheer De Smet.

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