Le décret inscriptions, ce chef d’oeuvre de résignation

Billet radio pour la Première (RTBF), 4 septembre 2012

C’est la rentrée, Olivier, et comme d’habitude une bonne poêlée de petits élèves se retrouvent à errer dans le purgatoire administratif des sans-écoles, forcés de jouer au bingo une école où ils ne voulaient pas vraiment aller. Un désastre lorsqu’on se rappelle que le décret inscriptions c’était cette belle idée visant à imposer la mixité sociale, à faire en sorte que les Collèges huppés et les Athénées décrépis accueillent par magie les mêmes populations. Bilan : on a connu les files sur les trottoirs, la loterie et finalement un système alambiqué de listes d’attentes via une commission inter-réseaux jonglant avec d’ésotériques coefficients.

Vous savez ce qui est vraiment étrange dans cette saga du décret inscriptions, toutes moutures confondues ? Le fait qu’on postule que l’égalité et la mixité, cela se mesure sur les chances d’un enfant d’arriver aux écoles considérées comme bonnes (dans le langage officiel : « école de son choix »), et absolument pas sur les différences de qualité des écoles entre elles. Et ça, quand on y pense, c’est tout de même extraordinaire : ce décret consacre et assume le fait qu’il y a de bonnes et de moins bonnes écoles ; il invite à considérer que le progrès ne serait pas de réduire les différences entre écoles, mais de mettre plus ou moins tout le monde à égalité sur la ligne de départ, comme si la main invisible du marché scolaire allait favoriser par ce seul biais la mixité sociale.

Que l’école en Communauté française soit inégalitaire c’est un fait, attesté et rappelé par les enquêtes internationales. Pourtant, il est permis de se demander si la saga « inscriptions » ne tend pas à accenteur les différences entre écoles en offrant un baromètre de réputation aux établissements. Hier il suffisait de voir qui avait la plus longue file sur son trottoir, aujourd’hui il suffit de voir qui a la plus longue liste d’attente. Les écoles sont valorisées par l’attraction qu’elles provoquent. Et si on en croit les retours du terrain, la ségrégation sociale n’a fait que s’aggraver.

La question paraît dès lors de bon sens : est-ce que par hasard ce ne serait pas plus simple de faire directement en sorte qu’il n’y ait que des bonnes écoles, plutôt que de chercher à réguler jusqu’à l’absurde la compétition entre élèves dans leur accès aux inscriptions ?

Eh bien le drame c’est que la réponse à cette question est sans doute « non ». Car la différence de qualité entre écoles, nous sommes profondément habitués à ne plus la remettre en cause. Nous sommes institutionnellement conditionnés à ce que les écoles fonctionnent différemment. Nous sommes même parvenus à nous convaincre que cette différence était une richesse fabuleuse et à lui donner un nom : la liberté de l’enseignement, orgueil de notre Constitution et du pacte scolaire. Or il y a deux facettes dans cette liberté : la liberté des écoles de fonctionner selon leur réseau et leur projet pédagogique, et la liberté des parents d’inscrire leurs enfants où ils veulent. Tacitement, durant des années, ces deux libertés s’équilibraient, pour le meilleur comme pour le pire. Eh bien au fond, le décret inscriptions, c’est l’idée curieuse qu’il serait possible de restreindre l’une de ces libertés sans travailler sur l’autre. Et cette idée, mise en échec sous nos yeux par les faits, est une forme de lâcheté et de résignation : Il est plus facile dans ce pays de réguler les choix des élèves que de réduire les différences entre écoles. Les récentes musculations entre défenseurs du libre et de l’officiel montrent que cette logique, qui parvient sans honte à habiller l’inégalité entre écoles du label « liberté de l’enseignement », a de beaux jours devant elle.

Or, on ne pourra pas éternellement concilier la liberté d’organisation avec une prétendue liberté d’accès. Le véritable avantage de la dynamique « décret inscription » réside sans doute dans la mécanique involontairement enclenchée de manière irréversible : les différences entre écoles sont de plus en plus visibles, objectivées et donc de plus en plus insupportables. Quand nous aurons fini de sonder les impasses où nous mènent ces courses entre coefficients d’élèves, peut-être pourrons-nous parler d’organisation, de réseaux, d’harmonisation des options, de répartition de moyens.

Histoire d’œuvrer, même cinq minutes, à faire de toutes les écoles des lieux dans lesquels plus personne n’aurait peur de tomber.



Catégories :Chroniques Radio

Tags:, , ,

11 réponses

  1. Qui se souvient que le 4 septembre 1797 (18 fructidor An V), le Directoire qui gouverne la France organise un coup d’État contre les royalistes qui étaient redevenus majoritaires dans les deux Assemblées et menaçaient d’en revenir à l’Ancien Régime…Encore une fois, l’armée remplace la légitimité démocratique ( grâce au Général Napoléon ) Bref, tout ça pour en arriver à essayer de trouver un sens à ce mot magnifique : LIBERTÉ. Ah! François ! tu arrives à « cuisiner » ce mot de façon à nous faire hésiter entre résignation ou révolte… En ce 18 Fructidor, la seule pensée qui me vient c’est : est-ce que j’ai vraiment envie de faire des enfants ? 🙂

  2. Trop d’accord avec la réflexion ! la véritable question qui se pose est celle de la qualité de l’enseignement partout, mais c’est évidemment difficile d’inculquer une culture de l’évaluation dans certains secteurs. Le new public management n’y arrivera vraisemblablement pas. Les différences entre les écoles ne se justifie pas et repose la question de l’école au centre des préoccupations de la chose publique et de la société bonne. Merci.

  3. Hello !

    Excellent ton texte… si vrai.

    Comment faire pour rendre les écoles meilleures et toutes bonnes ?

    N’est-ce pas aussi une utopie ? est-ce réellement possible de séparer élève et structure où la structure l’emporterait sur l’élève ?

    Comment se passe ta rentrée ?

    L’apparte, le boulot, le cœur, la cour, les étoiles… ? 😉

    Cheers

  4. Merci d’expliquer ce que vous définissez comme prétendue liberté d’accès … et également par quoi elle devrait être remplacée ?

    Delhaize, Colruyt , Carrefour, Aldi, Champion , Cora , l’épicier de votre quartier offrent des produits différents , une politique commerciale différente etc … parce il y a des besoins différents

    N’en est-il pas de m^me pour l’éducation de nos enfants ?

  5. Je ne suis pas d’accord avec votre constat, Monsieur Desmet. Le décret inscriptions n’a pas pour but de faire advenir la mixité sociale par son seul effet. Il a pour seul but avoué de réduire l’arbitraire dans la gestion de la file d’attente lorsqu’il y a plus de demande que d’offre… ce qui est le cas depuis de nombreuses années !

    Et l’arbitraire pullulait ! Les directions pouvaient édicter les priorités qu’elles considéraient comme justes et celles-ci étaient parfois franchement discriminatoires, comme la faculté ou non de donation envers l’école ou les cotes réalisées lors des examens du CEB. Elles empêchaient en tout cas certains d’accéder à des écoles dites « bonnes » sur base du délit de sale gueule.

    Et il est symptomatique de constater que les plus virulents opposants aux différentes moutures du décret inscriptions étaient ces parents qui ne voulaient pas voir des « personnes socio-économiquement défavorisées » oser approcher leur petit François-Edouard. Rien que contre ces hypocrites, le décret inscriptions était une bonne chose.

    Dernière touche : on fait grand cas des dizaines d’élèves sans école à la rentrée. Ceux-ci existaient avant les décrets, vu la gestion décentralisée et arbitraire des files d’attente.

  6. Zeb,
    Il me semble que le problème de « file d’attente » est essentiellement Bruxellois.
    Le décret « mixité sociale » est un leurre au sens cynégétique du terme…Il permet de détourner l’attention…
    Le voie de la « discrimination positive » est plus efficace mais combien plus couteuse…Sommes-nous prêts à faire les arbitrages budgétaires nécessaires ?

  7. tout vaut par la définition de la « bonne école » … pour ma part une bonne école serait celle qui amène l’enfant à grandir dans le souci de tous les autres, pas rien que de la culture pour soi, par soi, mais bien un mélange des genres où tous apprennent à apprendre …
    il va sans dire que les écoles de mon choix pour mes enfants devenus grands ont été des : école communale, athénée, ULB .
    ayant été éduquée dans des écoles catholiques qui n’offrent que l’idée de leur supériorité sur les autres, j’en suis à promouvoir leur disparition pure et simple !

  8. Le décret d’inscription institué pour qu’il y ait plus de mixité sociale est un échec. Avant quelques écoles refusaient de élèves et c’était inacceptable mais ce décret n’a pas amélioré la mixité sociale et a introduit beaucoup d’injustices. Pour moi, le choix des parents est primordial. Deuxièmement, il faut inscrire son enfant dans une école où il se sentira bien. Et pas sur le critère bonne ou mauvaise école. Etre dans une école qui pratique le redoublement à grande échelle ou les cours particuliers peut être très néfaste pour l’enfant. Ils vont revoir le décret en l’aggravant puisqu’ils comptent supprimer l’adossement. Une aberration de plus.

  9. bjr,
    j’aimerai vous parler de vive voix concernant ce decret, nous sommes une petite poignée de parents qui voulons changer les choses, on a besoin d’aide, nous nous reunirons vendredi 14 decembre a 19 heures pour essayer de prendre des decisions pour un changement urgent. donc je vous invite à partager cette soirée avec nous .merci

    • Cher hind, que comptez-vous mettre en place pour gérer le problème des files d’attente lorsqu’il y a plus de demande que d’offre dans une école ? Parce qu’avant les différents décrets, c’était déjà un énorme problème, vu l’arbitraire dans la gestion de ces files d’attente…

  10. Personnellement, je ne pense pas qu’il soit bon de concevoir le même enseignement pour tous. Pourquoi ? Parce que chacun est différent. Imaginons que j’ai un enfant, 1er de classe, je voudrais le mettre dans une écoles d’excellence qui exige encore plus de lui. Imaginons que j’ai un enfant qui a des difficultés d’apprentissage, qui a besoin de plus de temps pour comprendre, j’aimerais trouver pour lui une école dans lequel il ne soit pas en échec et dans laquelle il apprenne (et pas qu’on l’envoi dans le spécial, qu’on le fasse doubler, tripler, jusqu’à l’abandon…). Le problèmes, c’est que dans certaines écoles, on exige pas assez de travail (peu importe le niveau) et qu’on met des étiquettes sur les filières et les options. Toutes les écoles et tous les élèves devraient avoir droit au respect et à la qualité …en respectant la diversité (parce que les élèves sont divers). Que voulez-vous un niveau bas pour tous ou mettre systématiquement certains en échec ? Il y a déjà trop d’échec. La 1ère chose qui est inacceptable pour moi, n’est pas la diversité de l’offre mais la culture de la sélection et de l’échec. C’est ça qui dévalorise les écoles et les élèves ! Pour ce qui est de la mixité, je suis tout à fait pour mais si on veut éviter les ghettos, il faudrait évité les critères géographiques, la priorité sœur-frère et limité la proportion de priorité adossement.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s