Le thermomètre ou la fièvre

Billet radio pour la Première (RTBF), 18 décembre 2012 – Ecoutez le podcast

parti islamLe débat rebondit depuis quelques semaines : faut-il interdire le parti Islam, cette liste qui a réuni 5.000 voix sur son nom aux dernières élections et fait élire trois conseillers communaux ? Même si on peut s’étonner de l’apparente disproportion entre le poids de ce parti et les mesures envisagées, force de reconnaître que les pour et les contre ont des arguments recevables.

Les pour : ce parti, aussi groupusculaire et folklorique qu’il soit, défend sans ambiguïtés des positions incompatibles avec la démocratie et les droits de l’homme. Faire de la Belgique un Etat islamique et y imposer la charia sont clairement des projets en contradiction totale avec ces valeurs, quelles que soient les circonvolutions ou les précautions oratoires. On ne peut utiliser les droits humains pour détruire ces mêmes droits, comme le stipulent par exemple l’article 30 de la Déclaration universelle des droits de l’homme ou l’article 17 de la Convention européenne des droits de l’homme. Il existe d’ailleurs des précédents d’interdiction de parti en Turquie et en Allemagne – dans des contextes qui mériteraient néanmoins d’être relativisés.

Les contre : outre le fait qu’interdire un parti revient à lui offrir de la publicité, à l’ériger en martyre et se révélerait probablement inefficace vu la faculté de recréer un autre groupe en cas de dissolution, il est liberticide de prononcer des prohibitions a priori. Une démocratie doit admettre la libre expression de toute idée ou opinion, en ce compris les propos « qui blessent, qui choquent ou qui inquiètent » pour reprendre la célèbre formule de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme.

Il ne faut donc pas sous-estimer le débat juridique et la valeur des arguments en présence. Est-il possible de fournir un arbitrage ? Naturellement les bornes existent car par définition, aucune liberté n’est absolue. Rappelons tout de même qu’il est spécifique à la démocratie de ne jamais sanctionner a priori. Ce que la loi punit ce sont des comportements, non des intentions, sans quoi toute personne ayant ressenti une envie de meurtre passagère serait en prison – convenons que cela ferait beaucoup de monde. Si certains propos sont répréhensibles, c’est dans la mesure où ils contiennent un appel à la haine, parce que le Législateur considère que de tels envolées sont susceptibles d’entraîner le passage à l’acte et de constituer à terme un danger physique pour un groupe ou une communauté par contagion des esprits. La limite est donc délicate à installer : à partir de quel moment une opinion devient-elle une incitation à la haine ? Or, même en admettant qu’on puisse discuter de la limite elle-même, il est incontestable que, de ce point de vue, les institutions fonctionnent ; le porte-parole de Sharia4Belgium est poursuivi pour incitation à la haine, comme le fût le Vlaams Blok en 2004, et rien  n’empêche de poursuivre toute personne, politique ou non, sur les mêmes bases.

Le plus important est pourtant ailleurs.  En réalité ce débat n’est pas neuf et se trouve régulièrement posé dès qu’un parti extrémiste manifeste une certaine importance – que cet extrémiste soit de gauche, de droite ou attaché à une religion est à cet égard secondaire. Cela révèle que la démocratie se conçoit comme fragile et que, paradoxalement, elle révèle cette fragilité au grand jour lorsque ses responsables entendent y résoudre tous les problèmes à coups d’interdictions : c’est le signe que la démocratie n’estime pas que son identité et les valeurs qui la sous-tendent puissent suffire à s’imposer dans le libre marché des convictions.

Pourtant, l’expression dans une démocratie d’opinions lui étant radicales et hostiles devrait plutôt y être vue comme un bon signe. Le radicalisme de ceux qui se prétendent purs au regard de leur religion ou de leur idéologie est un élément humain et probablement irréductible de la vie politique et sociale ; on ne peut pas davantage les éradiquer que faire pousser des roses sans épines. Mieux : leur existence montre que le système fonctionne. Si les extrêmes n’existaient pas, comment nous orienterions-nous ? Telle est une partie de la désagréable réalité : les extrémistes et les fondamentalistes sont les alliés objectifs des démocrates, parce qu’ils incarnent les bornes entre lesquelles se fixer. Nous devrions remercier les partis d’extrême droite d’exister pour nous rappeler que le racisme et la xénophobie ne mènent qu’à la guerre et à la destruction. Nous devrions remercier les partis d’extrême gauche d’exister pour nous rappeler que la dictature du prolétariat et l’abolition de la propriété privée se sont soldées par des échecs liberticides historiques.  De même devrions-nous sans doute remercier les fondamentalistes religieux de nous rappeler combien il est décidément essentiel de garder séparés Etat et religion.

Par leurs bornes, tous ces radicaux incarnent nos limites. L’absence d’extrêmes ne ferait que révéler que nous nous trouverions dans un Etat dictatorial ou totalitaire dans le sens où le décrivait Hannah Arendt, où l’inexistence de la contestation valide l’universalité du message. Si nous interdisions à tous ces gens d’exprimer leur poison contre la démocratie, si nous annihilons leur existence pour mieux les refouler, comment demain nous protégerons-nous lorsqu’ils reviendront s’infiltrer ? Permettre au Vlaams Belang, au Front National ou à la liste Islam d’exister, c’est permettre de combattre au grand jour des idées qui, autrement, s’infiltreraient dans les consciences sans débat public. Les interdire ne résoudrait en rien les motifs qui ont poussé des citoyens à leur accorder leurs suffrages, et priverait en outre la démocratie d’un outil de mesure de la frustration ou de la ghettoïsation d’une partie de la population.

La démocratie est comparable à un être organique, vivant, périssable, et qui a besoin d’être confronté aux maux qui la menacent pour développer ses anticorps, tel un vaccin. Il faut pouvoir viser à long terme avant de choisir ce qu’on souhaite éliminer : le thermomètre ou la fièvre ?



Catégories :Chroniques Radio

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2 réponses

  1. A y réfléchir … on ne peut ne vous donner raison … même si de prime abord on a le poil qui frémit de terreur à l’idée de les voir régner … Seul le débat fera avancer nos mentalités démocrates .

  2. Bonjours François,
    Certes, « la démocratie a besoin d’être confrontée aux maux qui la menacent pour développer ses anticorps », mais y parviendra-t-on en veillant seulement à « garder séparés Etat et religion » ?
    Je crains que non, car à mes yeux, aussi bien en Belgique qu’en France, cette conception de la laïcité « politique », laxiste et même électoraliste, favorise paradoxalement le communautarisme, le repli identitaire, le refus d’intégration et surtout le prosélytisme religieux, dont celui de l’islamisation croissante, conséquence de l’explosion démographique des musulmans dans nos grandes villes, et donc l’avènement « démocratique » de la théocratie et de la charia d’ici quelques décennies …

    Je ne conteste évidemment pas le droit à la liberté d’expression des musulmans « extrémistes et fondamentalistes » de chez nous, dont le nombre est d’ailleurs infime par rapport à l’immense majorité de ceux qui sont pacifiques, mais « toute liberté a des limites ». Ce n’est pas le cas actuellement. Par exemple, le principe de la liberté de l’enseignement et de l’éducation parentale, a été inscrit en 1831 dans la Constitution alors que presque tout le monde était catholique ou au moins déiste. À notre époque de pluralité des cultures et des convictions, on continue donc à tolérer que l’enseignement catholique (socialement élitiste) et bientôt islamique échappent à l’obligation de neutralité imposée à l’enseignement officiel, et aussi que des parents musulmans, sans pour autant être fondamentalistes, incitent leurs enfants et adolescents (de véritables éponges !) à contester certains enseignements et à revendiquer des « accommodements » au nom de la charia ! (cf le dernier livre de Nadia GEERTS : « La neutralité n’est pas neutre »).

    Selon moi, une saine conception de la tolérance et de la neutralité impose que l’on réactualise enfin certains articles de la Constitution, afin que l’école ait le droit et même l’obligation de compenser les influences éducatives, qu’elles soient hypocritement évangélisatrices ou fondamentalistes, en fournissant à tous et partout une information minimale, objective, progressive et non prosélyte, aussi bien à propos des principales options religieuses que des options laïques (non confessionnelles), celles-ci étant volontairement occultées ou au moins dénigrées par toutes les religions. Cela impliquera évidemment à terme la fusion des réseaux au profit d’une école pluraliste, encore utopique, mais c’est à mes yeux la seule manière de réduire préventivement l’islamisation croissante et de tendre vers un meilleur « vivre ensemble ».
    Merci pour votre commentaire.

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