Le roi, sa loi, sa liberté

Humeur – 27 décembre 2012

A2

Rappelons les termes de cette polémique inattendue émergée en pleine trêve des confiseurs. Le roi aurait-il dû ou non s’abstenir de faire référence dans son discours royal au climat des années 30 et au populisme, visant indirectement par ce biais, comme presque nul ne le conteste, la NVA ? Listons ces trois éléments : les années 30, le populisme et la personne du roi.

La référence aux années trente est dans l’air du temps. C’est du point Godwin « soft », consistant à ne pas renvoyer directement au fascisme et au nazisme mais plutôt aux éléments qui l’ont précédé, de manière à inférer dans l’esprit du destinataire la réminiscence du danger. Godwin soft, mais Godwin tout de même : l’idée est d’avertir que le danger le plus grave peut se dissimuler derrière des attitudes, des propos particuliers pouvant sembler anodins. La comparaison entre notre époque et ces années funestes qui ont vu émerger les pouvoirs autoritaires en Europe est récurrente. Est-elle fondée ? Il n’est pas absurde d’observer des occurrences : une crise économique importante, une fragilisation des modèles de société, une contestation ambiante, un succès des idées simplistes, le renvoi vers certains boucs émissaires. Et en même temps les temps sont très différents. On élude en général la particularité de ces années 30, caractérisées par un radicalisme imprégnant l’ensemble de la société ; tous les journaux la reflétaient, les citoyens s’en faisaient le relais et des partis radicaux en tiraient les marrons du feu, par analogie avec les régimes autoritaires émergeant en Europe. Aujourd’hui, la contestation de l’ordre établi est bien présente mais peine à se cristalliser dans des mouvements précis. La colère ne se cristallise en général pas vers les seuls partis d’extrême gauche ou d’extrême droite mais dans des mouvements réclamant davantage de démocratie et de participation. Les rôles de boucs émissaires, qui étaient dévolus dans les années 30 aux étrangers et aux systèmes parlementaires, sont partagés aujourd’hui entre des personnes physiques (les étrangers, les hommes politiques) mais aussi des concepts ou des structures (au premier rang desquels l’Europe, les banques, le monde de la finance). Bref, le recours aux fantômes du passé pour avertir sur le présent n’est pas inutile mais est risqué, car il est en soi insuffisant et peut rapidement se voir taxé du même populisme que celui qu’il entend combattre. En histoire, les mêmes causes n’engendrent pas toujours les mêmes effets, parce que la mémoire collective cadre le contexte en empêchant les évènements de se répéter de la même façon. C’est le moment de se rappeler de Confucius : l’expérience est une lampe accrochée dans le dos et qui n’éclaire que le chemin déjà parcouru.

Deuxième axe : le procès en populisme. Le populisme est une mouvance politique visant à flatter les aspirations du peuple, à lui offrir des solutions simplistes de mauvaise foi, et à critiquer les élites. Le populisme pratique aussi le recours au bouc émissaire, personnage logique de la solution simpliste mettant en scène une solution à chaque problème, et ne pouvant donc expliquer la persistance d’un problème que par une figure néfaste empêchant volontairement sa résolution. La NVA satisfait-elle à cette définition ? La NVA est un parti démocratique. Son objectif n’est pas de former un régime fasciste mais de prospérer sur le lit de la simplification, de la critique des structures empêchant la Flandre de s’émanciper pleinement – ce qui suppose que la Flandre possède un potentiel bien meilleur que les autres régions – et d’aboutir à un climat rendant peu à peu l’indépendance de la Flandre acceptable A ce titre, il faut juger sur pièces. Une formation qui fait son beurre sur le constat que les structures actuelles sont inefficaces fait-elle usage d’un certain simplisme ? Une formation qui traite les Wallons de junkies et d’assistés fait-elle usage du bouc émissaire ? A chacun de juger mais force est de reconnaître que ceux qui traitent ce parti de populiste, qu’ils soient rois ou non, ont des arguments sérieux et méritent mieux que de se faire traiter d’hystériques. Il faut toutefois immédiatement préciser que, à ce régime, la NVA ne serait sans doute pas le seul parti à pouvoir revendiquer ce qualificatif de populiste, au moins occasionnellement.

Ici intervient la troisième composante de ce débat ; quand bien même le climat actuel empesterait-il les années 30, quand bien même serait-il légitime de qualifier une formation politique de populiste, était-ce au roi de le faire ? Une polémique du même style avait eu lieu il y a quelques temps sur l’opéra La Muette de Portici, qu’il était question de rejouer à Bruxelles ; sa programmation à la Monnaie avait finalement été écartée parce que jugée trop belgicaine. Il n’y a qu’en Belgique qu’on peut être trop belgicain, et ce simple constat est troublant. Notre pays est en telle voie de déliquescence qu’afficher un a priori favorable à l’unité du pays devient une position parmi d’autres. Le parallèle avec le discours royal de Noël réside en ceci : peut-on légitimement demander au roi d’être au-dessus de la mêlée au point de se tenir à équidistance de toutes les positions politiques défendues, quel que soit le succès qu’elles rencontrent ? Des limites existent pourtant, au moins intuitivement. Ainsi, si demain un parti prônant l’inceste ou la libre circulation des armes à feu remportait un succès important, on n’imagine pas pour autant le roi s’abstenir d’en partager sa préoccupation. Donc, si les limites existent, quelles doivent-elles être, outre l’ordre public et les bonnes mœurs ? Il est possible que les réponses à cette question diffèrent, mais se la poser est légitime. La NVA est ouvertement indépendantiste et républicaine, et c’est son droit. Le roi représente la synthèse de tout ce qu’elle souhaite faire disparaître, fut-ce le plus démocratiquement du monde. Malgré ce danger fonçant droit sur lui, d’aucuns s’émeuvent que le souverain ne reste pas en permanence les bras ballant, sans réagir, tel le lapin fixant les phares de la voiture sur le point de l’écraser, parce que, parait-il, il sortirait de son rôle s’il prenait la parole pour se défendre. Peut-être n’est-ce pas le mouvement le plus stratégique que de dénoncer cette réalité de front dans un discours de Noël. Mais le fait que le Palais et le Gouvernement aient jugé utile de le faire par ce biais trahit hélas une grande solitude et un profond sentiment de désemparement : car qui en Flandre défend encore le roi ? Qui ose même soutenir franchement le Gouvernement fédéral ? Qui n’a pas peur d’être taxé de collaborateur de la monarchie et des francophones, ridiculement réduits pour l’occasion à l’Etat-PS ? L’impression que la parole est liée au Nord du pays et que personne n’ose s’opposer à la NVA est-elle vraiment infondée ? Le roi utilise sa parole pour se défendre parce que personne d’autre en Flandre n’ose le faire. Et que faire d’autre d’ailleurs ? Laisser Bart De Wever démolir tranquillement les structures du pays dans les esprits un peu plus à chacune de ses chroniques dans le Standaard  sous le regard tétanisé des autres responsables flamands ?

La neutralité absolue n’existe pas. Oui, le roi et son gouvernement représentent un camp, celui que leur donnent leur propre existence et la Constitution, celui d’une Belgique fédérale unie. Il est légitime de leur faire un procès en stratégie politique, mais pas en authenticité. La neutralité imposée au souverain doit-elle aller jusqu’à lui demander de regarder passivement le train lancé vers lui à toute allure sans rien faire ni pour l’éviter ni pour le faire changer de voie ? Cette polémique rappelle que deux écoles sont en train de s’installer face à la NVA: ceux qui pensent que ne rien faire, ne rien dire, ne pas respirer quand M. De Wever parle ne sert qu’à valider ses thèses et à le renforcer. Et ceux qui pensent que l’attaquer, le dénoncer, combattre ses propos ne sert qu’à valider ses thèses et à le renforcer. On peut ne pas être monarchiste et comprendre que, fichus pour fichus, ceux qui croient encore à la Belgique fédérale aient troqué la résignation pour l’offensive. Au moins, ça défoule.



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5 réponses

  1. « ceux qui pensent que ne rien faire, ne rien dire, ne pas respirer quand M. De Wever parle ne sert qu’à valider ses thèses et à le renforcer. Et ceux qui pensent que l’attaquer, le dénoncer, combattre ses propos ne sert qu’à valider ses thèses et à le renforcer.  » (cit)…C’est chou vert ou vert chou !
    Que faire? que dire ? ou redondance involontaire ?

  2. J’apprécie votre analyse mais vous omettez un point essentiel qui est qu’en Belgique ce type d’allusion aux années 30 rappelle inévitablement la collaboration flamande qui s’ensuivit, une collaboration basée sur le sentiment identitaire flamand, cette allusion appartient au stock d’insultes que s’échangent les deux communautés (flamands collabos pendant les guerres et catholiques entre elles, etc…), c’est ce que les anglo-saxons appellent un dog whistle (sifflet à ultra-sons) tout le monde comprend de quoi il est question et c’est cette allusion en filigrane qui offusque ou donne aux éditorialistes/politologues flamands la licence de se dire offensés. Une seule allusion aux dérives populistes n’aurait pas été relevée. On a pu remarquer par ailleurs la sensibilité des éditorialistes flamands à ce thème lorsque Bart de Wever a effectué sa marche sur l’hôtel de ville d’Anvers après sa victoire aux élections municipale, le malaise suscité par l’image « chemises noires » était exprimé par nombre d’entre eux, mais cela s’appuyait sur une image précise.

  3. Clou dans la Libre du 27.12.12:

    Le lion au roi: « Parlez des années 30, c’est scandaleux ! »
    Le roi: « Bon, je supprime les années 30 »

    Le lion: « Parler de populisme,c’est scandaleux ! »
    Le roi;  » Bon, je supprime le poupulisme »

    Le lion: « Parler, c’est scandaleux ! »
    Le roi: « bon,je me tais »

    Le lion: « oui mais….qu’est-ce que vous faites encore là? »

    Une seule erreur dans ta stimulante rubrique: son titre « humeur » alors qu’i s’agit d’une analyse qui selon le mot de feu Xavier Mabille (selon V. Coorbiter): »Relève de la critique tout ce qui permet de formuler un jugement éclairé indiquant à chacun non ce qu’il doit penser mais ce qu’il doit savoir pour pouvoir penser »..

    A ce titre, l’intervention de Xarta relève également de la critique…

  4. Il serait quand même bon de préciser que, contrairement à ce que laisse entendre le titre (Le roi, *sa* loi, *sa* liberté) ce n’est pas le roi en tant que personne qui s’exprime, mais le roi en tant que Institution symbolique. Le discours a, sinon été rédigé par le cabinet d’un ministre, dumoins été approuvé par celui-ci, probablement même le cabinet du premier ministre, qui en a éventuellement discuté avec le gouvernement.

  5. « ceux qui pensent que ne rien faire, ne rien dire, ne pas respirer quand M. De Wever parle ne sert qu’à valider ses thèses et à le renforcer. Et ceux qui pensent que l’attaquer, le dénoncer, combattre ses propos ne sert qu’à valider ses thèses et à le renforcer.

    En psychologie cela s’appelle un double-bind. Il s’agit d’un mode de défense psychotique. Exemple: une personne s’arrête devant un feu vert parce qu’un panneau indique par ailleurs qu’il est interdit de passer. Revoir aussi le film: Mon oncle d’Amérique d’Alain Resnais. Le message de cette Flandre autiste et psychotique tente d’anéantir à petit feu l’ennemi névrotique (le francophone). Face à une mort certaine, la seule parade est de combattre.

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