Low Cost Generation

Billet radio pour la Première (RTBF), 5 février 2012 – Ecoutez le podcast

low-cost

Ça m’est tombé dessus l’autre jour, Arnaud : nous sommes entrés dans l’ère du Low Cost.

Ça a commencé avec le Fyra, vous savez, ce train bas-de-gamme ressemblant à une grosse traban ferroviaire qui aurait été construite par Lego, supposée assurer la liaison Bruxelles-Amsterdam, et dont la mise en service a déjà été stoppée parce qu’il perdait ses pièces sur la voie ferrée comme un puzzle. Ça  a continué avec le débat récurent sur le macadam des routes wallonnes, en réparation perpétuelle en raison de choix de matériaux de moins bonne qualité. Quand on réfléchit, on pourrait étendre la réflexion à d’autres domaines : ces bâtiments publics que l’Etat vend à des investisseurs privés pour les lui louer ensuite, calcul financier merveilleux sur un an, désastreux sur cinquante. Et notre dette publique après laquelle nous courons dans une fuite éperdue, achetant notre niveau de vie présent sur l’avenir, n’est-elle pas elle aussi le fruit du même mécanisme ? C’est comme une mélodie en sourdine qui nous souffle que le présent est consommable et friable, que ni l’avenir ni le passé n’ont vraiment d’importance, et que c’est l’économie faite aujourd’hui qui compte, et non celles qui pourraient être faites à l’avenir et qui devraient inviter à privilégier le temps et la qualité.

Mais il y a pire. Il y a aussi des lois Low Cost. Des lois rapides, pas chères, prêt-à-porter de l’émoi populaire, répondant au désarroi d’une population sur les nerfs ou qu’on perçoit comme telle. Des lois-biscuits qui semblent vouloir gaver une foule sentimentale dont on craint l’hystérie jusque dans l’isoloir. Des lois dont l’élaboration et le vote connaissent une brusque accélération lorsque des faits divers attisent l’émotion. L’affaire Dutroux est de ce point de vue une entreprise de législation à elle toute seule. Dernière en date : le durcissement des conditions de libération conditionnelle, qui inquiète les avocats, les magistrats, le conseil supérieur de la justice et la Ligue des droits de l’homme. Il y a aussi ce projet de loi qui ajoute au code pénal une disposition punissant l’incitation indirecte au terrorisme, et qui inquiète aussi beaucoup de monde en raison de ses termes flous – car Arnaud, n’est-on pas toujours en puissance « l’incitateur indirect au terrorisme » d’un autre ? Là encore, domine l’idée qu’on ne se projette pas à dix ou quinze ans, qu’on sacrifie l’avenir pour le présent, qu’on choisit la satisfaction immédiate sans imaginer suffisamment les effets pervers que les lois les plus conformes aux priorités du moment peuvent générer.

Le Low Cost est donc partout. Ce n’est plus seulement un choix de consommation économique, c’est devenu un mode de pensée induit par l’accélération vertigineuse de nos modes de communication et de notre incapacité naturelle à absorber les leçons des événements à la même vitesse. Cela donne la prépondérance d’une pensée qui incite à préférer la satisfaction immédiate à l’investissement dans le temps. Une pensée qui préfère le fast food à la gastronomie, les produits blancs aux produits sains, le zapping à la lecture d’un livre, la facilité au labeur, et finalement le rôle de spectateur à celui d’acteur. C’est une forme de renoncement, de facilité et sans doute surtout de grosse fatigue. C’est l’abandon de l’effort, et donc – plus préoccupant – l’abandon de l’idée que l’effort paie. En ce sens, c’est révélateur d’une société qui n’a plus confiance en elle et qui ne se projette plus dans l’avenir. Une société qui comprend que ce qu’elle n’a pas pu atteindre dans le collectivisme, elle ne pourra pas non plus le sauver dans l’individualisme. Une société qui se fiche royalement de léguer une dette abyssale collective tant que les prépensions sont garanties. Qui se replie sur les petits conforts individuels et cossus que permet la vie, puisque l’audace, de toute façon, ne paie plus.

Vous vous souvenez, Arnaud, de ces publicités qui passaient lorsque vous et moi étions encore des bambins émerveillés et non des trentenaires cyniques, et qui proposaient à une ménagère d’échanger deux barils de poudre médiocre contre un baril d’une poudre de marque ? On ne les voit presque plus. Tout simplement parce qu’aujourd’hui, la ménagère achète directement ses deux barils de médiocrité ; tant pis s’ils sont un peu moins efficaces et un peu plus nuisibles à l’environnement, tant qu’ils restent un peu moins chers.

Il va nous revenir, mon cher Arnaud, d’accepter ou non de devenir une génération Low Cost qui brûle ses vaisseaux et ses projets comme si le temps était une brique pouvant s’acheter à crédit, et non un ruisseau de sable filant entre nos doigts.



Catégories :Chroniques Radio

Tags:

4 réponses

  1. C’est ce qui s’appelle un billet Low Cost pour le coup 😉

  2. Comme le dit ma mère (qui est d’un autre temps) les modes ça passe …
    comme le disait Diderot « la matière demeure, et la forme se perd »
    comme le disait A. Lincoln « Assurez-vous d’avoir les pieds plantés là où il faut, et ensuite tenez bon  »
    viendront d’autres temps accompagnés de raison !

  3. Autre exemple et non le moindre: le Lotto ! « Devenez scandaleusement Riche » par hasard, par désir de tout obtenir sans rien faire, par superstition, par espoir de vivre une nouvelle vie ( qui pourrait être pire que celle-ci) Le destin de l’humanité est-il dans cette facilité apparente immédiate de jouissance et de lâchetés mutuelles ? J’aime croire que cette « décadence » aboutira à une renaissance de la conscience. Souvenez-vous aussi du film de Claude Lelouch, »L’aventure c’est l’aventure » (1972) où Jacques Brel disait :  » Le chemin le plus court pour aller de la barbarie à la décadence passe par la civilisation. »

  4. François, ne confondons pas « low cost » et « low price ». Le « modèle économique de low cost » = Ryanair…au-delà des provocations de son patron (=cela fait partie de sa communication), des « attaques »( et la jalousie qu’il provoque (à dessein) et la mauvaise foi de l’establisment aeronautique, a permis à des millions de voyageurs de se déplacer en Europe à très bon marché où la place de Parking coute plus que le billet d’avion (demandez aux étudiants « Erasmus » leur avis). Selon Test Achats, les produits blancs sont souvent de qualité équivalente aux produits de marque (seul le packaging et la pub -des coûts superfétatoires font la différence…Avoir changé l’illustration initiale de votre post est aussi significative (voir Facebook)…Pour le reste, la « vieille Europe » est réellement vieille, dans sa structure démographique, sa mentalité passéiste et orgueilleuse (68 et les Trente glorieuses) et la détention « passive » de la richesse (sur le plan économique cela s’appelle la rente)…Je déplore, comme vous l’individualisme, le court terme, les droits sans devoirs équivalents…En un mot : le tout, tout de suite, sans effort…mais c’est un challenge de tous les jours, dans tous les domaines (à titre d’exemple : Twitter…je (n’) ai (pas) compris l’avancée…Ce n’est qu’un gazouillis, qui occupe beaucoup de temps, sans profondeur)…Comme disait mon grand-père, un sage, sans avoir fait d’étude : c’est « l’évolution des temps »…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s