Il s’appelait Stewball, c’était un produit blanc

Billet radio pour la Première (RTBF), 19 février 2013 

martine-aime-les-lasagnesSouvenez-vous, Arnaud, il y a quinze ans on trouvait de la dioxine dans des poulets. Aujourd’hui, on trouve du cheval dans du bœuf. Reconnaissons qu’il y a progrès : au moins on trafique du comestible avec du comestible.

Il y a plusieurs niveaux de lecture de cette affaire de lasagnes et moussakas au cheval. Il y a bien sûr la fraude économique et sanitaire. Après tout, c’est d’abord une question d’argent qui a poussé on ne sait pas encore très bien qui à trafiquer des étiquettes. Comme, je suppose, le commun des mortels avant cette histoire, je ne soupçonnais pas qu’il pût exister de telles différences de cours entre les viandes et qu’il pût y avoir de l’intérêt à substituer une viande à une autre.

Mais en creusant, il y a un autre aspect, plus dérangeant : celui de la relation de l’homme à l’animal. Comme l’actualité nous le rappelle, la viande de cheval se consomme tous les jours, en général par le biais de boucheries spécialisées. Mais pas dans les mêmes proportions que le porc ou le bœuf, évidemment. Nombreux sont même ceux qui s’offusquent qu’on puisse manger du cheval. Il y a un malaise culturel lié au rapport que l’homme avec le cheval : n’est-il pas notre plus noble conquête ? N’avons-nous pas un rapport privilégié avec cette race altière, au cœur de nos représentations historiques faites de fiers destriers et d’homériques batailles ? Et dès lors, le manger, au fond, n’est-ce pas le trahir un peu ? Il y a de cela dans l’inconscient collectif, comme une rupture de contrat. Manger du chien, du chat, du hamster nous mettrait mal à l’aise pour la même raison : il y aurait rupture du contrat de domestication. Or, le malaise ne renvoie qu’à nos propres représentations : l’homme n’a finalement conclu que des contrats unilatéraux. C’est lui qui a classé le reste du vivant selon ses intérêts. Nous avons trié les animaux selon l’utilité qu’ils nous procurent : ceux que nous élevons pour les exploiter ou les manger (ou les deux, comme les vaches), ceux que nous élevons comme animaux de compagnie et ceux dont l’existence nous est indifférente. Le cas du cheval est intéressant parce qu’il se situe à un carrefour. Nous l’exploitons mais entretenons avec lui un rapport d’empathie et de réciprocité qu’il est, reconnaissons-le très difficile d’imaginer avec un bœuf, fut-il très instruit.

C’est l’utilité qui nous fait apprécier un animal dans tel ou tel rôle, et c’est un habillage culturel qui emballe nos habitudes et lui offre à la longue un aspect d’évidence. Mas ces évidences n’ont rien de rationnel. Le porc est paraît-il un animal plus intelligent et sociable que le chien ou le chat ; simplement – pas de chance pour lui- il a bien meilleur goût. Ce genre d’affaire nous met mal à l’aise parce qu’elle nous force à repenser notre relation au monde animal, qui est avant tout une relation d’exploitation – en ce compris avec les animaux domestiques. Entre le veau que l’on mange ou le chat qui ronronne sur nos genoux, il n’y a que le hasard de nos propres besoins qui scelle le destin du vivant. Le veau est assez docile pour se laisser élever et emmener à l’abattoir, et il a bon goût. Le chat est un meuble portatif qui calme nos angoisses et permet de projeter sur lui nos pulsions sociales de compagnie – quoique le chat finisse parfois par croire que c’est nous, son animal domestique. Dans les deux cas, c’est l’homme qui modèle selon ses besoins.

Dans l’affaire des lasagnes au cheval, la représentation est mise à mal. D’habitude, dans une barquette de plat préparé ou même sous cellophane, l’animal n’existe plus que sous son statut de viande. Un produit comme un autre dans un rayon, qui ne rappelle pas d’où il vient, confortablement anonymisé sous plastique et étiquette pour la sensibilité du consommateur. L’animal y est désincarné, sans mauvais jeu de mots, et le consommateur ne réfléchit pas une seconde à la manière dont cette viande est arrivée jusqu’à lui – on ne colle pas encore des images d’abattoir sur les cellophanes comme on le ferait sur des paquets de cigarettes. Les vaches, on les voit en général dessinées rieuses sur des fromages et non pas en rillettes après le carnage. Dans la grande distribution, tout est fait pour nous épargner le rappel sanglant du tribut que nous paie la nature. Alors quand tout-à-coup on découvre du cheval, ce noble animal, réduit en bouillie dans des plats préparés, c’est le rappel brutal jusqu’à l’absurde de l’instrumentalisation du vivant que nous accomplissons tous les jours.

Pas de quoi avoir honte ni de quoi finir végétarien, puisqu’il s’agit de nos besoins. Mais de quoi interpeller l’exploiteur carnivore qui est en nous et qui, quoiqu’il veuille s’en convaincre parfois, n’a pas d’amis dans le monde des animaux ; il n’a que des vivants qu’il ne considère que très rarement pour eux-mêmes, mais par le seul prisme de ses satisfactions. En prendre conscience serait sans doute une première véritable marque de respect vis-à-vis du monde animal.



Catégories :Chroniques Radio

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5 réponses

  1. Je vous ai entendu en direct ce soir, et à la relecture je me dis que l’homme n’est qu’un animal pour l’homme , juste capable de garantir son seul profit … j’avoue que tous les jours j’assassine les légumes que dans mon jardin je cultive avec amour par pur égoïsme …

  2. …mais « qui à trafiquer des étiquettes » de produits de consomation contenant du cheval impropre à la consomation ? J’attends les élevages d’insectes avec curiosité…

  3. Pour la première fois depuis très longtemps, je suis décu par votre commentaire. L’aspect cultuel (« noble conquête,etc.etc. ») est certes intéressant mais me semble bien moins pertinent que la dénonciation des dérives scandaleuses d’un certain nèo-libéralisme (profit et spéculation à tout prix). Vos indignations (toujours talentueuses) seraient-elles parfois myopes ?

    • Bonjour Francis,
      L’un n’empêche pas l’autre; seulement la dimension que vous dénoncez est déjà soulignée par bien d’autres commentateurs. Je ne tente pas dans mes billets de coller au commentaire de l’actualité mais de relever un des enjeux sous-jacents d’un problème. J’ai choisi celui-là car il est moins évident que l’aspect de dérive financière, sur lequel bien d’autres occasions de parler se manifesteront.
      Bien à vous,
      François

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