Bienvenue à Disneyland Laeken

Humeur – 22 juillet 2013

Le-prince-Philippe-et-Mickey-Maintenant que nous en sommes enfin sortis, il est possible de porter un regard sur cette étrange période qui vient de s’achever, depuis l’annonce de l’abdication du Roi Albert II et la prestation du roi Philippe. Certes, ce n’est pas encore tout-à-fait terminé. Nous aurons encore droit à quelques semaines d’état de grâce sur un registre monarchique « boîte à biscuits Delacre ». La première sortie, le premier petit mot, la première inauguration, le premier colloque singulier… Mais on peut à présent s’arrêter et oser un regard rétrospectif sans craindre de gâcher la fête.

Il est frappant, lors de cette fête nationale historique, de réaliser que toutes les activités se sont déroulées sur quelques kilomètres carrés : depuis le Te Deum à la prestation, depuis l’abdication à la promenade royale dans la foule, depuis le salut au balcon jusqu’au feux d’artifice, c’est comme si le Parc Royal était devenu le centre d’un parc d’attraction signé Disney, avec des châteaux, des palais, des costumes, des reines et des rois en veux-tu en voilà, des ballons tricolores, du soleil, des bières, des gaufres et du peuple. Frappant parce que, dans le reste du pays, et en Flandre en particulier, on n’a pas ressenti le même délire. La comparaison avec l’avènement du prince Willem Alexander, aux Pays-Bas, qui avait vu pratiquement tout le pays se couvrir d’orange, permet de se rendre compte de l’ampleur du décalage. Osons résumer les impressions comme ceci : à Bruxelles on fut festif, en Wallonie on fut bienveillant, en Flandre on fut poli.

Albert II avait pourtant bien joué, il faut le reconnaître ; entre deux situations impossibles, telles que nous les décrivions en analogie avec les échecs, il a choisi celle qui permet de garder l’avantage de l’offensive, en abdiquant dès 2013 contre l’avis de son gouvernement. Il nous a rappelé ainsi qu’aux échecs, l’offensive est primordiale pour garder « les blancs » et parfois le seul espoir de gagner la partie. Pour couronner son coup de maître, le jour même de l’annonce de l’abdication, le Palais diffuse une lettre – fait rarissime – prouvant que le gouvernement avait essayé de le retenir. Il part avec les honneurs de celui qui a tout donné et se fait prier pour rester.

Au-delà de cela, c’est la bouteille à encre. Philippe reste un mystère. Le fait que le nouveau roi ait réussi à prêter serment et aligner un discours de trois pages sans trembler ne peut rationnellement rassurer que ceux qui ont envie d’être rassurés. Et on ne peut s’empêcher de ressentir un sentiment d’infantilisation devant les réactions politiques et journalistiques encensant la prestation comme celle d’un enfant ayant réussi à dire « papa ». Certes, la fonction crée l’organe, certes sa position difficile lui attirera d’office une sympathie – tout comme on a accueilli avec bienveillance Georges VI, roi anglais bègue, qui finira par incarner le courage de son peuple durant le Blitz. Peut-être Philippe se rêve-t-il une pareille destinée, avec les bataillons de la N-VA dans le rôle de la Luftwaffe. Que le roi soit un peu gauche ? Pourquoi pas. Cela peut devenir un atout charme dans un pays qui a de la tendresse pour les maladroits, pour ceux qui ont des têtes de victimes et pour les « gros kiss ».

Le vrai problème est ailleurs. Les cotillons retombés, il faut voir la réalité en face : le roi Philippe est toujours perçu comme, lointain, timide mais surtout francophone. Ce ne serait pas trop grave si le Premier Ministre n’était pas lui-même francophone, et si – surtout – les échanges de mamours entre le 16 rue de la loi et le Palais de Laeken ne s’étaient autant multipliés ces derniers jours, renforçant ainsi la perception d’un binôme francophone à la manœuvre d’une coalition sans majorité flamande gouvernant un pays à majorité néerlandophone. De ce point de vue, l’ hommage répété et appuyé d’Albert à Elio, sans un mot pour ses quatre premiers ministres néerlandophones précédents, ne restera peut-être pas comme le coup stratégique du siècle. On sent venir l’attaque comme un tsunami signé N-VA : le procès en illégitimité va être amalgamé et envoyé sans recommandé aux deux institutions en même temps : le fédéral et la monarchie, associés pour l’occasion comme tout ce qui coûte de l’argent (le discours sur l’ampleur des dotations royales est assez proche de celui sur les transferts) et qui ne sert à rien sinon à freiner la prospérité ou la nation flamande (les troupes de Bart De Wever mélangent ostensiblement les deux dans leur discours national-libéral, comme on le sait). Et comme, avec le nationalisme flamand, nous sommes sur le terrain de l’irrationnel pur, les symboles comptent bien plus que les actions politiques. C’est malheureux, cela peut évoluer, mais pour le moment c’est comme ça.

Pourtant, me dira-t-on, ne vient-on pas justement de servir une belle assiette de biscuits au lion flamand ? Certes. Comme il y a vingt ans, lorsqu’Albert II montait sur le trône juste après la transformation définitive du pays en Etat fédéral, le changement de roi coïncide avec une importante réforme de l’Etat. Comme il y a vingt ans, d’ailleurs, les discours sont empreints de profond optimisme. Un nouveau roi, une nouvelle Belgique, what else ? Une envie de nouveau départ, des promesses de stabilité, et même du soleil. On a vu combien de temps ça a tenu en 1993 ; il n’a pas fallu six ans pour que la montée progressive de petites crises, associée à l’assèchement financier de l’enseignement francophone dû à une loi de financement désavantageuse, impose une nouvelle négociation communautaire. Ici, la réforme est considérable, dit-on. C’est vrai sur le plan quantitatif : plus de douze milliards d’euros d’autonomie fiscale, plus de 20 milliards d’euros supplémentaires de compétences transférées. L’argument est répété à l’envi par le gouvernement, pour faire entrer l’idée que l’argent est le critère de réparation du poids entre les entités. De ce point de vue, c’est vrai, l’axe de gravité bascule vers les Régions et les Communautés. Mais sur le fond, il n’y a pas de compétences majeures transférées ; dans la plupart des cas il s’agit de déclinaisons nouvelles (possibilité de moduler l’impôt), assortis de mécanismes destinés à éluder les trop grandes distorsions, et de complexifications intenses probables dans les domaines de l’emploi et des allocations familiales (trophée flamand obtenu sur l’autel de la sécurité sociale).

Bref : la réforme de l’Etat va rendre la Belgique encore un peu plus compliquée et encore un peu moins gouvernable. Ca tombe bien : c’est justement le leitmotiv de la N-VA. Celle-ci n’aime pas les choses compliquées, elle ne peut donc pas aimer la Belgique, et ne pouvait pas s’impliquer dans quoique ce soit qui ressemble à un compromis au sens classique du terme. Même s’il n’est pas exclu que la scission de BHV et l’ampleur des transferts ramènent quelques électeurs au bercail des partis traditionnels, la force de frappe de la N-VA contre la complexité, l’arrogance, l’impérialisme, le coût de la Belgique francophone et de sa monarchie reste intacte. Le seul véritable écueil qu’elle devra éviter sera de paraître trop irrationnelle ; à force de se plaindre tout le temps et de ne rien reconnaître comme avancée, elle pourrait lasser certains électeurs, surtout si elle ne parvient pas à dépasser son mode de pensée binaire, ce qui pourrait se voir au grand jour lorsqu’elle tentera de s’accorder sur une définition du confédéralisme ou du statut de Bruxelles. Comme il est probable que cela lui sera in fine impossible, elle devra se remettre à exploiter l’un ou l’autre slogan simpliste style BHV; les ballons d’essai de Bart De Wever sur l’article 35 de la Constitution doivent être rangés dans ce registre.

Evidemment, cynisme mis à part, le gouvernement n’avait pas le choix ; il devait choisir la carte « Belgique » comme slogan, même si la méthode Coué est flagrante. Ce n’est pas illégitime. On peut à l’envi répéter que la Belgique est un pays artificiel, mais il en est en réalité ainsi de toutes les nations. Une identité se construit par les épreuves vécues ensemble, et par le désir de continuer. En politique, incarner un cap est essentiel. Parier sur une faculté d’entraînement est nécessaire, et n’est pas illégitime. Avoir l’air de croire à ce qu’on fait est capital. L’ambiance envers la Belgique et la monarchie en Flandre n’est pas hostile, elle est simplement indifférente ; le pari sur la Belgique est tout simplement la seule issue, et positiver les événements en lançant un jalon vers l’avenir est le meilleur moyen. Albert a finalement rendu service en abdiquant un 21 juillet. Plus qu’à espérer que les Diables nous ramènent la Coupe du Monde.

La Belgique, Philippe, lui, il y croit. Mettez-vous à sa place : lorsqu’on est prince héritier, il est impossible de croire qu’on n’a pas un destin et qu’on est là par hasard. C’est le même problème que le type qui gagne à l’euromillions ou qui survit à une maladie grave: ne pas y voir la marque du destin ou de la chance est pratiquement impossible. Et pourtant le destin n’a rien à voir là-dedans ; il s’agit d’une erreur de raisonnement courante appelée « erreur de la taille de l’échantillon », et qui consiste à refuser de prendre en considération la taille de l’échantillon dont on est issu, et par voie de conséquence de sous-estimer la réalité des autres occurrences non-réalisées (par exemple, pour le lotto, le nombre de perdants nécessaires à côté du gagnant, auxquels on ne pense évidemment jamais lorsqu’on est gagnant). Notre cerveau est formaté pour attribuer des causes aux événements, il est donc rétif à imaginer les coups du sort comme fruits du pur hasard. Nous sommes faits pour croire au destin, même s’il ne s’agit sans doute, hélas, que d’une disposition plantée par l’évolution pour nous faire interagir avec notre environnement.

C’est cela qui choque dans la fonction monarchique : alors que le monde moderne consiste à se choisir un destin, c’est-à-dire un métier, quelque chose à faire de sa vie, et que la principale difficulté des hommes aujourd’hui est de trouver un sens à leur liberté, les princes héritiers sont privés de ce choix. C’est dramatique parce que c’est cela – cette plongée dans la piscine de l’incertitude et de la liberté – qui permet à la plupart des individus de s’accomplir et de se construire un caractère. Cette absence de choix est acceptée par les intéressés parce qu’elle est vécue intérieurement comme sacrificielle : mon destin ne me laisse pas le choix. On vient de signaler ce qu’on pensait du destin ; concernant le choix, il y a longtemps que Philippe a choisi d’accomplir sa tâche du mieux qu’il peut, et de son point de vue, sans doute, c’est déjà beaucoup ; depuis le temps qu’on murmure qu’il n’en est pas capable, son seul vrai défi est de montrer l’inverse. Et voilà comment, en dépit des apparences, un homme, comme tant d’autres avant lui, se voit priver d’un destin choisi pour un destin subi.

Tout cela mis ensemble, on comprend que les Palais et les rues bordant le Parc royal avaient des aspects de carton-pâte en ce 21 juillet 2013. Le nouveau roi serrant son poing sur le mot « enthousiasme », les drapeaux des Régions collés comme des autocollants bon marché derrière le trône, les frites noir-jaune-rouge, le mélange à la foule par quelques gestes endimanchés, le discours au balcon lu sur une fiche… Une sorte d’ambiance chaleureuse mais un rien trop « cheap » et trop locale pour suffire à rassurer. Si elle disparaissait, la Belgique serait un merveilleux thème de parc d’attractions, qui nous ferait entrer dans un petit pays monarchique improbable mais heureux.

Un parc dont, au total, on ressort avec une curieuse et funeste impression : tout ceci ne tient qu’à un fil.



Catégories :Articles & humeurs

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5 réponses

  1. Beau regard oblique au delà de l’émotion et du temps des flonflons : c’est dingue comme tu arrives à exprimer clairement ce que l’on ressent confusément: chapeau !
    ( petite coquille au 5ème § avant la fin – celui avec l’incise en bleu – il en est ainsi de toutes les nations – vois la ligne en dessous: « épreuves » au lieu d’éprouves…ce qui ne prouve rien..)

    Merci pour le stimulant plaisir que tu nous offres à te lire,
    Christian

  2. Monarchie peut-elle rimer avec démocratie ?

  3. Cela me plaît assez. Merci pour ces diverses clarifications post-folie…

  4. Beau texte, mais nous n’apprenons rien de nouveau. Cependant, il a l’avantage de reposer les questions cent fois posées, et … de revenir sur terre, c’est-à-dire la politique. Mais si « tout ceci ne tient qu’à un fil ». Je pense, pour ma part, qu’il est plus solide qu’on ne croit, comme le fil de la toile d’araignée.

    « Le fil d’araignée est avant tout un fil doté d’une très grande résistance. A diamètre égal, il est 5 fois plus résistant que l’acier et 3 fois plus que les meilleures fibres synthétiques. La deuxième propriété intéressante, sans aller à l’encontre de sa résistance, est sa grande élasticité : il peut s’allonger de 40 % sans se rompre (certaines araignées produisent même des fils pouvant s’allonger de 200%). »
    in http://lemondeetnous.cafe-sciences.org/2012/05/secrets-caches-du-fil-daraignee/ ©

    J’ai eu ce texte via Chantal sur « mon mur Facebook »

    Patrick VAN HECKE

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