De l’identité à la communauté de destin

Paru dans Migrations Magazine (numéro 10 – été 2013)

migmagLe titre de ce numéro de Mig Mag consacré à la nationalité est Devenir belge : un début ou une fin ?. Il est tentant de nuancer par une périphrase et de se demander si, aujourd’hui, l’obtention d’une nationalité n’est pas devenue un moyen plutôt qu’une fin. Il est évident qu’en Belgique, la nation possède un contenu particulier, moins fortement lié à une identité culturelle nationale qu’au partage d’un destin commun. Or, malgré l’évanescence progressive de l’identité belge, sa nationalité reste très demandée par les migrants qui s’établissent sur son territoire. Obtenir la nationalité du pays où l’on réside, c’est essentiellement se simplifier la vie, se mettre à l’abri, jouir de la protection dont bénéficient un peu plus les nationaux et éluder les contraintes administratives liées à un statut de résident. Et c’est un peu moins, reconnaissons-le, adhérer à une identité.

Tel est bien le cœur de la polémique habituelle en matière d’octroi de nationalité : faut-il que celle-ci récompense un parcours d’intégration et en soit sa finalité, ou faut-il que celle-ci en soit une étape et participe à l’intégration ? Le fait qu’on puisse si aisément considérer que la nationalité soit un moyen d’atteindre l’intégration au lieu d’en constituer l’aboutissement atteste qu’en Belgique la nationalité est devenue une boîte à outils de droits et d’obligation et non une substance propre. Dans la plupart des pays où la nation renvoie à une identité forte, on ne songerait pas un instant à faire de la nationalité un outil plutôt qu’une fin.

Certes, à bien y regarder, quel étrange objet qu’une nationalité. En avoir une est un droit, et son absence est vécue comme une mort civile. Son apparente homogénéité nous ferait aisément oublier combien toutes les nations, qu’elles aient ou non abouti à la forme d’Etats, sont les fruits de processus de regroupements et d’unifications réalisés sur des échelles de temps très longs, et en général toujours dans un seul sens : la réduction du multiple vers l’un, de l’hétérogénéité à l’homogénéité. Comme l’écrit Ernest Gellner dans son classique Nations et nationalismes : « Le nationalisme pratique une duperie fondamentale à l’égard des autres et de lui-même. Le nationalisme consiste essentiellement à imposer, globalement à la société, une haute culture là où la population, dans sa majorité, voire sa totalité ; vivait dans des cultures inférieures »[1]. Savoureux paradoxe : alors que le nationalisme a servi à unifier les individus au prix de la suppression des particularismes, les grands ensembles que forment aujourd’hui les nations semblent mal à l’aise devant ce rôle intégrateur lorsqu’il s’agit, aujourd’hui, de l’assumer face aux minorités d’origine étrangère. C’est que contrairement aux paysans basques, bretons, wallons du 17ème ou 18ème siècle qui auxquels on offrait une nation en échange d’un patois, les migrants du 21ème siècle disposent déjà d’une nationalité, reflet d’une culture à laquelle ils n’entendent pas renoncer – en tout cas pas totalement. Unifier les citoyens est moins simple aujourd’hui.

Ceci étant, cette fonction du nationalisme est également moins nécessaire aujourd’hui, parce que l’être humain également a changé. Il a pris conscience de sa vie intérieure, de sa pluralité de facettes, et il est invité à l’assumer. Dans le monde d’aujourd’hui, l’identité est d’autant plus forte que la nation l’est moins. Il n’y a plus de contradiction dans le fait de posséder une nationalité différente du lieu où l’on réside, et différente encore de la langue que l’on parle. L’équilibre est dans la bonne gestion des multiples identités qui composent chacun de nous. La nation glisse imperceptiblement de son sens d’identité à son sens de communauté de destin. Telle est l’évolution que, peut-être, les nationalismes régionaux qui s’échauffent en Europe sont en train de manquer ; le repli nostalgique que leur succès atteste est un effet de crise et de peur.

Or, si ces relents de nationalismes classiques sont, fort probablement, condamnés à long terme à l’échec comme l’est toute promesse d’homogénéité, il n’en reste pas moins que cette communauté de destin qu’est aujourd’hui la nation demanderait d’autant plus que celle-ci puisse être valorisée comme un aboutissement. Reléguer la nation comme un simple moyen, comme une boîte à outils d’intégration et non comme le biais par lequel une volonté de participer à la collectivité s’atteste et se prouve, c’est précisément participer à sa dévalorisation ; non dans son sens dépassé de communion identitaire, mais bien dans son sens toujours nécessaire d’adhésion à un destin commun.


[1] GELLNER, Ernest, Nations et nationalismes, Payot, 1898, Paris, p. 88.



Catégories :Articles & humeurs

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1 réponse

  1. il faut noter que les tenants identitaires de tout poils (je mets dans le même sac les identitaires aryens et les islamistes) font largement la preuve de leur inculture, notamment de leur pays… Ayant la tête vide, un rien les occupe comme le mythe de l’identité, cela les dispense de se cultiver dans tous les sens du terme.
    Ayant des égo fissurés de toutes parts, ils se protégent par un bon délire identitaire, cela leur permet d’évacuer leur vide insoutenable sur les autres, cela leur permet de victimiser, de culpabiliser et de revendiquer ! au fait revendiquer quoi ? le droit à des beuveries, le droit à la burka (selon l’origine)…. cela ne va pas bien loin.

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